Psaume 19, 8-15 ;
Néhémie 8, 1-12 ;
1 Corinthiens 12, 12-31

Luc 1, 1-4 & 4, 14-21

1 1 Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements accomplis parmi nous,
2 d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et qui sont devenus serviteurs de la parole,
3 il m’a paru bon, à moi aussi, après m’être soigneusement informé de tout à partir des origines, d’en écrire pour toi un récit ordonné, très honorable Théophile,
4 afin que tu puisses constater la solidité des enseignements que tu as reçus.

4 14 Alors Jésus, avec la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, et sa renommée se répandit dans toute la région.
15 Il enseignait dans leurs synagogues et tous disaient sa gloire.
16 Il vint à Nazara où il avait été élevé. Il entra suivant sa coutume le jour du sabbat dans la synagogue, et il se leva pour faire la lecture.
17 On lui donna le livre du prophète Ésaïe, et en le déroulant il trouva le passage où il était écrit :
18 L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté,
19 proclamer une année d’accueil par le Seigneur.
20 Il roula le livre, le rendit au servant et s’assit ; tous dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui.
21 Alors il commença à leur dire : « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. » »

*

Tel est le Jubilé, l’an de grâce inauguré par le Christ : Dieu nous invite à entrer de plain-pied dans ce temps de la grâce et dans sa liberté, en place dès aujourd’hui en Jésus-Christ. « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. »

À suivre… Nous datons nos années comme autant d’ans de grâce — « an de grâce 2010 », disons-nous ! —… Eh bien, il ne nous reste plus qu’à vivre ce que nous confessons de la sorte ! Qu’à en vivre la liberté !

Suite… Prédication

 

 

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Ésaïe 62, 1-5
Psaume 96
1 Corinthiens 12, 4-11

Jean 2, 1-12

1 Or, le troisième jour, il y eut une noce à Cana de Galilée et la mère de Jésus était là.
2 Jésus lui aussi fut invité à la noce ainsi que ses disciples.
3 Comme le vin manquait, la mère de Jésus lui dit: « Ils n’ont pas de vin. »
4 Mais Jésus lui répondit: « Que me veux-tu, femme? Mon heure n’est pas encore venue. »
5 Sa mère dit aux serviteurs: « Quoi qu’il vous dise, faites-le. »
6 Il y avait là six jarres de pierre destinées aux purifications des Juifs; elles contenaient chacune de deux à trois mesures.
7 Jésus dit aux serviteurs: « Remplissez d’eau ces jarres »; et ils les emplirent jusqu’au bord.
8 Jésus leur dit: « Maintenant puisez et portez-en au maître du repas. » Ils lui en portèrent,
9 et il goûta l’eau devenue vin-il ne savait pas d’où il venait, à la différence des serviteurs qui avaient puisé l’eau, aussi il s’adresse au marié
10 et lui dit: « Tout le monde offre d’abord le bon vin et, lorsque les convives sont gris, le moins bon; mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant! »
11 Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.
12 Après quoi, il descendit à Capharnaüm avec sa mère, ses frères et ses disciples; mais ils n’y restèrent que peu de jours.

*

Une citation du journal Réforme d’il y a quelques mois : protestantisme à Haïti. Ici « un temple baptiste plein à craquer qui accueille les fidèles ce dimanche. Au pied du Bel-Air, l’un des bidonvilles de la capitale qui font face au palais présidentiel, près de 300 Haïtiens se pressent sur les bancs et dans les travées […]. Quelques centaines de mètres plus loin, entre deux bâtiments en parpaing, une petite maisonnette sert de temple pour un culte pentecôtiste. Là aussi, la salle est bondée. Entre deux prières très ‘dansantes’, le pasteur […] explique (on compte aujourd’hui entre 30 et 40 % de protestants) : ‘dans les années 70, le […] de grands efforts d’évangélisation ont été faits […]’. ‘La Fédération protestante d’Haïti dénombre environ 10 000 lieux de culte’, précise […] son secrétaire général. ‘Nous estimons à 60 % la part du corps pastoral qui a reçu une formation théologique poussée et 40 % les pasteurs qui ont reçu un enseignement plus rudimentaire.’ Toujours d’après la Fédération protestante, les baptistes seraient les plus nombreux, suivi des mouvements pentecôtistes et évangéliques, des adventistes et, enfin, des méthodistes. »

… Les uns et les autres célébraient, au jour où était écrit cet article, il y a quelques mois, des cultes festifs, avec « des prières ‘dansantes’ » selon l’article de Réforme

*

On va revenir à Haïti, mais après un détour par Cana, pour une autre célébration festive, dans le texte de ce jour…

Un jour de fête. Les noces de Cana. Rien de plus sain qu’une fête, des noces, la joie. Un repas de mariage, que le texte nous présente comme célébré parmi des proches de Jésus ou des amis de sa mère (v.1).

Un repas de mariage où Jésus est invité, ainsi que ses disciples. C’est que, dans la culture d’alors, les fêtes de noces sont un événement considérable, qui dure toute la semaine ; et on n’invite pas seulement les amis, mais les amis des amis, qui se trouvent naturellement en pareille circonstance être eux-mêmes des amis et avoir aussi des amis qui du coup accèdent aussi au cercle des amis…

Sens du don et de la générosité, qui déborde tout particulièrement dans la joie ; un peu comme celle que donne l’Esprit saint, et qui ne connaît pas de calculs ni de lendemains, surtout, précisément, dans la joie. Jésus fera allusion à cela en évoquant, dans la parabole des noces, les invités du bord du chemin.

La famille en joie veut du monde pour partager sa joie. Et veut y prendre du temps. Ici la fête a beaucoup duré. Et voilà que le vin vient à manquer. Et la famille se sent au bord de l’humiliation. Les convives sont en passe de ne pas être honorés comme il se doit. Non pas que le maître ait été chiche, ou plus pauvre qu’il aurait voulu le laisser paraître, mais plutôt que la joie ayant été très grande, le vin a coulé, coulé, coulé.

Il y a un temps pour tout, y compris pour la fête, qui n’a pas à être bridée parce que ce n’est pas tous les jours la fête, au contraire précisément, et tant pis pour les lendemains. Le Dieu qui pourvoit à la joie pourvoit à plus forte raison au quotidien. « Ne vous inquiétez pas pour vos lendemains, remettez cela à Dieu », dit Jésus.

Le vin vient donc à manquer avant qu’il n’ait suffisamment réjoui le cœur des participants. La nouvelle du problème commence à courir. On s’informe l’un l’autre : la fête risque bien d’être abrégée. Marie informe son fils. Et voilà de la part de Jésus une réaction étrange.

*

Jésus apparemment, perçoit cette information comme une interpellation. Venu en ce monde pour ce monde, ce qui l’entoure l’interpelle. Combien de fois ne le voyons-nous pas faire des miracles par compassion, apparemment à côté du sens qui est celui de tous ses miracles. Apparemment seulement : les miracles de Jésus sont toujours chargés d’une plénitude de sens qui en fait autant de portes ouvertes sur la vie spirituelle. Ce sens est d’ailleurs lié à ce que le monde l’interpelle, — comme on dit —, ne le laisse pas indifférent.

La fin de la fête, la fin qui s’annonce, ne le laisse pas non plus indifférent. La fin de nos fêtes. Pourquoi faut-il que nos fêtes, nos joies, se terminent toujours ? Pourquoi faut-il que ce qui commence par des chants se termine dans la frustration, dans la tristesse, en manque du vin qui réjouit le cœur de l’homme ? Cette noce, par exemple, se terminera.

À regarder plus loin, plus tard, elle se terminera mal comme toute noce, de toute façon par un deuil — il faudra se quitter lorsque, au mieux après la vieillesse, la mort viendra frapper. Il faudra bien quitter ce monde, se quitter l’un l’autre, arraché l’un à l’autre par la douleur de la mort, la joie tournera en deuil, comme la fête tourne court dans le manque de vin.

*

C’est ici que l’on en revient à Haïti. Un reportage télévisé montrait hier un nouveau marié dont le séisme a tué la jeune épouse. Le temps des célébrations joyeuses a été fauché par la catastrophe, laissant place aux larmes et à l’incompréhension, une catastrophe que des discours indécents entendus ici ou là, dans la presse ou les commentaires, voudraient attribuer — après la misère et les cyclones — à on ne sait quelle «malédiction» !… Car hélas, on trouve des observateurs pour évoquer ce thème bien ambigu de la «malédiction» !

La Bible, elle, place Haïti sous la miséricorde de Dieu qui troublait tant Jonas devant Ninive, quand cette miséricorde avait poussé Abraham à intercéder contre la destruction qui s’abattait sur les villes de la mer morte (nous disant déjà l’indécence d’envisager quelque «malédiction»)!… Tandis que le Nouveau Testament place les croyants hier joyeux de Haïti, et à présent en larmes, sous la croix de Jésus. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », s’écriait le Crucifié que ses persécuteurs jugeaient «maudit» ! Or c’est là, à la croix, que va se dévoiler tout le sens du miracle de Cana !

*

À Cana Jésus a donné le signe de ce qu’il est lui-même la fête éternelle, la fête où le vin ne vient jamais à manquer. Dans sa conscience du malheur du deuil prochain qui est au cœur de toutes nos fêtes, Jésus s’interpose ; il s’interpose contre le scandale du fatal manque de vin. Alors son sang bientôt coulera, vin de joie de la fête éternelle.

Qu’en savent les hommes, qu’en sait sa mère ? D’où sa façon de lui répondre sèchement : qu’y a-t-il entre toi et moi ? Toi tu es de la terre ; quant à moi qui sais le remède à la douleur des fêtes passagères, des noces promises au deuil, mon heure n’est pas encore venue, l’heure où mon sang coulera comme un vin nouveau pour le salut du monde.

C’est ce que Jésus va signifier par son miracle, attestant qu’il vit lui-même au-delà des fêtes passagères, et qu’il fait entrer dans cet au-delà ceux qui, au cœur de leur fête, savent goûter le vin de l’alliance renouvelée, alliance nouvelle et éternelle, qui purifie mieux que l’eau de toutes les aspersions dont sont remplies les jarres des purifications.

Car c’est bien de jarres de purification qu’il s’agit. Changer cette eau-là en vin, cette eau qu’il fait verser dans ces jarres-là, n’est pas le fait du hasard de la part de Jésus. Par lui prend place une nouvelle alliance, celle de la joie éternelle, où le meilleur des vins de fête ne vient jamais à manquer. C’est là la dimension où Jésus resitue la question de sa mère. On est dans un autre monde, où l’on vient par le mystère de la foi (v.11).

*

C’est que dès lors tout est à double sens. L’étonnement de l’organisateur devant la qualité de ce vin servi en fin de fête, par exemple : au premier plan, il s’agit d’une stricte interrogation sur le pourquoi de cette façon de faire : servir le bon vin à la fin. À un autre plan, il nous est indiqué que là est l’entrée dans l’alliance du Royaume, de la joie éternelle. La joie des noces qui se poursuit à un autre plan pour illustrer la joie à la résurrection (cf. v.1 : le troisième jour), un miracle renvoyant donc à Pâques et aux noces de l’agneau.

La façon dont Jésus répond sèchement à sa mère est aussi à double sens pour nous : il ne s’agit pas simplement d’une remise en place de celle qui n’entre que partiellement dans la pensée de celui qui pour être son fils n’en est pas moins son Dieu. Et justement parce qu’elle est la mère de son Seigneur, Marie se voit appelée à l’humilité face à celui qui est pourtant son fils. Or cela vaut aussi pour nous, qui n’avons pourtant pas le bénéfice d’une telle grâce.

Le mystère de la foi, qui permet à ses disciples de saisir dans le miracle la gloire de Jésus, est celui d’un étonnement devant le Dieu qui agit par où on ne l’attendrait pas, c’est-à-dire peut-être, d’un Dieu tout à fait libre par rapport aux conseils que l’on voudrait lui donner, par rapport aux façons d’agir que l’on voudrait lui suggérer à demi-mot — du genre « ils n’ont plus de vin, tu sais ce qu’il te reste à faire ».

Prenons garde : il est des prières exaucées dont le sens sera pour nous plus dérangeant qu’une absence de réponse, des exaucements qui vont nous obliger à des bouleversements que nous ne prévoyons pas en formulant ces prières, des bouleversements tels que si nous les avions connus d’abord, nous nous serions peut-être abstenus de ces prières-là.

Et il est des façons de souffler à Dieu ce qu’il devrait nous enseigner, c’est-à-dire ce que l’on a l’habitude d’entendre — cela fait des siècles que l’on se purifie de cette façon dans ces jarres.

Si c’était nous que Jésus appelle à avoir part à l’ivresse spirituelle du vin nouveau, une ivresse à même de nous libérer. S’il nous visait aussi à travers cet attachement à des jarres, qui ne sait pas voir que Dieu veut les remplir du vin le meilleur ? Et que pour cela, dès aujourd’hui il s’agit de sortir de nos peurs, et puisque le vin de Dieu, le don de Dieu coule à flot, et pour qu’il coule à flot n’avoir pas peur de donner, de donner abondamment comme pour ces fêtes que l’on a oubliées.

*

Peut-être que là seulement est le remède à nos aveuglements, à nos certitudes intimes que la fête doit finir le jour où finit le vin de nos vieilles outres. Mais avons-nous goûté ce vin qui ne peut que faire éclater nos vieilles outres, emplir d’ivresse nos vieilles jarres ?

Sinon, sachons qu’aujourd’hui même finit le contenu de nos vieilles jarres. Dieu a gardé ce bon vin qu’il nous dévoile — aujourd’hui, — car il y a encore un aujourd’hui. Il nous le dévoile aujourd’hui encore en Jésus pour nous enivrer de la liberté qui ne finit jamais, pour nous préparer aux noces éternelles.

R.P.
Antibes, 17.01.10

Prière pour Haïti

 

 

 

Christ solidaire

10 janvier

Ésaïe 40, 1-11
Psaume 104
Tite 2, 11-14 & 3, 4-7

Luc 3, 15-22

15 Le peuple était dans l’attente et tous se posaient en eux-mêmes des questions au sujet de Jean : ne serait-il pas le Messie ?
16 Jean répondit à tous : « Moi, c’est d’eau que je vous baptise; mais il vient, celui qui est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de délier la lanière de ses sandales. Lui, il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu;
17 il a sa pelle à vanner à la main pour nettoyer son aire et pour recueillir le blé dans son grenier ; mais la bale, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. »
18 Ainsi, avec bien d’autres exhortations encore, il annonçait au peuple la Bonne Nouvelle.
19 Mais Hérode le tétrarque, qu’il blâmait au sujet d’Hérodiade, la femme de son frère, et de tous les forfaits qu’il avait commis,
20 ajouta encore ceci à tout le reste : il enferma Jean en prison.
21 Or comme tout le peuple était baptisé, Jésus, baptisé lui aussi, priait; alors le ciel s’ouvrit ;
22 l’Esprit Saint descendit sur Jésus sous une apparence corporelle, comme une colombe, et une voix vint du ciel : « Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. »

*

Le baptême de Jésus : c’est le temps de la venue de cette bonne nouvelle que Jean annonçait et accompagnait d’exhortations, comme nous dit le texte (v.18), exhortations et appels à la repentance.

Repentance : s’est annoncé alors le temps de la venue d’une bonne nouvelle dont l’éminent signe public est ce baptême du Christ. Cette bonne nouvelle est celle de la solidarité qui se dit dans ce baptême. Car quel besoin de repentir, de baptême de repentance, pour un homme, Jésus, qui est exempt de faute ? Eh bien, c’est là un geste de solidarité avec le peuple éloigné de Dieu. Le Seigneur partage l’exil du peuple, notre exil loin de Dieu ; il vient dans l’exil avec nous afin de nous en ramener.

Être Fils de Dieu, comme le dit de Jésus la voix venue du ciel avec l’Esprit saint apparu sous forme de colombe, est pleinement lié à ce baptême de solidarité. Être Fils de Dieu, réalité intemporelle, s’exprime dans le temps: dans son humanité aussi, Jésus est le Fils de Dieu, et il le signifie dans son baptême. Il a rejoint les humains, il nous a rejoints.

C’est ainsi que dans ce geste, se faire baptiser, qui le solidarise avec nous, Jésus reçoit de l’Esprit, publiquement, sa consécration pour entrer dans son ministère de Messie, de Sauveur du peuple, marquant, selon la promesse des prophètes, le temps de la fin de l’exil loin de Dieu. Signe de la grâce de Dieu, qui vient nous rejoindre dans les lieux de nos exils loin de la liberté pour nous placer devant lui, dans la liberté de l’Esprit.

Lorsque avec l’Esprit venu comme une colombe, la voix déclare Jésus Fils de Dieu, c’est alors, en vertu de la solidarité qu’il montre à notre égard en se faisant baptiser, notre adoption comme fils et fille à notre tour qui est aussi prononcée. Le baptême, qui est en premier lieu un geste d’humilité, un geste de repentir, devient alors le signe d’une régénération qui se concrétise pour nous dans notre envoi.

L’appel de Jean à la justice, Jésus vient de l’assumer par son baptême. Car la solidarité, comme acte de justice, n’est pas un vain mot. Il s’agit d’être concrets. Jésus l’est. Et ce que le Baptiste nous appelle tous à faire, Jésus le fait. L’Esprit l’investit pour cela, et puisqu’il nous donne aussi cet Esprit, il nous donne aussi, comme le dit notre liturgie, la force de le faire.

Car avec ses faibles moyens, mais avec la force de l’Esprit, l’Église a aussi pour vocation de lutter contre les déséquilibres dénoncés par Jean, et qui n’ont apparemment fait, depuis, qu’augmenter. Ce n’est pas un scoop : le déséquilibre que dénonçait Jean n’est pas résorbé.

Alors le Christ est apparu à son baptême en solidarité avec nous pour nous donner la force, pour nous rendre libres d’être solidaires à notre tour. C’est ce que nous allons sceller dans la célébration de la sainte Cène — comme une consécration pour le service, selon le sens même du mot diaconie — qui précèdera l’ouverture de l’assemblée générale de notre diaconat, notre association d’entraide.

R.P.
Vence, AG Entraide, 10.01.10

Ésaïe 60, 1-6 ;
Psaume 72 ;
Éphésiens 3, 2-6

Matthieu 2, 1-12

1 Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem
2 et demandèrent: « Où est le roi des Judéens qui vient de naître? Nous avons vu son astre à l’Orient et nous sommes venus lui rendre hommage. »
3 A cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s’enquit auprès d’eux du lieu où le Messie devait naître.
5 « A Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c’est ce qui est écrit par le prophète :
6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda : car c’est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple. »
7 Alors Hérode fit appeler secrètement les mages, se fit préciser par eux l’époque à laquelle l’astre apparaissait,
8 et les envoya à Bethléem en disant: « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant; et, quand vous l’aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j’aille lui rendre hommage. »
9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route; et voici que l’astre, qu’ils avaient vu à l’Orient, avançait devant eux jusqu’à ce qu’il vînt s’arrêter au-dessus de l’endroit où était l’enfant.
10 A la vue de l’astre, ils éprouvèrent une très grande joie.
11 Entrant dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d’Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

*

« Voici que l’astre, que les Mages avaient vu à l’Orient, avançait devant eux jusqu’à ce qu’il vînt s’arrêter au-dessus de l’endroit où était l’enfant.» (v. 9)

Voilà un verset dont on s’arrête assez peu sur son étrangeté astronomique : « l’astre s’arrêta » dit le texte.

C’est la troisième de ces étrangetés dans la Bible. On note en général les deux autres du même genre, on oublie celle-là, pourtant donnée dans un des textes bibliques les plus lus.

La première est la plus connue : l’arrêt du soleil et de la lune au livre de Josué — ch. 10, v. 12-13 :

12 Josué parla à l’Eternel, le jour où l’Eternel livra les Amoréens aux enfants d’Israël, et il dit en présence d’Israël : Soleil, arrête-toi sur Gabaon, Et toi, lune, sur la vallée d’Ajalon!
13 Et le soleil s’arrêta, et la lune suspendit sa course, Jusqu’à ce que la nation eût tiré vengeance de ses ennemis. Cela n’est-il pas écrit dans le livre du Juste ? Le soleil s’arrêta au milieu du ciel, Et ne se hâta point de se coucher, presque tout un jour.

La seconde est un peu moins connue. On la trouve au livre d’Ésaïe, ch. 38, v. 7-8, où l’on lit que le soleil a reculé :

7 Voici, de la part de l’Eternel, le signe auquel tu connaîtras que l’Eternel accomplira la parole qu’il a prononcée.
8 Je ferai reculer de dix degrés en arrière avec le soleil l’ombre des degrés qui est descendue sur les degrés d’Achaz. Et le soleil recula de dix degrés sur les degrés où il était descendu.

On a donc une troisième étrangeté de ce type dans ce texte très connu de la visite des Mages, et on ne la remarque en général pas.

Elle pourrait pourtant peut-être expliquer les deux autres !

Contrairement à ce qui fait regarder de haut les gens d’une époque dont on condamne ipso facto une supposée incompétence astronomique, ces récits nous parlent peut-être d’un au-delà de l’astronomie !

Chose ignorée, accompagnée de remarques fort proches de celle que porte Tintin et le temple du soleil sur les connaissances aztèques. On y voit Tintin prédisant une éclipse solaire à partir d’une coupure de journal qui l’annonce. Ce qui provoque un profond désarroi des Aztèques dont la bande dessinée ignore sans doute à dessein que leurs observations des astres leur permettait depuis très longtemps de prédire les éclipses.

Tintin témoigne en fait d’une époque où le grand public, ébloui par les incontestables progrès de la science moderne, regardait de haut celle de l’Antiquité… Tels ceux qui ironisent sur ces histoires de soleil, lune et autres astres qui s’arrêtent…

Et voilà que Matthieu nous parle clairement d’une sortie des déterminismes astraux, et donc d’un au-delà de l’observation des astres, laquelle était néanmoins surprenante.

*

Selon notre texte les Mages pour leur part cherchent un roi des Judéens — non pas un « roi des juifs » comme le laissent penser nos traductions, mais un roi des Judéens : on n’est pas roi d’une religion ! Hérode règne sur la Judée, pas sur la diaspora, à laquelle correspond alors largement le vocable de « juifs », de même qu’il ne règne pas sur la Galilée et autres régions, juives mais pas judéennes !

Bref, on vient en Judée rencontrer un roi des Judéens ! Et on vient bien sûr au palais royal, celui d’Hérode, qui est loin de régner sur les « juifs » ! Il est reconnu, bien sûr, mais du bout des lèvres. Placé là par les Romains, fustigé par la plupart des mouvements, lui et toute sa dynastie, fustigée par Jean le Baptiste et les disciples de Jésus comme par les pharisiens, Hérode se sait impopulaire, et comme tel, est tyrannique.

Il a beau avoir embelli le Temple, joué les grands monarques, il n’en est pas aimé pour autant, et il le sait.

On a beau aimer le magnifique palais de Versailles, cela n’a jamais fait de Louis XIV autre chose que ce qu’il a été, signataire de la révocation de l’Édit de Nantes et du Code noir.

Hérode ressemble un peu à cela. C’est ainsi que le massacre des Innocents qui, comme on le sait, suit notre épisode des Mages, relève largement des possibilités historiques. Hérode a perpétré plusieurs massacres des Innocents.

Bref, Hérode, roi des Judéens, n’est pas aimé des juifs, et il le sait. Et sa mauvaise réputation vaut pour la plupart des juifs du monde entier. Car le judaïsme est déjà une réalité internationale, depuis l’exil à Babylone.

Le judaïsme connaît un rayonnement qui influence les autres religions du monde antique, dont celle des Mages, prêtres zoroastriens. Et lorsque selon leur croyance et observations des astres, ils ont pressenti la naissance d’un roi des Judéens, ils se sont mis en route, non pas comme rois, mais comme prêtres, annonçant cependant l’hommage de rois futurs, selon le Psaume 72, selon le prophète Ésaïe aussi.

L’épisode a beau sembler étrange, il n’a rien d’invraisemblable : oui le rayonnement du judaïsme s’étend alors jusqu’en Perse. Oui l’espérance de délivrance que portent les prophètes d’Israël habite d’autres peuples.

*

Et Hérode sait bien que ce n’est pas lui qui est porteur de cette espérance. Il sait en tout cas qu’il n’en est pas porteur auprès de son peuple.

Alors la venue d’une délégation de prêtres étrangers cherchant un roi des Judéens est pour lui mauvais signe. Alors déjà le massacre des Innocents est en marche. Surtout quand les théologiens juifs de sa cour lui confirment la vocation de Bethléem, ville de David, comme ville messianique qui soulève l’espoir jusqu’en ce lointain Orient. Non, ce n’est pas chez lui qu’est né ce futur libérateur !

Ce que vont découvrir les Mages, c’est un enfant humble. Rien à voir avec le puissant Hérode au service de l’ordre romain.

*

Les Mages sont alors comme une avant-garde de ce qui est avéré depuis : c’est dans l’humilité de l’enfant de Bethléem qu’est la promesse de la délivrance que les rois reconnaîtront bien un jour. Le texte de Matthieu est lourd d’une puissance prophétique… trop bouleversante sans doute pour qu’on sache en voir toute la portée !

Voilà trois jours que le nouvel an était célébré. On nous montrait au journal la télévisé le passage dans l’année nouvelle, depuis l’Australie à l’extrême Est (une pensée aux Fisher), jusqu’à l’autre bout du monde, en passant par la Chine, le monde arabe, etc.

Qu’est ce qui marque ce passage ? La date symbolique de la naissance de l’enfant qu’ont reconnu les Mages. Ou, pour être précis, la date symbolique de sa circoncision. Et c’est même l’Empire romain, dont Hérode est garant de son ordre, qui le premier verra cette date marquer son temps, avant de devenir repère de datation universelle : la circoncision de cet enfant. Les voies du Seigneur sont impénétrables comme le dit la Bible. Et ce texte relatant la venue de Mages auprès de l’enfant est d’une portée prophétique inouïe pour quiconque a des yeux pour voir.

Toutes les nations sont vouées au culte des astres selon la Torah, et comme chaque année, ça ne rate pas, nos journaux quotidiens rivalisent en prévisions astrologiques.

Deutéronome 4, 19-20 :

19 Veille sur ton âme, de peur que, levant tes yeux vers le ciel, et voyant le soleil, la lune et les étoiles, toute l’armée des cieux, tu ne sois entraîné à te prosterner en leur présence et à leur rendre un culte : ce sont des choses que l’Eternel, ton Dieu, a données en partage à tous les peuples, sous le ciel tout entier.
20 Mais vous, l’Eternel vous a pris, et vous a fait sortir de la fournaise de fer de l’Egypte, afin que vous fussiez un peuple qui lui appartînt en propre, comme vous l’êtes aujourd’hui.

Toutes les nations ? demande César dans Astérix… Toutes ? Toutes, sauf en principe, une, selon la Torah, Israël. Toutes sauf une, à moins qu’elle ne soit dirigée par un Hérode, qui ne manque pas de sacrifier à la tradition commune et mondiale…

Et ça ne rate pas non plus, l’astre des Mages les conduit… à Hérode ! Le roi des Judéens.

*

Mais le voyage des Mages n’est pas encore à son terme. La prophétie biblique les conduira, on le sait, à Bethléem… Où leur astre va… s’arrêter! Aberration astronomique ! Vérité prophétique. Basculement au-delà des astres auxquels rendent hommage les nations…

Les Mages, eux, ont été conduits jusqu’où ils ne voulaient pas aller au départ, ils ont été conduits des ors du palais d’Hérode à l’humilité de l’enfant de Bethléem, et, chose inouïe, ce n’est pas à l’astre qui s’est arrêté qu’ils rendent hommage, mais à l’enfant.

*

La vraie lumière a lui ici. Les Mages l’ont reconnue. La vraie lumière devant laquelle s’arrêtent les astres. La lumière qui précède les astres, qui est à la source de leur création, comme de toute création, et dont la lumière des astres n’est que le reflet. C’est pourquoi dans la Bible les astres s’arrêtent devant la parole créatrice, venue à présent en l’enfant de Bethléem. Ce n’est pas un phénomène astronomique, c’est le signe de la place seconde de l’astronomie !

Souvenez-vous au commencement, « Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut. » (Genèse 1, 3). Ce fut le jour un. Puis plus loin, au quatrième jour (v. 14-18) :

14 Dieu dit : Qu’il y ait des luminaires dans l’étendue du ciel, pour séparer le jour d’avec la nuit ; que ce soient des signes pour marquer les époques, les jours et les années ;
15 et qu’ils servent de luminaires dans l’étendue du ciel, pour éclairer la terre. Et cela fut ainsi.
16 Dieu fit les deux grands luminaires, le plus grand luminaire pour présider au jour, et le plus petit luminaire pour présider à la nuit ; il fit aussi les étoiles.
17 Dieu les plaça dans l’étendue du ciel, pour éclairer la terre,
18 pour présider au jour et à la nuit, et pour séparer la lumière d’avec les ténèbres.

Les astres ne précèdent pas la lumière !

La lumière créatrice, qui précède les astres, dévoilée dans l’enfant de Bethléem est « la véritable lumière, dit l’Évangile de Jean (ch. 1, v. 9-12),

9 lumière véritable qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme.
10 Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a point connue.
12 Mais à tous ceux qui l’ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu.

C’est là que les astres, et l’astre des Mages, s’arrêtent… C’est là ce qui est dévoilé dans cet enfant inconnu qu’ont, les premiers, reconnu ces prêtres mazdéens qui lui rendent hommage. Enfant dans l’humilité dont la lumière précède celle des astres, et des puissants et des nations qui les célèbrent.

Et pourtant aujourd’hui encore, on n’a pas compris ! Aujourd’hui encore, on adore les puissants et les symboles de la puissance, éblouis par les lumières artificielles — même pas des astres ! Les Mages, par leurs cadeaux d’hommage, ont reconnu la royauté de l’enfant : l’hommage de l’or. Ils lui ont fait aussi l’hommage de leur propre dignité sacerdotale : le symbole de l’encens.

Et ils nous ont dit que la reconnaissance de sa dignité éternelle ne serait ni aisée, ni sans que l’histoire future, à commencer par la sienne, ne soit chargée de douleurs : la myrrhe, produit d’embaumement des princes royaux pour les sarcophages.

Aujourd’hui, nous marquons nos années à la venue de ce prince royal. Aujourd’hui des temples, nos églises, lui sont dédiés sur toute la face de la terre, hommage à sa dignité sacerdotale. Et aujourd’hui encore, le royaume de paix et de bonheur dont il est porteur est embaumé comme en un sarcophage. Cela aussi les Mages nous l’avaient dit, avec leur troisième cadeau, la myrrhe…

Et cette année encore, ils nous invitent à repartir avec eux par un autre chemin, celui de l’humilité du prince de la paix, cette paix qui naît d’une lumière imperceptible qui précède toute lumière, devant laquelle toute lumière vient s’arrêter et que nous sommes appelés tout à nouveau à recevoir.

RP
Antibes, 03.01.10

Luc 2, 1-20

1 Or, en ce temps-là, parut un décret de César Auguste pour faire recenser le monde entier.
2 Ce premier recensement eut lieu à l’époque où Quirinius était gouverneur de Syrie.
3 Tous allaient se faire recenser, chacun dans sa propre ville;
4 Joseph aussi monta de la ville de Nazareth en Galilée à la ville de David qui s’appelle Bethléem en Judée, parce qu’il était de la famille et de la descendance de David,
5 pour se faire recenser avec Marie son épouse, qui était enceinte.
6 Or, pendant qu’ils étaient là, le jour où elle devait accoucher arriva;
7 elle accoucha de son fils premier-né, l’emmaillota et le déposa dans une mangeoire, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans la salle d’hôtes.
8 Il y avait dans le même pays des bergers qui vivaient aux champs et montaient la garde pendant la nuit auprès de leur troupeau.
9 Un ange du Seigneur se présenta devant eux, la gloire du Seigneur les enveloppa de lumière et ils furent saisis d’une grande crainte.
10 L’ange leur dit: « Soyez sans crainte, car voici, je viens vous annoncer une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple:
11 Il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ Seigneur;
12 et voici le signe qui vous est donné: vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. »
13 Tout à coup il y eut avec l’ange l’armée céleste en masse qui chantait les louanges de Dieu et disait:
14 « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix pour ses bien-aimés. »
15 Or, quand les anges les eurent quittés pour le ciel, les bergers se dirent entre eux: « Allons donc jusqu’à Bethléem et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. »
16 Ils y allèrent en hâte et trouvèrent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la mangeoire.
17 Après avoir vu, ils firent connaître ce qui leur avait été dit au sujet de cet enfant.
18 Et tous ceux qui les entendirent furent étonnés de ce que leur disaient les bergers.
19 Quant à Marie, elle retenait tous ces événements en en cherchant le sens.
20 Puis les bergers s’en retournèrent, chantant la gloire et les louanges de Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, en accord avec ce qui leur avait été annoncé.

*

«Gloire à Dieu au plus haut des cieux» ont chanté les anges — «multitude de l’armée céleste». Il s’est passé là quelque chose d’extraordinaire, qui fait chanter toute la création visible et invisible.

Mais voilà donc que la chose essentielle, celle que les anges chantent là, s’est passée à Bethléem, s’est passée dans l’humilité, à propos de celui qui vaut que toutes les puissances de la Création y joignent leur louange.

Cela concerne les bergers, et nous concerne avec eux. Cela aussi les anges le clament ! C’est le deuxième aspect de leur chant de louange : « paix sur la terre parmi les hommes de la bienveillance ». Dans et l’espace et le temps, il a donné ce signe de sa présence aux bergers, puis par eux à tous: l’humanité du Christ.

*

Deux aspects de la fête de Noël. L’aspect universel, plus vaste que le christianisme, que la religion chrétienne, aspect représenté ici par les anges, qui concernent selon la lecture que fait le judaïsme de la Torah, toutes les cultures et religions. On retrouve cela dans le Nouveau Testament, notamment dans les Épîtres de Paul, avec l’idée que les puissances dirigent toutes les réalités de ce monde.

Aspect universel donc. Toutes les puissances, de toutes les cultures et religions, sont appelées à se réjouir de la venue de la Lumière. C’est ce que le christianisme a parfaitement assumé en retenant comme date de Noël, non pas la date de la naissance historique de Jésus, que l’on n’a pas à connaître, mais la date de la fête païenne romaine de la lumière, du soleil invaincu, au solstice d’hiver. Le Christ est la vraie lumière, le Soleil de justice que toutes les lumières de ce monde ne font que symboliser.

Mais à travers leurs symboles, elles sont bien venues à la célébration de la Lumière, même si elles n’en connaissent pas la Source, que les Anges et Puissances, que célèbrent les nations, ont chantée et ont annoncée aux bergers. C’est le deuxième aspect de la fête de Noël : la découverte de la vraie Lumière dans l’humilité de l’enfant de la crèche. Cet aspect est intime, plus secret donc. Il est dévoilé mystérieusement. C’est l’Évangile. Il est annoncé ce jour-là uniquement aux bergers.

Avant d’en venir à ce second aspect, essentiel, il nous appartient de ne pas mépriser l’autre aspect, celui de la Lumière universelle, qui rayonne depuis le Christ, mais sur tous les peuples, toutes les religions et toutes les cultures. Tous viendront à Jérusalem pour célébrer Dieu et son Messie, annonçait le prophète. Ouvrez-vous portes éternelles !

Noël signe de la venue de la Lumière pour tous les peuples… parmi lesquels l’attente de la lumière divine est universellement partagée, qu’elle s’appelle Hanoukka selon le judaïsme dans la perspective de la révélation biblique, ou qu’elle soit annoncée par l’étoile des Mages, le Solstice des Romains, le Père Noël lutin scandinave, ou autres…

Fête universelle pour une attente universelle de délivrance. « D’Israël la gloire, Lumière des nations », comme nous le chantons, « en lui brille ton nom », le nom de la lumière universelle, du Dieu de l’Univers.

*

C’est là que vient le second aspect : pour celui qui sait découvrir cela, c’est l’aspect de l’humilité de Noël. Là où l’on attendait quelque chose de fracassant, de glorieux, de rayonnant, le Roi de l’Univers naît dans une étable, de parents sans domicile où le langer, et la nouvelle de sa naissance est annoncée à des itinérants, des gens sans dignité reconnue, les bergers.

Cela veut dire beaucoup de choses. La vérité de Noël, la vérité fondamentale, la vérité cachée, est cachée, précisément. Elle ne s’affiche pas de façon criarde et publicitaire. Ce n’est pas pour rien si ce sont des bergers, au cœur de la nuit, qui en ont reçu l’annonce. Ils ont reçu l’annonce de la naissance d’un enfant dans une étable.

Pouvait-il arriver quelque chose d’intéressant à des bergers ? Mal vus à cause de leur métier qui les maintenait à l’écart, dans une sorte de nomadisme, ils étaient marginaux, exclus, bons à tout et propres à rien. Des gens pas très recommandables en somme.

Et pourtant, c est à eux, ces humbles, ces pauvres, que l’Ange va annoncer, en premier, la nouvelle de la naissance de Jésus. Aussitôt ils se lèvent, se mettent en marche pour « aller voir ». Puis, sur le chemin du retour, ils racontent à ceux qu’ils rencontrent tout ce qui est arrivé. Eux, dont le témoignage n’avait aucune valeur, deviennent les témoins de la Bonne Nouvelle.

Difficile d’accepter qu’ils soient les premiers servis, ceux que nous classerions parmi les gens à regarder de travers — qu’ils soient les premiers témoins ! Et Dieu en a décidé ainsi. C’est d’eux qu’est venu le premier mot de l’Évangile de Noël ! Aurions-nous été disposés à recevoir d’eux quelque chose à partager ? Sommes-nous prêts à attendre quelque chose de ceux qui leur ressemblent ? Ce quelque chose est rien moins que la vraie Bonne Nouvelle !

On est loin des lumières des fêtes illuminées et des guirlandes électriques aux devantures des supermarchés, qu’elles annoncent « Joyeux Noël » ou « Joyeuses fêtes » ! Et c’est ainsi que « le monde vit moins par ceux qui se mettent en lumière, que par ceux qui peuvent montrer le lieu où se trouve la lumière ! »

Mais c’est aussi pourquoi il est mal venu de s’indigner de ce que la fête lumineuse et publique de Noël semble n’être pas en phase avec ce qui fait l’essentiel de Noël. Exiger que Noël soit au public une fête chrétienne, au sens intime et fort du terme, serait une aberration, une confusion, tout simplement des deux niveaux de signification de Noël. La fête de l’enfant pauvre de l’étable de Bethléem, annoncée aux bergers puis par eux, dans la nuit, à la seule lumière incréée et secrète signifiée par la lumière des Anges ne saurait se faire au cœur des lumières de la ville, sous les ors des palais. Elle nous dérangera toujours et nous déplacera toujours, comme les Bergers.

La fête aux guirlandes, celle de tous les temps, est légitime, mais elle n’est que signe de la vraie fête intime et cachée, celle de la naissance mystérieuse de la vérité de Dieu au cœur secret de nos vies dans lesquelles germe ainsi la parole de la vie éternelle, cette parole radicalement renversante prophétisée par la Vierge Marie du Magnificat, parole par laquelle nous sommes faits enfants de Dieu. Cela n’est pas venu à la lumière criarde, mais vraie lumière, jaillie au secret d’une étable.

R.P.
Vence, Noël 25.12.09

Visitation - Keur Moussa Sénégal

Michée 5, 1-4a
Psaume 80
Hébreux 10, 5-10

Luc 1, 39-45

39 En ce temps-là, Marie partit en hâte pour se rendre dans le haut pays, dans une ville de Juda.
40 Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Elisabeth.
41 Or, lorsque Elisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant bondit dans son sein et Elisabeth fut remplie du Saint Esprit.
42 Elle poussa un grand cri et dit : « Tu es bénie plus que toutes les femmes, béni aussi est le fruit de ton sein !
43 Comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ?
44 Car lorsque ta salutation a retenti à mes oreilles, voici que l’enfant a bondi d’allégresse en mon sein.
45 Bienheureuse celle qui a cru : ce qui lui a été dit de la part du Seigneur s’accomplira ! »

*

Après l’annonce angélique la concernant, on trouve ici Marie enceinte qui rend visite à sa parente enceinte elle aussi, miraculeusement elle aussi (Luc 1, 36). On a appris par ailleurs dès le début de l’Évangile que la famille d’Élisabeth et de Zacharie est une famille sacerdotale. Élisabeth est une descendante d’Aaron (Luc 1, 5). Zacharie son mari est prêtre. La visite de Marie correspond dès lors à ce qu’enseigne la Torah en matière de soupçon d’infidélité conjugale (Nombre 5) : un mari suspicieux devait faire appel à un prêtre. Ce que ne fait pas Joseph, mais Luc suggère ainsi que Marie fait indirectement attester par un prêtre la vérité de ce qui lui arrive. L’acclamation d’Élisabeth en témoigne : « tu es bénie entre toutes les femmes », s’exclame-t-elle à la vue de Marie.

Cela signifie aussi, Élisabeth étant sa parente, que par Marie, Jésus se rattache à la lignée sacerdotale. Ce qui est sans doute loin d’être indifférent quand on sait que c’est Jean le Baptiste, le fils d’Élisabeth, qui le désignera (dans le quatrième Évangile) comme l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde, fonction sacerdotale.

Et Jean baptisera Jésus, baptême auquel Jésus donnera une signification sacerdotale. Or Jésus est présenté, par Luc lui-même, comme fils de David, et donc de tribu royale, par la généalogie, adoptive pour lui, de Joseph. De lignée royale, symbole nécessaire pour être le Messie, mais qui exclut a priori l’aspect sacerdotal, qui est pourtant capital pour ce qui s’avèrera être le plein sens de sa tâche messianique.

La rencontre de Marie et d’Élisabeth est donc loin d’être indifférente.

*

Mais alors, si le fils d’Élisabeth est celui qui investi Jésus dans sa fonction sacerdotale en le baptisant, alors, et malgré sa célèbre réticence à le baptiser (selon son humilité devant celui dont il hésite même à « délier les sandales »), ne lui est-il pas supérieur dans l’ordre sacerdotal ?

Face à cela, Jean hésite à le baptiser, et confesse, à nouveau dans le quatrième Évangile, que Jésus le précède de toute l’éternité : « il était avant moi », dit-il !

C’est la même idée que l’on retrouve ici. Jean, déjà dans le sein de sa mère, tressaille en la présence de la mère enceinte du Messie. Et la mère de Jean traduit, selon l’Esprit saint, précise le texte, le sens de ce tressaillement : « Tu es bénie entre les femmes et le fruit de ton sein est béni. Cela m’est un privilège que tu me visites ! » — « Bienheureuse celle qui a cru. »

*

« Bienheureuse parce que tel est le fruit de ton sein. » On retrouve plus tard, en Luc 11 (v. 27-28), une bénédiction semblable prononcée par une autre une femme :

« Une femme, élevant la voix du milieu de la foule, dit à Jésus : Heureux le sein qui t’a porté ! Heureux les seins qui t’ont allaité ! Et il répondit : Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent ! »

Bénédiction similaire à celle d’Élisabeth, mais prononcée alors par Élisabeth dans l’intimité des commencements.

*

L’épisode du ch. 11 renvoie donc à ce ch. 1, à notre passage, et au v. 48, où Marie y fait elle-même écho : « toutes les générations me diront bienheureuse », disait Marie. Makaria, le même mot : la femme du ch. 11 entame l’accomplissement de la parole l’Élisabeth, et la parole de Marie sur elle-même : « toutes les générations me diront bienheureuse ».

Et Jésus, lui, la renvoie à cette autre bénédiction que prononçait Élisabeth sur sa mère : en Luc 1, 45, elle prononçait : « heureuse celle qui a cru ». Et voilà qui nous renvoie aussi à toutes les grandes ancêtres, et en premier lieu à Sara, et à la promesse à Abraham. Espérer contre toute espérance, écouter la parole de Dieu et la garder pour la voir germer. «Heureux ceux qui écoutent la Parole et la gardent». Et plus encore, ici : c’est le Fils de Dieu que Marie a porté.

Ici Dieu a renversé tous les impossibles : on croirait savoir que les stériles n’enfantent pas, pas plus que les vierges ; on croirait savoir que les morts ne ressuscitent ni que les prophètes ne marchent sur les eaux ou que les pains se multiplient pour les pauvres !

*

Et voilà que Dieu intervient ! Voilà que s’approche le temps où les souffrances prennent fin. Voilà que l’on découvre dans l’intimité de la rencontre de deux femmes, que Dieu, discrètement, prépare ce grand moment de façon cachée dans le sein d’une femme.

Cela, Jean dans le sein de sa mère et Élisabeth à son tour, le pressentent : le jour de la délivrance approche. Ce jour que nous fêtons à Noël. Et Élisabeth a perçu le comment de l’accueil de cette délivrance : «heureuse celle qui a cru à l’accomplissement de la promesse.»

Et elle est bien placée pour savoir, Élisabeth, elle, stérile mais qui a bénéficié pour sa part du miracle de l’enfantement.

Mais le miracle fondamental, c’est bien sûr le mystère de la Parole. Cette Parole non seulement a fait germer le sein d’Élisabeth, et le sein de Marie —, mais c’est cette Parole-même que Marie porte en son sein, c’est le Messie par qui vient la délivrance. Élisabeth l’a compris. Son miracle à elle est là comme signe, comme tout autre miracle, jamais fin en soi.

Marie, elle, porte une toute autre réalité. En elle la Parole se fait chair, pour porter toutes nos délivrances. Cette Parole est la Parole qu’il faut écouter et recevoir. Cette même Parole que Marie recevait et qui faisant fructifier son sein vierge, cette Parole est ainsi annoncée comme une semence, qui, contre tous les malheurs, est destinée à germer jusque dans le Royaume.

L’intervention de Dieu n’est pas tant de l’ordre du coup d’éclat que du type de la semence. La semence d’une parole qui, reçue et gardée, produira des fruits inimaginables depuis le cœur de nos malheurs. La semence de la parole de Dieu dans le sein de Marie est celle du corps du Christ ressuscité.

*

Cette Parole engendre par le Christ des enfants qui ne sont pas nés de la chair ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. Au cœur des impossibles, c’est la Parole de Dieu seul qui fait germer son Royaume.

Bienheureux non seulement le ventre qui a porté le Christ et le sein qui l’a nourri, mais quiconque reçoit cette Parole qui a le pouvoir de faire germer le Royaume de Dieu, où toute douleur se taira enfin.

R.P.
Antibes, 20.12.09

Ésaïe 60 : 1-11
Psaume 126
Philippiens 1 : 4-11

Luc 3, 1-6

1 L’an quinze du gouvernement de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode tétrarque de Galilée, Philippe son frère tétrarque du pays d’Iturée et de Trachonitide, et Lysanias tétrarque d’Abilène,
2 sous le sacerdoce de Hanne et Caïphe, la parole de Dieu fut adressée à Jean fils de Zacharie dans le désert.
3 Il vint dans toute la région du Jourdain, proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés,
4 comme il est écrit au livre des oracles du prophète Ésaïe :
Une voix crie dans le désert :
Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.
5 Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les passages tortueux seront redressés, les chemins rocailleux aplanis ;
6 et tous verront le salut de Dieu.

*

& 13 décembre 09 : Sophonie 3, 14-20 ; Ésaïe 12 ; Philippiens 4 : 4-7 ;

Luc 3,  10-18

10 Les foules demandaient à Jean : « Que nous faut-il donc faire ? »
11 Il leur répondait : « Si quelqu’un a deux tuniques, qu’il partage avec celui qui n’en a pas; si quelqu’un a de quoi manger, qu’il fasse de même. »
12 Des collecteurs d’impôts aussi vinrent se faire baptiser et lui dirent : « Maître, que nous faut-il faire ? »
13 Il leur dit : « N’exigez rien de plus que ce qui vous a été fixé. »
14 Des militaires lui demandaient : « Et nous, que nous faut-il faire ? » Il leur dit : « Ne faites ni violence ni tort à personne, et contentez-vous de votre solde. »
15 Le peuple était dans l’attente et tous se posaient en eux-mêmes des questions au sujet de Jean : ne serait-il pas le Messie ?
16 Jean répondit à tous : « Moi, c’est d’eau que je vous baptise ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de délier la lanière de ses sandales. Lui, il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu ;
17 il a sa pelle à vanner à la main pour nettoyer son aire et pour recueillir le blé dans son grenier ; mais la bale, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. »
18 C’est ainsi que Jean annonçait la bonne nouvelle au peuple, en lui adressant encore beaucoup d’autres exhortations.

*

Jean proclamait un baptême de conversion. Il est une question que l’on se pose peu, à la lecture de cela, tellement il nous semble évident que l’on sait de quoi il s’agit. Et pourtant, si on s’y arrête — proclamer un baptême de conversion : qu’est que cela peut bien signifier ?

Il y avait une autre pratique baptismale dans le judaïsme du premier siècle, et qui existe toujours : c’est celle qui accompagne la conversion d’une famille au judaïsme. Lorsqu’une famille se convertit au judaïsme, tous ses membres sont baptisés : les hommes sont circoncis, et tous sont baptisés, hommes, femmes, enfants. Ceux qui naissent après cette conversion ne sont jamais baptisés : les garçons sont circoncis, et, estime-t-on, tous ont été baptisés lors du baptême collectif des parents, ou grands-parents, aïeuls, etc.

On trouve trace de cette pratique dans l’Église primitive, et notamment chez Paul écrivant aux Corinthiens que les enfants nés d’un parent croyant sont « saints ». La même idée est derrière. L’appartenance à la communauté confère une participation à la sainteté du Dieu qui s’est allié avec elle. Ce qui est symbolisé, lors de l’entrée de la famille dans la communauté, par ce baptême communautaire. «Vos enfants sont saints», dit Paul aux Corinthiens, auxquels il dit aussi qu’il n’a pas voulu multiplier les baptêmes.

« Vos enfants sont saints ». Une conviction, qui si elle atteste la légitimité du baptême des enfants, est aussi fort proche du risque que souligne Jean prêchant un baptême de conversion au bord du Jourdain. Rappelons-nous qu’il récuse la prétention de ses auditeurs de se réclamer d’Abraham pour se dire ipso facto purs ou saints.

Ayant dit tout cela, on est mieux à même de comprendre ce qu’il en est de ce baptême de conversion.

Conversion. C’est un mot que l’on peut traduire aussi par «repentir», ou, selon ce mot anglais devenu commun, «repentance». Suivant le latin, le Moyen Âge disait «pénitence». Autant de traductions approximatives de ce qui est littéralement «changement d’intelligence». Jean prêchait un baptême de «changement d’intelligence», autrement dit «changement de compréhension».

À ce point, ayant vu la façon dont se comprenait le baptême — purification, au passage du paganisme extérieur à la sainteté de la communauté de l’Alliance — on est à même de mieux saisir ce qu’est ce baptême de changement d’intelligence, de changement de compréhension : vous pensez que le baptême est le rite qui vous a purifiés, ou plus précisément, qui a symbolisé votre purification ?

Quel que soit l’âge ou le baptême vous a été administré (« vous rendez vos prosélytes pires que vous », dira de même Jésus), votre venue à cette pureté qui est d’appartenir à la communauté d’Abraham ; et ici cela nous concerne aussi, concernant la communauté ecclésiale — si l’on pense que le baptême nous a acquis une garantie… Si vous pensez cela, eh bien ! vous vous trompez vous-mêmes, dit Jean. Changez votre compréhension.

On n’est jamais assez bien purifié, même si on est le peuple avec lequel Dieu s’est allié.

Alors Jean va un peu plus loin avec son baptême de conversion, repentance, changement d’intelligence en vue du pardon des péchés. Ce sont vos péchés qui vous éloignent de moi, dit Dieu. Vous qui prétendez être purs, qui l’avez symbolisé lors de votre entrée dans l’Alliance. Vous avez bel et bien besoin de confesser, de reconnaître que vous êtes impurs. C’est le nouveau sens que prend le baptême avec la prédication de Jean. C’est pour cela que Jean sera tellement gêné à l’idée de baptiser Jésus. Et Jésus qui dit : « laisse faire » ! Non pas que Jésus soit pécheur à l’instar des autres ! Mais il se solidarise avec les autres, nous autres.

Mais du coup, aussi, on voit bien le sens du baptême de conversion, de repentance, de changement d’intelligence qui est celui de Jean, et c’est là que cela nous concerne tous. Si on veut comprendre le message de Jean, changer nos intelligences, vivre ce que Jésus y a vécu pour nous, il nous faut savoir que lorsque nous demandons le baptême pour nous ou pour nos enfants, nous sommes avant tout en train de dire que nous sommes des pécheurs, que nous reconnaissons que nous et nos enfants sommes des pécheurs.

Depuis Jean, nous devons savoir que c’est cela que nous reconnaissons. Demander un baptême, c’est dire, à moins d’avoir rien compris et de devoir encore changer son intelligence —, depuis, demander un baptême, pour soi ou pour ses enfants, c’est dire : je suis un pécheur, moi et les miens ; je n’ai rien, moi et les miens, de brillant, dont je puisse me prévaloir devant Dieu.

Alors évidemment, pour l’homme qui a entendu son appel dans le désert — et ce n’est pas pour rien que cela se passe dans le désert — ; pour Jean, dire cela, c’est prêcher dans le désert. Et pourtant, il ne faut pas se faire d’illusions : la venue du salut de Dieu est à ce prix. Dieu ne sauve que des pécheurs. Et ici la tortuosité — vous savez : « rendez droits ses sentiers », dit Jean — la tortuosité ne consiste pas à se savoir tordu, mais à se prétendre droit.

Reconnaître être tordu est le premier pas pour être redressé. Se prétendre droit est le meilleur moyen de ne pas l’être, et de rester tordu. « Rendez droits ses sentiers ». Et comment la tortuosité est-elle redressée? De la façon suivante : toute montagne, ou même colline — ou même taupinière, pourrait-on ajouter —, tout ce qui se prétend au-dessus des autres. Tout cela sera abaissé. Cela veut dire : humilité. Le salut de Dieu, c’est-à-dire la paix, est établi ainsi, et ne l’est pas autrement.

*

Alors, comment le salut de Dieu, qui naît avec la paix de Noël, qui naît tout petit avec l’enfant de la crèche — comment ce salut qui naît dans l’humilité peut-il venir sur la terre ?

Si l’Avent est l’attente du Christ, si l’attente du Christ consiste à aplanir ses sentiers, comme le prêche le Baptiste, qu’est-ce qu’il peut en être de notre attente du Christ ?

Jean proclame un baptême de changement d’intelligence pour préparer la venue du Seigneur, la venue de celui qui amène le salut de Dieu en venant tout petit à Noël. C’est ainsi que tous verront le salut de Dieu, et qu’il faudra donc bien vivre ensemble pour que règne sur la terre la paix de Noël.

Sinon, et si le souvenir de notre baptême n’est pas aussi le rappel de la nécessité de ce changement d’intelligence, de la reconnaissance concrète de ce que pécheurs, même à petite mesure, nous pouvons être des obstacles à la venue du salut de Dieu ; si nous n’avons pas changé notre compréhension des choses au point de reconnaître que tortueux, nous avons donc besoin d’être redressés, alors Noël risque de ne rester pour nous qu’une affaire tristement consumériste.

Mais nous le savons, Noël est aussi autre chose, et si nous l’avons compris, si notre intelligence est humiliée et entend la parole de Jean Baptiste, alors, Dieu peut être notre consolateur. N’ayons pas peur de venir à celui qui vient à nous comme un enfant pour nous donner sa paix, sans rien nous demander que, ravins ou montagnes, nous confessions être impuissants devant notre propre tortuosité. Alors le salut de Dieu s’est approché ; la paix de Noël, est là tout proche, offerte gratuitement.

Celui qui vient à Noël nous a précédés, si bien que se dévoile un tout autre niveau de cette conversion, de ce retour selon le sens premier, retour à Dieu. Il s’agit de se convertir à cette lumière, de se tourner vers la lumière qui précède tout ce qui n’en est que l’ombre…

Colossiens 1, 13-20 :

13 Il nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et nous a transférés dans le royaume du Fils de son amour;
14 en lui nous sommes délivrés, nos péchés sont pardonnés.
15 Il est l’image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature,
16 car en lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre, […]
18 Il est le commencement, Premier-né d’entre les morts, afin de tenir en tout, lui, le premier rang.
19 Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude
20 et de tout réconcilier par lui et pour lui, et sur la terre et dans les cieux […].

C’est encore l’appel du prophète Ésaïe (60, 1-3) :

1 Mets-toi debout et deviens lumière, car elle arrive, ta lumière: la gloire du SEIGNEUR sur toi s’est levée.
2 Voici qu’en effet les ténèbres couvrent la terre et un brouillard, les cités, mais sur toi le SEIGNEUR va se lever et sa gloire, sur toi, est en vue.
3 Les nations vont marcher vers ta lumière et les rois vers la clarté de ton lever.

R.P.
Antibes, 6.12.09
Vence, 13.12.09

Dies Irae

29 novembre

Jérémie 33, 14-16
Psaume 25
1 Thessaloniciens 3, 12 – 4, 2

Luc 21, 25-36

25 « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, et sur la terre les nations seront dans l’angoisse, épouvantées par le fracas de la mer et son agitation,
26 tandis que les hommes défailliront de frayeur dans la crainte des malheurs arrivant sur le monde ; car les puissances des cieux seront ébranlées.
27 Alors, ils verront le Fils de l’homme venir entouré d’une nuée dans la plénitude de la puissance et de la gloire.
28 « Quand ces événements commenceront à se produire, redressez-vous et relevez la tête, car votre délivrance est proche. »
29 Et il leur dit une comparaison : « Voyez le figuier et tous les arbres :
30 dès qu’ils bourgeonnent vous savez de vous-mêmes, à les voir, que déjà l’été est proche.
31 De même, vous aussi, quand vous verrez cela arriver, sachez que le Règne de Dieu est proche.
32 En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout n’arrive.
33 Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas.
34 « Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que vos cœurs ne s’alourdissent dans l’ivresse, les beuveries et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste,
35 comme un filet ; car il s’abattra sur tous ceux qui se trouvent sur la face de la terre entière.
36 Mais restez éveillés dans une prière de tous les instants pour être jugés dignes d’échapper à tous ces événements à venir et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme. »

*

Voilà qui renvoie à des perspectives bien sombres, celles qu’annonçait la prophétie de Sophonie 1, 15 : « Jour de colère que ce jour, jour de détresse et d’angoisse, jour de désastre et de désolation, jour de ténèbres et d’obscurité, jour de nuée et de sombres nuages ».

Ce texte de Sophonie est derrière la prophétie de Jésus que nous venons de lire dans l’évangile de Luc, derrière la colère de Dieu de l’Apocalypse, et il a inspiré des réflexions jusqu’au cœur du Moyen Âge, comme le Dies Irae (en français : Jour de colère), célèbre poème apocalyptique écrit en langue latine sur le thème de la colère de Dieu et du Jugement Dernier — rattaché au texte liturgique de la messe de Requiem.

(Certains attribuent ce poème au frère franciscain Thomas de Celano – 1200-1260 – ; mais sa présence dans un manuscrit de la fin du XIIe siècle semble en faire un texte plus ancien) —
http://fr.wikipedia.org/wiki/Dies_Irae_(poème)

Bref…

Je cite la première partie du Dies Irae :

Jour de colère, ce jour là
réduira le monde en poussière,
David l’atteste, et la Sibylle.
Quelle terreur nous saisira,
lorsque le juge apparaîtra
pour tout scruter avec rigueur !
L’étrange son de la trompette,
se répandant sur les tombeaux,
nous jettera au pied du trône.
La Mort, surprise, et la nature,
verront se lever tous les hommes,
pour comparaître face au Juge.
Le livre alors sera produit,
où tous nos actes seront inscrits ;
tout d’après lui sera jugé.
Lorsque le Juge siégera,
tous les secrets apparaîtront,
rien ne restera impuni.

*

Je laisse là le Dies Irae pour l’instant. Je vais y revenir. Le Dies Irae parle, comme Sophonie et notre texte de l’évangile de Luc, de la colère de Dieu.

Voilà qui est troublant, sachant ce qu’est la colère ! Colère de Dieu ? Dieu en proie à une des racines de tout péché ? Puisque la colère est un des fameux péchés dits péchés-racines ou péchés capitaux, et elle n’en est pas un des moindres ! Où, parlant de Jour de colère de Dieu, il faut faire un détour par là pour ne pas confondre !

*

Un contemporain de Jésus, Sénèque (-4 – +65) philosophe de l’école stoïcienne, et précepteur de Néron — il est donc bien placé en regard des menaces romaines qui sont à l’arrière plan de la prophétie de Jésus — ; Sénèque, précepteur de cet empereur capricieux et donc sujet à la colère, a écrit un ouvrage Sur la colère (De Ira). Je le cite :

L’homme en proie à la colère, écrit Sénèque (Livre I) n’a plus toute sa raison. Certains la nomment courte folie. On ne peut la cacher : elle se donne à voir et éclate à découvert.
Jamais aucun fléau n’a coûté à l’humanité plus que la colère. Ses effets ont été dévastateurs, aussi bien à l’échelle individuelle qu’à l’échelle collective.
La colère ne vient pas que de l’offense, mais parfois aussi du pressentiment et de l’intention du mal.
Les formes et les modifications de la colère sont infinies.
La colère n’est pas dans la nature de l’homme. Elle a soif de vengeance. Le châtiment, lui, n’est utile que lorsqu’il s’appuie sur la raison et la justice — pas sur la colère.
Et il est plus facile d’étouffer la colère dans son germe que de la contrôler, car une fois ébranlée, l’âme se laisse emporter par la passion. Elle s’installe comme un droit et ne suit plus que ses caprices. L’âme s’identifie alors à cette passion et la raison ne peut plus se relever. Même ceux qui semblent contenir la colère le font au risque de ne pouvoir exercer l’usage de la raison, là où elle aurait suffit pour arriver à ses fins. Une colère qui écoute la raison n’est plus une colère et la raison n’a point besoin d’une aveugle auxiliaire. Modérer la colère ne revient qu’à obtenir un mal modéré. La colère n’a rien d’utile. La vertu n’a pas besoin de faire appel au vice.
Même quand le vice aurait parfois produit quelque bien, ce n’est pas une raison pour l’adopter et l’employer. La colère ne veut pas être éclairée ; la vérité, en fait, l’indigne, à la différence de la raison. La colère n’est que boursouflée, humeur viciée, une enflure funeste. Elle n’a rien de noble ni d’élevé. Elle n’a rien d’une marque de grandeur, sinon l’auraient aussi la luxure, l’avarice et l’ambition…

Quelques siècles auparavant, Aristote (384 av. J.-C. – 322 av. J.-C.), disait que la colère — contrairement à la volonté qui est le désir d’un bien accompagné de raison — ; la colère est irraisonnée. Désir de vengeance, elle est le contraire du calme. Le calme est un retour de l’âme à l’état normal et un apaisement de la colère.
Elle peut et doit retomber. Et dit-il :
Ce qui fait tomber la colère est l’acte de repentance, d’humiliation, ou le fait d’agir avec considération. On devient calme après avoir épuisé sa colère contre un autre. La colère peut guérir avec le temps. Si la colère peut porter à la haine, elle s’accompagne de peine, non la haine. La repentance est un précédent nécessaire, car, note-t-il, il y a de l’assurance dans le sentiment de la colère, du fait de l’impression de subir une injustice.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Colère

C’est là la colère de l’homme (qui, rappelle Jacques 1, 20, « n’accomplit pas la justice de Dieu » !) ; la colère des hommes étant abdication de la raison. C’est ainsi que ce qu’on appelle un peu imprudemment la colère de Jésus chassant les marchands du Temple ne le laisse à aucun moment abdiquer sa raison. La force d’indignation de cette colère-là ne le fait pas basculer en deçà du contrôle de lui-même !

De même l’attribution à Dieu, seul sage, de la colère, ne nous dit pas qu’il perd la raison ! — mais nous permet de comprendre, comme en image, à quel degré de dégradation est tombée l’humanité censée être à son image! Et dès lors la perspective de la colère de Dieu nous invite à veiller contre la nôtre ! Puisque ce texte nous conduit — on va le voir — au Gethsémani ; au moment où Jésus invite les siens à veiller. Cette vigilance dont Pierre va bientôt manquer en cédant à la colère qui le verra blesser gravement le soldat venu arrêter Jésus. Pierre qui n’a pas compris alors que la colère de l’homme n’accomplit pas la justice de Dieu. Pierre qui auparavant s’est fait traiter pour cela même de satan, dont l’homme en colère est la proie : ce n’est pas la colère de l’homme qui accomplit la justice de Dieu (qu’évoque ce qu’en image on appelle sa «colère»), ce n’est pas la colère de l’homme qui accomplit la justice, mais la croix, que la colère de Pierre voudrait éviter à Jésus !

À l’époque où Jésus donne la prophétie rapportée dans ce texte de Luc, son pays est sous domination romaine depuis 63 av. J.C., donc depuis presque une centaine d’années. La Judée a cessé d’être un royaume juif depuis la mort d’Hérode le Grand, en 4 av. J.C., environ trente ou quarante ans avant. Lorsque César Auguste chasse de son trône le fils d’Hérode, Archélaüs, en 6 ap. J.C., il nomme à sa place un procurateur romain. Le procurateur de Judée est le fameux Ponce-Pilate, qui quelques heures plus tard participera au jeu des dirigeants de la région se renvoyant les responsabilités lors du procès de Jésus.

C’est donc sur cette Palestine juive déjà largement soumise aux Romains que Jésus prophétise. Question de lucidité sur la continuation probable de l’évolution de la situation, jusqu’à la ruine de Jérusalem : Dieu est las de notre état. Le jugement ne tardera plus à tomber comme l’évolution du pays n’en laisse que peu de doutes. Le filet va bientôt s’abattre, comme ultimement il s’abattra sur tous. Jour de colère divine.

*

C’est dans le cadre de cette menace que Jésus enseigne ses disciples à percevoir, du cœur de la douleur, le signe de l’inespéré, le signe de sa venue en gloire ; et enseigne pour la même occasion aux adeptes du «tout va bien» — du moins à ceux qui voudraient bien entendre sa voix à travers les musiques de leurs fêtes, — que les temps ne sont pas à la fête. Jésus appelle ses disciples à se placer dans la joie de l’inespéré au cœur de la détresse qui va les frapper.

C’est au cœur de tout cela que la parabole du figuier vient se placer dans ce texte, comme une vraie parole de consolation : lorsque la détresse aura atteint une intensité insurmontable, alors, loin de devoir désespérer, vous saurez que vous avez là le signe de la venue du Royaume, de la consolation de Dieu. De même que pour le figuier : lorsque les pousses deviennent tendres, vous savez que l’été est proche : l’été et non pas l’hiver.

De même, lorsque la détresse devient insupportable, au point que non seulement Jérusalem est ravagée, mais que les puissances des cieux même en viennent à trembler, que le soleil et la lune palissent et que les étoiles s’effondrent ; au sein même d’une telle détresse, sachez percevoir la promesse de Dieu, sachez voir en cette détresse le signe de la venue du Prince de la consolation, prêt à envoyer ses anges pour le bonheur de ses élus rassemblés à l’ombre du figuier dans l’été qui s’approche.

En tout cela, c’est bien sûr d’abord de la catastrophe de 70 qu’il est question : la ruine de Jérusalem et la destruction du Temple qui marque la fin du monde et annonce dès lors le temps du Royaume. Jésus invite à savoir entendre, du cœur de la détresse, la consolation du figuier : l’été s’approche. Cela dit, n’allons pas penser, puisque les événements, sur le plan historique, touchent l’Israël du premier siècle, que les avertissements de Jésus ne nous concernent pas, et que du coup, dorénavant « tout va bien ».

Ne nous y trompons pas, les temps ne sont jamais à la fête pour les pèlerins de l’exil. Et plus l’histoire avance dans les ténèbres de la fin déjà advenue en 70, plus le temps du filet est proche. « Veillez et priez en tout temps », dit Jésus (v.36) à ses disciples. Le Seigneur viendra à l’heure où nous n’y penserons pas, puisque ce jour est ignoré de tous. Sur nous aussi, le filet va bientôt tomber.

Où en sera le serviteur que le Maître trouvera, à sa venue, préoccupé d’autre chose que de veiller, à autre chose qu’à sa tâche de vigilance ? La vigilance est ce qui rend pleinement disponible au maître, qui peut venir d’un moment à l’autre. Sommes-nous disponibles ? — à quoi que nous demande le maître ? Recevoir cette disponibilité n’est pas sans difficulté, peut-être même douleur. Ce monde offre un sommeil qui peut nous cacher l’espérance. Il risque même de nous rendre amère l’espérance de la Vérité.

La question qui nous est posée encore aujourd’hui est celle de savoir où est notre trésor, et l’ayant trouvé, comme l’homme de la parabole ayant trouvé un trésor dans un champ, si nous le jugeons suffisamment précieux pour tout lui sacrifier. Plus précieux que nos biens passagers. Le Royaume des cieux et sa justice, tel est le vrai trésor. Le Royaume de Dieu qui ne va pas sans sa justice. Y aurait-il dans le Royaume le même déséquilibre que dans le monde de l’injustice ?

La justice de Dieu que la colère de l’homme n’accomplit évidemment pas, vient dans les heures qui suivent notre texte : par la croix : Dieu qui accomplit la justice par sa miséricorde déployée à la croix. C’est la qu’est advenu le jour, l’heure que nul ne connaissait. La puissance et la gloire du Fils de l’homme déployées… à la croix. Le Règne de Dieu venu avec puissance. C’est ce qui rend urgente la vigilance, la prière du cœur : entre dans ta chambre, la chambre de ton cœur, seul avec Dieu, au pied de la croix.

La vigilance à laquelle nous sommes appelés concerne la justice du Royaume que Jésus a dévoilée à la croix, où il nous invite à la rechercher. Une justice qui consiste en un autre exercice de nos tâches, selon d’autres règles. Cela peut aller à y regarder de près jusqu’au partage concret des richesses, matérielles et spirituelles, qui qualifient nos tâches. À nous de discerner quelles sont les responsabilités précises que Dieu nous a confiées, en fonction des richesses, matérielles comme spirituelles, qu’il nous a octroyées. Serons-nous de ceux qui ne se seront pas endormis du sommeil de ce monde ?

Demain, tout à l’heure, le filet s’abattra sur nous. « Veillez donc », pour être debout devant le Christ en croix, disponibles à Dieu, à tout appel qu’il peut vous adresser, à l’appel qu’il vous adresse en ce moment !

Je reprends le Dies Irae en sa deuxième partie, qui souligne aussi combien c’est à la croix que s’est accomplie la colère miséricordieuse de Dieu :

Dans ma misère, alors, que dire ?
Quel protecteur vais-je implorer,
quand le juste est à peine sûr ?
Roi de majesté redoutable,
qui sauves les élus par grâce,
sauve-moi donc, source d’amour.
Rappelle-toi, Jésus très bon,
c’est pour moi que tu es venu,
ne me perds pas en ce jour-là.
À me chercher tu as peiné,
Par ta Passion tu m’as sauvé,
qu’un tel labeur ne soit pas vain !
Tu serais juste en condamnant,
mais accorde-moi ton pardon
avant que j’aie à rendre compte.
Vois, je gémis comme un coupable
et le péché rougit mon front ;
mon Dieu, pardonne à qui t’implore.
Tu as absout Marie de Magdala
et exaucé le malfaiteur sur sa croix ;
tu m’as aussi donné espoir.
Mes prières ne sont pas dignes,
mais toi, si bon, fais par pitié,
que j’évite le tourment.
Parmi tes brebis place-moi,
me gardant des boucs,
et m’élevant à ta droite.
Si les méchants, couverts de honte,
sont voués au tourment,
appelle-moi en bénédiction.
En m’inclinant je te supplie,
le cœur broyé comme la cendre :
prends soin de mes derniers moments.
Jour de larmes que ce jour là,
où surgira de la poussière
le pécheur, pour être jugé !
Daigne, mon Dieu, lui pardonner.
Bon Jésus, notre Seigneur,
accorde-leur le repos. Amen.

R.P.
Cagnes – « culte central », 29.11.09

Verdi – Requiem, « Dies Irae » :

Daniel 12, 1-3
Psaume 16
Hébreux 10, 11-18

Marc 13, 24-32

24 « Mais en ces jours-là, après cette détresse, le soleil s’obscurcira, la lune ne brillera plus,
25 les étoiles se mettront à tomber du ciel et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées.
26 Alors on verra le Fils de l’homme venir, entouré de nuées, dans la plénitude de la puissance et dans la gloire.
27 Alors il enverra les anges et, des quatre vents, de l’extrémité de la terre à l’extrémité du ciel, il rassemblera ses élus.
28 « Comprenez cette comparaison empruntée au figuier : dès que ses rameaux deviennent tendres et que poussent ses feuilles, vous reconnaissez que l’été est proche.
29 De même, vous aussi, quand vous verrez cela arriver, sachez que le Fils de l’homme est proche, qu’il est à vos portes.
30 En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive.
31 Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas.
32 Mais ce jour ou cette heure, nul ne les connaît, ni les anges du ciel, ni le Fils, personne sinon le Père.

*

Avant le signe de la délivrance, le signe du Fils de l’Homme, il est question d’une détresse incomparable. Une détresse qui débouche sur des ténèbres incommensurables : « le soleil s’obscurcira, la lune ne brillera plus, les étoiles se mettront à tomber du ciel et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées » (v. 24-25).

Voilà qui donne une mesure de la détresse, de l’épaisseur des ténèbres, qui vont, au sens spirituel, jusqu’à la perte du sens de Dieu… Que symbolise d’autre cette parole : « le soleil s’obscurcira, la lune ne brillera plus, les étoiles se mettront à tomber du ciel et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées » ?

Il n’est pas simplement question d’un temps nuageux et de prévisions d’une météo sombre à rendre les astres invisibles ! Quelque chose de plus grave est en question, un véritable enténèbrement spirituel…

Où derrière l’annonce que fait Jésus de la destruction de Jérusalem et de la profanation du Temple, souillé par l’abomination de la désolation (cf. v. 14) — se profile la vision d’un monde comme abandonné de Dieu, un monde sans Dieu, ou, littéralement, a-thée.

Cela dans le cadre étrangement paradoxal de la promesse du Royaume de Dieu — comme en écho à la parole des anciens prophètes : « jour de ténèbres et non de lumière ». Ou si la lumière vient, c’est bien comme dévoilement inattendu depuis le cœur des ténèbres : « Alors on verra le Fils de l’homme venir, entouré de nuées, dans la plénitude de la puissance et dans la gloire. » (v. 26) Au jour même de ces ténèbres, « il enverra les anges et, des quatre vents, de l’extrémité de la terre à l’extrémité du ciel » (v. 27).

*

Or c’est là précisément qu’est donné le signe de la venue de la délivrance, comme les pousses du figuier annoncent l’été (v. 28). Les signes comparés aux premières pousses, ce sont les ténèbres et l’épaisseur de la détresse — une détresse spirituelle profonde, d’une profondeur telle qu’elle atteint à la perte du sens de Dieu, débouchant sur un temps sans Dieu, a-thée, pour le dire littéralement.

« Quand vous verrez cela arriver, sachez que le Fils de l’homme est proche, qu’il est à vos portes » (v. 29).

*

Mais alors qu’en est-il de cette déclaration solennelle de Jésus, faite juste après (v. 30) : « en vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive » ? Certes, et bien sûr, il est question de la destruction de Jérusalem en 70 et de la profanation du Temple, advenue précisément au terme de la génération d’alors (40 ans après). Mais apparaît aussi une dimension intemporelle de l’annonce de la détresse, et de la promesse dont la détresse est le signe !

Ainsi, est-on jamais allé plus loin dans la perte du sens de Dieu, s’est-on jamais plus avancé dans un monde sans Dieu, a-thée littéralement, qu’au XXe siècle ? Et cela au départ dans la recherche d’un Royaume dont l’Église semblait avoir abandonné l’espérance, au point les peuples en proie à la misère et à l’injustice l’ont attendu au terme d’un combat humain qui a fini par butter sur le mur de Berlin (aujourd’hui dans l’actualité des commémorations des 20 ans de sa chute).

Le signe des temps donné par Jésus ne prend-il pas, alors, tout son sens — au terme des dérives tragiques de l’espérance — « quand vous verrez cela arriver, sachez que le Fils de l’homme est proche, qu’il est à vos portes » (v. 29) ?

Et que dire de la copie grimaçante de cette espérance échouée, copie heureusement renversée en 1945, image d’une bête parlante et hurlante ensanglantant le continent et voulant abattre définitivement tout signe de Dieu jusqu’en la destruction de quiconque témoigne de son nom, fût-ce malgré lui ?

*

Mais alors, à nouveau, qu’en est-il de l’annonce de Jésus : « cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive » (v. 30) ? Eh bien, la résolution de toutes les détresses, au cœur de laquelle est la perte du sens de Dieu, cette résolution dont le dévoilement vient au terme des détresses les plus épaisses, va être donnée dans les jours qui suivent la prophétie de Jésus, au sein même de la génération à laquelle il s’adresse —, la croix : voilà le signe de l’approche de l’été, de la venue du Royaume.

Le cœur des ténèbres qui s’est épaissi jusqu’en la perte du sens de Dieu, jusqu’au XXe siècle, et — Dieu nous garde, sera-t-il le pire de l’histoire ? — ce cœur des ténèbres Jésus va le traverser pour nous dans quelques jours — « mais ce jour ou cette heure, nul ne les connaît » (v. 32) alors — ; Jésus va les traverser du jeudi au vendredi saint, dans la semaine qui suit.

Les ténèbres, et les ténèbres spirituelles, atteignent alors une intensité telle qu’il n’y en a jamais eu et qu’il n’y en aura plus : le Fils de Dieu lui-même — selon ce que confesse alors un païen, centurion romain — traverse les plus intenses ténèbres spirituelles qui se puissent concevoir.

Je lis dans ce même évangile de Marc, quelques pages plus loin, ch 15, v. 33-38 :

33 A la sixième heure, il y eut des ténèbres sur toute la terre, jusqu’à la neuvième heure.
34 A la neuvième heure, Jésus cria : Eloï, Eloï, lema sabachthani ? ce qui se traduit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
35 Quelques-uns de ceux qui étaient là l’entendirent ; ils disaient : Tiens, il appelle Élie.
36 Quelqu’un courut remplir de vin aigre une éponge et la fixa à un roseau pour lui donner à boire, en disant : Laissez, voyons si Élie va venir le descendre de là.
37 Mais Jésus laissa échapper un grand cri et expira.
38 Le voile du sanctuaire se déchira en deux, d’en haut jusqu’en bas.
39 Voyant qu’il avait expiré de la sorte, le centurion qui était là, en face de lui, dit : Cet homme était vraiment Fils de Dieu.

C’est là qu’est le signe promis : une détresse incomparable, celle du Fils de Dieu rejoignant, faisant siennes, toutes les détresses du temps, toutes nos détresses, jusqu’au cœur des ténèbres spirituelles, jusqu’à la perte du sens de Dieu. Il a ainsi rejoint l’humanité sans Dieu, a-thée, fait semblable aux humains athées au moment même de sa mort : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Et c’est ainsi qu’il est devenu le salut de tous les hommes, Sauveur du monde jusqu’en ses profondeurs les plus sombres. Et c’est ainsi que la croix est devenue le signe du Fils de l’Homme venant « dans la plénitude de la puissance et dans la gloire » (v. 26).

Parce qu’il a partagé le cœur de plus intense de nos ténèbres : telle est la bonne nouvelle que nous ne pouvions même pas concevoir. Quand nos détresses spirituelles nous ont réduits aux ténèbres et à la plus totale impuissance, quand on ne sait plus même comment croire, alors la délivrance est proche : c’est dans ces ténèbres mêmes qu’il nous a rejoints sur la croix jusqu’au gouffre de la mort : sachez donc que « le Fils de l’homme est proche », tout proche…

R.P.
Antibes, 15.11.09

Béatitudes

1 novembre

Apocalypse 7, 2-14
Psaume 24

1 Jean 3, 1-3

1 Voyez quel amour le Père nous a donné, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu — et nous le sommes ! Si le monde ne nous connaît pas, c’est qu’il ne l’a jamais connu.
2 Bien-aimés, maintenant nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons ne s’est pas encore manifesté ; mais nous savons que, quel que soit le moment de sa manifestation, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est.
3 Quiconque a cette espérance en lui se purifie, comme lui est pur.

Matthieu 5, 1-12

1 À la vue des foules, Jésus monta dans la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
2 Et, prenant la parole, il les enseignait :
3 « Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux.
4 Heureux les doux : ils auront la terre en partage.
5 Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.
6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.
7 Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.
8 Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.
9 Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.
10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux.
11 Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi.
12 Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés. »

*

La première épître de Jean est pour une bonne part un commentaire, en quelque sorte, des Béatitudes, cette charte de la royauté du sacerdoce prophétique des disciples du Christ. Royauté : « le Royaume des cieux est à eux » ; prophétique et sacerdotale : la persécution comme signe du sacerdoce de Jésus dans sa crucifixion, à l’image des prophètes d’antan persécutés. C’est là le débouché des Béatitudes — « heureux ceux qui sont persécutés pour la justice » — et le débouché de la consolation de la première épître de Jean : « à ceci nous connaissons l’amour : c’est que lui s’est défait de sa vie pour nous » (1 Jean 3, 16), et on sait à l’occasion de quelle persécution.

Que la première épître de Jean soit ainsi pour une bonne part un déploiement des Béatitudes, c’est ce qui est explicite dans ce passage de l’épître proposé aujourd’hui à notre lecture, concernant la pureté de cœur — la purification par l’espérance : « nous le verrons tel qu’il est. Quiconque a cette espérance en lui se purifie, comme lui est pur », ce qui fait clairement écho à « heureux les cœurs purs car ils verront Dieu ».

C’est ainsi, en regard des Béatitudes, que l’épître met en lumière l’opposition entre d’une part le monde et sa convoitise, ce qui se voit ; et d’autre part le Dieu que personne n’a jamais vu, et qui ne se dévoile, ne se laisse voir, que par l’amour qu’il donne.

1 Jean 2, 15-17 : « N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui ; car tout ce qui est dans le monde, le désir de la chair, le désir des yeux et la confiance présomptueuse en ses ressources, tout cela n’est pas du Père, mais du monde. Or le monde passe, et son désir aussi ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure pour toujours. » Vanité des vanités, futilité, que ce monde…

Nous voilà alors avec le point de départ des Béatitudes : « heureux les pauvres », et concrètement les pauvres en esprit, ou pauvres de cœur, c’est-à-dire qui ont renoncé à la convoitise des yeux, la convoitise du monde, les ressources de ce monde, c’est-à-dire sa supposée richesse. Voilà un développement, celui de la première épître de Jean, qui réconcilie Luc et Matthieu : « Heureux les pauvres », dit Luc (6, 20), c’est-à-dire concrètement les bénéficiaires d’une vraie pauvreté, enracinée dans le cœur, comme le souligne Matthieu : la pauvreté de cœur, celle qui renonce à la richesse et donc à la convoitise, à l’envie.

Bref, heureux ceux qui ont fait le deuil de toute richesse et de toute possession, de tout ce qui est accessible à la convoitise des yeux, à l’envie ; et c’est là la troisième béatitude — « heureux ceux qui mènent deuil, car ils seront consolés », deuil de tout bien.

À l’opposé de cette convoitise, qui conduit au malheur, est la pureté de cœur qui ouvre sur la vision de Dieu : « nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est. Quiconque a cette espérance en lui se purifie, comme lui est pur » (1 Jean 3, 2-3). Espérer le voir tel qu’il est: propos étonnant, sachant que « personne n’a jamais vu Dieu » selon cette même épître (1 Jean 4, 12 / Jean 1, 18).

Or qu’est-ce que la pureté qui se fonde sur la promesse de la vision de Dieu que nul n’a vu ? Eh bien, c’est le renoncement à tout ce qui se voit, à tout ce qui peut susciter l’envie, et devenir idole : « petits enfants, gardez-vous des idoles » (1 Jean 5, 21), tel est le propos final, le dernier verset de l’épître, en écho à la parole de la Torah qui déploie ici son sens : « je suis un Dieu jaloux ».

Il est curieux, ou peut-être pas si curieux que cela, que l’on ait tendance à confondre l’envie et la jalousie, alors que ce sont deux choses exactement opposées !

Nous avons parlé il y a quelque temps, à propos de l’orgueil, de ce que le Moyen Âge appelait les péchés capitaux, c’est à dire les péchés-racines, qui poussent leurs métastases dans tous les domaines. Eh bien l’envie en fait partie, comme l’orgueil ; il le dispute même à l’orgueil pour la première place, à l’origine du déploiement du mal dans le monde : rappelez-vous : « vous serez comme des dieux » — l’orgueil —, et : « ils virent que le fruit était bon » — l’envie, la convoitise des yeux.

Et c’est là la source de l’idolâtrie : « fais-nous des dieux que nous puissions voir », demande le peuple de l’Exode. Réponse permanente de Dieu : « je suis un Dieu jaloux ». Non pas un Dieu envieux, ce serait ridicule. Tout est à lui et les idoles ne sont rien ! Être jaloux pour son peuple, jaloux de ses idoles n’est pas supposer qu’elles auraient quelque statut de réalité, mais c’est vouloir l’exclusivité du culte de son peuple, et cela non pas pour lui, Dieu — il a tout —, mais pour son peuple, pour sa liberté, — «petits enfants, gardez-vous des idoles» — et pour son bonheur — «heureux les cœurs purs», c’est-à-dire non-divisés.

… « Car ils verront Dieu » !… Dieu qui ne se voit pas, quand les idoles ont pour caractéristique de se voir, comme ce que l’on envie, mais qui n’est rien, et dont Dieu est jaloux pour son peuple, justement parce cela n’est rien ; que du vent !

Où il apparaît que l’envie et la jalousie ne sont pas du tout la même chose! La jalousie ne devient un défaut que quand elle correspond à une pathologie : à savoir imaginer la trahison chez celui ou celle pour qui on est jaloux. Le peuple lui, pour son malheur, a vraiment succombé à l’idolâtrie, à ce qui excite la convoitise des yeux, à l’envie, ce péché-racine de tant d’autres péchés, et source de malheur, attentat au bonheur : « heureux les pauvres de cœur ».

Dieu, jaloux pour le bonheur de son peuple, appelle alors, par cette proclamation, le peuple à la pureté, promesse de « voir l’invisible » que masquent les idoles qui se voient !

C’est là le seul remède à l’envie et aux métastases qu’elle pousse comme péché-racine, péché capital, métastases dont la moindre n’est pas l’injustice et la dureté de cœur qui débouche jusque sur le meurtre.

Commentant toujours les Béatitudes, notre épître de Jean évoque le meurtre d’Abel par un Caïn qui a succombé à l’envie justement (et pas à la jalousie !), à l’envie devant un Abel dont les œuvres étaient justes, dit l’épître. L’envie, la convoitise des yeux du fruit « bon à manger » a poussé ses racines et son injustice jusqu’à la haine et au meurtre.

Or, de quoi vient de parler l’épître ? De la justice comme opposé de la haine — « heureux les assoiffés de justice car ils seront rassasiés » —, justice qui suit la douceur — «heureux les doux, ils hériteront de la terre» —, douceur que produit le renoncement à ce que convoitent les yeux : heureux les pauvres, heureux les doux, heureux les endeuillés. La justice dont découle la miséricorde — l’inverse de la haine qui débouche sur le meurtre. La miséricorde — « heureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde » — débouche, elle, sur un comportement pacifique : «heureux ceux qui procurent la paix : ils seront appelés enfants de Dieu» — «et nous le sommes» souligne l’épître de Jean.

Toujours les Béatitudes, et toujours la première épître de Jean.

Et cela, c’est la participation au règne de Dieu, au royaume des cieux selon la formule de Matthieu, c’est-à-dire selon la volonté du judaïsme de dire « les cieux » pour ne pas prononcer intempestivement le nom de Dieu.

La pauvreté de cœur est la participation au règne de Dieu contre la futilité, la pureté de son culte est participation à la vision de Dieu contre les idoles par lesquelles on voudrait le rendre visible.

Une véritable royauté : vous êtes un sacerdoce royal. Et pas de n’importe quel règne : sacerdoce du règne de Dieu — du royaume des cieux, ce règne qui n’est pas de ce monde. Ce pourquoi ce monde le rejette, comme il a rejeté le Christ.

Où la haine n’est que l’injustice, le renoncement à la douceur et à l’esprit de la paix troqués pour les propos et les gestes haineux qui deviennent l’instrument de Dieu pour l’office prophétique sacerdotal — de sorte que la parole prophétique annoncée scelle sa vérité dans son rejet par le monde, qui indique ainsi qu’il est le fruit de la convoitise, de l’envie haineuse originelle :

« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux. Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. C’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes. »

Voilà une parole qui nous met au cœur de la victoire du Christ sur le mal et sur le mauvais, sur le diable accusateur : « enfants, vos péchés sont pardonnés, jeunes gens vous avez vaincu le mauvais » dit l’épître (1 Jean 2, 12-14). Et plus loin : « qui est vainqueur du monde sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? » (1 Jean 5, 5)

Nous voilà au cœur du sacerdoce royal dont les Béatitudes nous rendent participants à la suite du Christ, ce à quoi notre épître donne une portée inattendue.

L’épître permet de comprendre un aspect remarquable de la portée des paroles de Jésus :
Les paroles : « lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi », concernent non seulement les insultes et la persécution pour le témoignage du Christ, mais aussi cette façon de nous accuser, à cause du Christ, c’est-à-dire au prétexte de la perfection du Christ dans la pureté, de n’être pas à la hauteur de ce que nous serons : « ce que nous serons n’a pas encore été manifesté ; mais nous savons que, quel que soit le moment de sa manifestation, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est » (1 Jean 3, 2).

C’est que si dans le temps qui est le nôtre, nous ne sommes pas à la hauteur des exigences divines, si d’aucuns y voient l’occasion de déployer leur inimitié, ces violences verbales ou physiques n’en sont pas moins illégitimes à cause du Christ. Et c’est en cela que nous avons vaincu le mauvais, le diable : par la victoire du Christ au nom duquel nous sommes appelés par Dieu « enfants de Dieu » — «et nous le sommes»!

Car ces accusations sont rendues fausses pour quiconque recherche la paix, la justice, la douceur et la miséricorde, ces accusations sont rendues fausses par le nom du Christ : « heureux ceux qui procurent la paix : ils seront appelés enfants de Dieu » — « et nous le sommes » — «nous savons que, quel que soit le moment de sa manifestation, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est».

Une certitude, un ancrage dans la vérité qui permet cette étonnante capacité de répondre par la douceur et la conciliation aux insultes les plus violentes, voire, au temps de l’épître, à la persécution physique.

C’est ainsi que la promesse royale : « le royaume des cieux est à eux », donnée dans la première béatitude : « heureux les pauvres de cœur », est donnée à nouveau à la huitième : «heureux les persécutés, ou les insultés à cause du Christ et de sa justice : le royaume des cieux est à eux».

Et tel est le signe de la participation au royaume de Dieu, et au sacerdoce prophétique du royaume des cieux : la promesse de la vision de Dieu qui purifie ceux qui l’espèrent.

R.P.
Antibes, 01.11.09