“Ephphata : ouvre-toi”
6 septembre 2009

Ésaïe 35, 4-7
4 Dites à ceux qui ont le cœur troublé : Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu :
c’est la vengeance qui vient, la rétribution de Dieu.
Il vient lui-même vous sauver.
5 Alors, les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s’ouvriront.
6 Alors, le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie.
Des eaux jailliront dans le désert, des torrents dans la steppe.
7 La terre brûlante se changera en lac, la région de la soif en sources jaillissantes.
Dans le repaire où gîte le chacal, l’herbe deviendra roseau et papyrus.
Marc 7, 31-37
31 Jésus quitta le territoire de Tyr
et revint par Sidon vers la mer de Galilée en traversant le territoire de la Décapole.
32 On lui amène un sourd qui, de plus, parlait difficilement et on le supplie de lui imposer la main.
33 Le prenant loin de la foule, à l’écart,
Jésus lui mit les doigts dans les oreilles, cracha et lui toucha la langue.
34 Puis, levant son regard vers le ciel, il soupira. Et il lui dit : “Ephphata”, c’est-à-dire : “Ouvre-toi.”
35 Aussitôt ses oreilles s’ouvrirent, sa langue se délia, et il parlait correctement.
36 Jésus leur recommanda de n’en parler à personne :
mais plus il le leur recommandait, plus ceux-ci le proclamaient.
37 Ils étaient très impressionnés et ils disaient :
“Il a bien fait toutes choses ; il fait entendre les sourds et parler les muets.”
*
« Des eaux jailliront dans le désert, des torrents dans la steppe », annonce le livre du prophète Ésaïe (35, 6). L’annonce de la nouveauté du Royaume et de la fin de l’exil loin de Dieu, ce dont le baptême est le signe.
Cette effusion, ce jaillissement, est donné là comme signe de nouveauté de vie. C’est la promesse au peuple qui dépérit dans l’exil loin de Dieu : «Dieu vient lui-même vous sauver. Alors, les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s’ouvriront. Alors, le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. Des eaux jailliront dans le désert, des torrents dans la steppe » (Ésaïe 35, 4-6).
Une promesse dont Jésus vient proclamer, par un geste, l’accomplissement : « Ephphata : ouvre-toi », dit-il au sourd, à celui qui n’a pas la parole.
La reprise par notre texte de l’araméen dans lequel Jésus prononce ces paroles n’est pas indifférente. C’est une parole de Création qui nous est donnée, et qui est ainsi soulignée. « Ephphata, Ouvre-toi » : derrière l’ouverture du sourd-muet, ou sourd-bègue, vers le monde extérieur, c’est aussi l’ouverture vers le Royaume promis par Ésaïe qui s’annonce.
Ouverture, comme un commencement, comme on nomme «Ouverture» le début d’une œuvre musicale ou littéraire. Ephphata : une nouvelle étape, un nouveau chapitre, une nouvelle Création : au récit de la Création de la Genèse : « Dieu vit que cela était bon » — ici : Jésus « a bien fait toutes choses » (v.37). Une nouvelle naissance s’ordonne pour le sourd-muet, ou le sourd-bègue, comme l’on peut traduire, qui devient ainsi, lui incapable de s’exprimer jusque là, comme notre porte-parole, le témoin du Royaume qui nous est promis, et que porte Jésus. Ouverture, comme une naissance, comme dans le jaillissement de l’eau du désert d’Ésaïe, coulant jusqu’en celle du baptême, signe de naissance spirituelle.
Les textes d’aujourd’hui ont affaire à la même chose : la dignité, ce qui ouvre ; et ce qui lui porte atteinte, qui ferme. Que ce soit la maladie, l’infirmité ou la pauvreté. L’anti-Création ; l’anti-Royaume.
Le prophète Ésaïe promet un Royaume, une Création enfin achevée, d’où sont bannies toutes les atteintes à la dignité. Il n’y a pas d’autre Royaume de Dieu que celui-là.
« Dites à ceux qui ont le cœur troublé : Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la rétribution de Dieu. [Une vengeance qui est qu’] Il vient lui-même vous sauver. Alors, les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s’ouvriront. Alors, le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. Des eaux jailliront dans le désert, des torrents dans la steppe. » (És 35, 4-6).
C’est donc à ce texte que renvoie Jésus guérissant le sourd-muet : « les oreilles des sourds s’ouvriront [...] la bouche du muet criera de joie ». Nouvel acte de Création, ses doigts creusent les oreilles, sa salive anime la langue figée : bref, la glaise s’anime du souffle de Dieu qui la façonne. Jésus est celui qui fait venir le Royaume, y compris par ses miracles.
C’est encore ce dont témoignent les Apôtres et ceux qui avec eux ont reçu ce don-là. C’est aussi ce dont sont appelés à témoigner tous ceux qui se réclament du Christ, en référence aux mêmes prophéties, quand bien même ils n’ont pas le pouvoir qui est le sien.
*
Car le vrai pouvoir de Jésus n’est peut-être pas où l’on croit. Les dispositions les plus humbles peuvent être les plus remarquables dans le Royaume. Ici s’ouvre un carrefour tout aussi remarquable : ce qui ouvre vers le Royaume n’est pas ce qui brille et qui ouvre toutes les autres portes (avec pour symbole la richesse et l’or pour symbole à son tour de sa brillance). Or, quant au Royaume, ce qui brille peut fermer. Les dons propres à ouvrir sont anodins aux yeux aveugles à la Vérité. Jésus demande le silence après son miracle : le côté spectaculaire peut fermer là où lui, entend ouvrir.
Ce qui ouvre est ce qui établit en dignité, qui dévoile la dignité cachée, jamais ce qui écrase. Contre toutes les pauvretés, tous les mépris — y compris, mais pas seulement, la pauvreté en argent, qui bien sûr vaut à sa victime le mépris. Si, comme Jésus, méprisé, le pauvre par excellence («celui, dit la Bible, qui pour nous s’est fait pauvre, de riche qu’il était»); si, tout comme ce Jésus est le prince du Royaume, le Royaume est destiné aux pauvres aux yeux du monde, il nous appartient à tous d’ouvrir les yeux et de savoir que la dignité n’est pas dans le clinquant, dans ce qui se voit ou qui ambitionne d’exiger des égards.
La dignité est dans la considération que Dieu porte — cela sur les plus apparemment misérables : le sourd-muet, l’aveugle-né, le pauvre en esprit.
*
Ne serait-il pas alors temps pour chacun de nous de se convertir à autre chose ? À la vraie dignité, qui est celle que nous confère Dieu, dans cette considération, ce contact — « Jésus lui mit les doigts dans les oreilles, cracha et lui toucha la langue » ; ce contact qui nous relève, et que ne sait pas offrir le monde des vanités ; ce contact qui permet à Jésus qui en a le don, d’ouvrir nos yeux aveugles à sa richesse ; de creuser et d’ouvrir à la parole de Dieu les oreilles des sourds que nous sommes tous, et d’animer de sa propre salive pour ouvrir à sa louange les muets que nous sommes tous ; d’ouvrir à son Royaume les pauvres qu’il nous faut être. Comme pour un jaillissement nouveau, celui de l’eau de la vie qui sourd du cœur du désert…
Au-delà de ce qui nous blesse, au-delà de nos souffrances et des mépris dont nous souffrons, des mépris de nous-même pour nous-même, parfois. Mais Dieu nous a jugés dignes d’envoyer Jésus pour nous.
Pour une ouverture qu’il nous appartient dès lors d’offrir à chacun. Nous avons la possibilité d’offrir à chacun cet autre vrai miracle : le dévoilement de sa dignité.
Pour cela, il nous appartient avant tout de le recevoir nous-même, ce contact de Jésus, d’y découvrir tout à nouveau notre valeur et notre dignité …
R.P.
Antibes, 06.09.09
“Le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux”
30 août 2009

Marc 10, 13-16
13 Des gens lui amenaient des enfants pour qu’il les touche, mais les disciples les rabrouèrent.
14 En voyant cela, Jésus s’indigna et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux.
15 En vérité, je vous le déclare, qui n’accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n’y entrera pas. »
16 Et il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.
*
Pourquoi un tel texte un jour de baptême ? D’aucuns, et notamment parmi les opposants au baptême des enfants, auraient beau jeu de faire remarquer, à juste titre, que ce texte ne parle pas de baptême…
Certes, et il parle d’autant moins de baptême que ce qui deviendra le baptême comme signe de l’Alliance ne sera donné que suite au dimanche de Pâques, la résurrection du Christ inaugurant l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations, avec le baptême pour signe.
À l’époque où renvoie notre texte, conformément à la tradition et à l’héritage d’Israël, on ne connaît de signe de l’Alliance que la circoncision.
Les baptêmes, qui sont pratiqués, ont alors d’abord un sens de purification. Ce n’est toutefois pas sans rapport avec l’Alliance, avec le renouvellement de l’Alliance.
C’est bien dans ce cadre que s’inscrit Jean le Baptiste donnant le baptême comme signe de repentir, de retour à Dieu, conformément à la promesse biblique, au livre d’Ézéchiel par exemple : je les aspergerai d’eau pure et ils seront purs : j’inscrirai ma loi — la charte de mon Alliance — dans leur cœur, je leur donnerai l’Esprit nouveau de renouvellement de l’Alliance. C’est ce dont parlent les autres textes que nous avons lus ce matin.
Il y a là un rapport certain avec la future signification du baptême. C’est bien à cela que Jésus renvoie Nicodème dans le texte de l’Évangile de Jean (ch. 3) que nous avons lu aussi.
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Mais alors, ce texte-ci, sur le contact de Jésus et des enfants…
Pas de rapport immédiat avec la notion de l’Alliance, ou de l’Alliance renouvelée.
En revanche, il y a bien un rapport avec la portée des signes, des signes visibles, en rapport avec les sens, la vue, le toucher — un rapport, de la sorte, avec ces signes que l’on appelle les sacrements, parmi lesquels… le baptême finalement…
Voilà un texte bref, mais qui revient à trois reprises sur le toucher : on amène des enfants pour que Jésus les touche (v. 13). Et finalement (v. 16) il les embrasse, puis leur impose les mains.
Ce désir de voir Jésus toucher les enfants est ce qui irrite les disciples.
La réaction de Jésus est très… éloquente ; mais pas éloquente au sens habituel du mot, référant à un grand orateur, puisque Jésus ne fait pas l’orateur, mais touche les enfants !
Qu’est-ce qui peut irriter les disciples dans cette demande de gens simples de voir Jésus toucher leurs enfants ? On peut imaginer plusieurs aspects, depuis la crainte de la superstition, jusqu’au désir de voir Jésus entouré d’un peu plus de considération !
Les deux aspects ne sont d’ailleurs pas forcément si différents : qu’est-ce que les enfants sont capables de comprendre du message d’un tel prédicateur, prophète, messie ! Car tout de même, c’est bien son message qui porte la libération et le salut du monde !
Si petits, sont-ils mêmes capables de signifier une parole ou un acte de foi en ce message ? Que sera donc ce contact, sinon une façon de conforter la superstition des parents qui s’imaginent qu’être touché par un tel prophète leur portera bénéfice ?
Telles dont sans doute les questions des disciples…
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Et voilà que Jésus s’indigne… non pas contre les supposés superstitieux qui agacent les disciples, mais contre les disciples. Voilà qui est un peu gênant ! « Avec tout ce qu’il nous enseigne depuis qu’on le suit ! »
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Nous avons aussi lu 1 Corinthiens 12, 12-13 : « Comme le corps est un, tout en ayant une multitude de parties, et comme toutes les parties du corps, en dépit de leur multitude, ne sont qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ. Car c’est dans un seul Esprit que nous tous — soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit hommes libres — nous avons reçu le baptême pour appartenir à un seul corps ; et nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit. »
Un texte écrit dans le cadre de la réflexion de Paul sur les dons, les charismes, et sur ce qui apparaît comme une « hiérarchie » de ces dons.
Jésus, lui, n’a pas écrit. Ceux qui écrivent transmettent un message figé, figé au papier ou à la pierre (ou aujourd’hui à un support virtuel) ; un écrit relatant une parole antécédente vivante. En outre, la prédication n’est pas la première originalité de Jésus — rappelez-vous : « faites ce qu’ils disent »…
Ce que Jésus fait, mieux : ce qu’il est, — est plus important que ce que l’on peut en dire, de ce que lui-même peut dire ; pour ne rien dire, a fortiori, de ce que tel ou tel peut en écrire après coup !
Rappelez-vous la leçon de Paul, humble témoin, puisqu’il écrit, qu’il fige pour la postérité ce qui était d’abord vivant, au-delà des mots ; rappelez-vous sa leçon aux Corinthiens qui exaltent plus que tout les dons de la parole : c’est bien joli les dons de la parole, jusqu’à la prophétie, dire des choses merveilleuses — c’est bien joli, mais c’est des mots, et ce qui est le plus important, comme dans le corps, ce n’est pas forcément ce qui brille le plus, et je vais vous dire ce qui est le plus important, conclut Paul.
Un Paul humble par le fait qu’à ce moment-là, il ne fait qu’écrire, chose qui finalement est plus humble encore que proclamer la parole vivante : aimer, chérir, servir, voilà ce qui est au-delà des mots, ce qui est premier dans la hiérarchie des dons, de l’être, selon Paul, et selon l’Évangile.
Voilà ce que Jésus enseigne aux disciples depuis qu’ils le suivent… Au-delà des mots !… ces mots auxquels ils viennent d’achopper : « ne les empêchez pas, n’empêchez pas ces enfants »… Et ceux qui appellent ce contact que l’on attend de lui en lui emmenant ces enfants.
*
Alors apparaît le sens de ce toucher, du contact de Jésus, et de sa façon de s’indigner à la réflexion des disciples, qui sont en train, sans s’en rendre compte, de renverser — au sens propre — : de mettre à l’envers l’Évangile.
Eux, les disciples, qui figeront plus tard au papier une parole d’abord proclamée comme parole vivante témoignant d’une présence, d’un contact : celui de la parole éternelle faite chair, avant d’être portée par les mots puis mise à l’encre et au papier.
Oh, si l’on n’avait pas les mots écrits des disciples, on n’aurait plus l’écho ces mots portés par l’Esprit dans la parole de Jésus, ces mots qui viennent donner le sens de ces gestes, de sa vie, de sa mort, de sa résurrection. Mais que seraient ces mots s’ils ne renvoyaient pas à une parole faite chair ? Du vent, puis du papier.
Alors Jésus s’indigne, et appelle à lui les enfants, porteurs par leur petitesse, cette humilité, de l’ordre des valeurs que lui est venu rétablir. Donnant ainsi un sens imprévu de ce qu’est une imposition des mains : le don du contact — « il les embrasse, puis leur impose les mains »…
Alors à ce point, ce geste de Jésus ce jour-là est en rapport bien précis avec le baptême ou avec la sainte Cène : les mots disent bien peu par rapport aux gestes dont ils sont le développement, mais qui n’atteignent jamais le tout de ce qu’ils signifient.
Notre intelligence est bien faible, pas tellement plus ferme que celle des plus petits ; pas tant à même de pouvoir se passer des signes et des gestes, qui se reçoivent en deçà des mots, comme ces signes que sont les sacrements, ou une imposition des mains : « la parole a été faite chair » pour être reçue par nous qui ne sommes que chair : toute chair est comme l’herbe.
Ce jour-là, notre tentation est dévoilée par les disciples : nous prendre pour de purs esprits.
Ce jour-là Jésus a dit quelque chose de l’Église, de son rassemblement au temple : ce n’est pas pareil qu’écouter un culte à la télé. La parole s’est faite chair. Elle s’est fait toucher et nous a touchés : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché, concernant la parole de vie » — en diront plus tard les disciples (1 Jean 1, 1).
Aujourd’hui Jésus rappelle que le Royaume de Dieu nous a atteints parce que nos sagesses ne pouvaient pas l’atteindre : le Royaume nous a touchés. C’est en Jésus qu’il nous a touchés pour nous amener à notre dignité d’enfants de Dieu dans la chair : « ces enfants que l’on me mène, dit Jésus, le Royaume de Dieu est pour ceux qui sont comme eux. »
C’est comme eux, en deçà de ce qu’on peut en dire, et a fortiori en écrire, qu’il s’agit de l’accueillir.
R.P.
Antibes, 30.08.09
Le temps du renouvellement de l’alliance
23 août 2009

Jean 6, 60-69
60 Après l’avoir entendu, beaucoup de ses disciples commencèrent à dire : « Cette parole est rude ! Qui peut l’écouter ? »
61 Mais, sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce sujet, Jésus leur dit : « C’est donc pour vous une cause de scandale ?
62 Et si vous voyiez le Fils de l’homme monter là où il était auparavant… ?
63 C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie.
64 Mais il en est parmi vous qui ne croient pas. » En fait, Jésus savait dès le début quels étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui allait le livrer.
65 Il ajouta : « C’est bien pourquoi je vous ai dit : “Personne ne peut venir à moi si cela ne lui est donné par le Père.” »
66 Dès lors, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent et cessèrent de faire route avec lui.
67 Alors Jésus dit aux Douze : « Et vous, ne voulez-vous pas partir ? »
68 Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle.
69 Et nous, nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu. »
*
Nous arrivons avec ce texte à la dernière partie de l’enseignement de Jésus qui suit la multiplication des pains dans l’Évangile de Jean ; nous arrivons au point de la décision à prendre ; comme à l’époque de Josué, où, dans le texte que nous avons lu, le peuple arrivait à un tournant similaire : l’alliance sera-t-elle scellée ou non ?
La question qui se pose aux disciples
L’enseignement de Jésus suite au miracle de la multiplication des pains a mené les disciples et les auditeurs, témoins du miracle, à ce point crucial, à une sorte de point de rupture, avec cette sorte de constat : (v.60) “cette parole est dure, qui peut l’écouter ?”… (et v.66) “Dès lors plusieurs de ses disciples se retirèrent en arrière et cessèrent d’aller avec lui”, précise le texte.
On a vu Jésus partir d’une réalité que l’on peut dire sociale : des gens ont faim, Jésus provoque les disciples à leur donner à manger. Et on voyait la foule, qui s’arrêterait volontiers à ce stade du problème, proposant à Jésus de le faire roi — quel bon roi que celui qui multiplie les pains ! Et qu’importe si Jésus, se refusant à cette perspective, se retire, puis s’en va de l’autre côté du lac. Les pauvres qu’il a nourris ne lâcheront pas si facilement : ils le retrouvent le lendemain.
C’est alors que Jésus entamait un dialogue avec les témoins du miracle, avec ceux qui le cherchent, par lequel il en vient à dévoiler, derrière leur faim concrète — qu’il n’a pas niée, il les a nourris ! — une faim d’éternité, comme il y avait une véritable nostalgie d’éternité derrière la nostalgie d’Égypte du peuple de l’Exode au désert — que dans un défi, l’on vient d’évoquer devant Jésus pour le comparer à Moïse.
C’est ce passage à un autre niveau du miracle, selon le mot de “signe” qu’emploie l’Évangile de Jean pour “miracle” ; c’est ce passage à cet autre niveau, à la dimension d’éternité sur lequel, par différents angles, butent les interlocuteurs de Jésus, depuis leur insistance pour le pain concret jusqu’à leur rouspétance dubitative contre l’idée qu’il puisse y avoir recoupement entre le fils concret de Joseph et celui qui dit “être descendu du ciel”.
Et s’il doit y avoir un rapport entre les deux, s’il doit y avoir manifestation de l’éternité dans la chair, comment la raison ne serait-elle pas scandalisée ? Est-ce bien raisonnable ? Tout comme la folie de cette Sagesse éternelle qui se donne à pressentir derrière chacune des beautés et séductions de la Création, selon le livre des Proverbes.
Et Jésus de pousser le bouchon : oui, c’est bien dans la chair concrète de cet homme de Galilée, concret, palpable, que se donne à participer l’éternité qui fonde le monde et précède ses faims, qu’elle seule peut combler : “celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour” (v.54).
L’annonce d’une autre Pâque
Mais là se pressent une autre sagesse, en odeur de scandale : comme la Sagesse a égorgé sa victime selon le live des Proverbes, la chair qui nourrit pour l’éternité est comme victime sacrificielle, chair qui se donne. Elle est la chair de l’agneau égorgé depuis la fondation du monde. Le relèvement pour la vie, le passage à l’éternité, est passage, précisément, ou Pâque, selon le sens du mot.
Et l’Évangile ne manque pas de préciser, qu’au temps de cette multiplication des pains, la “Pâque… était proche” (v.4). Et les auditeurs peuvent difficilement s’y tromper. Celui qui se présente devant eux, parlant de sa chair comme nourriture, ne se présente-t-il pas comme agneau pascal ? Porte qui s’ouvre sur un autre temps, sur un au-delà d’une captivité bien plus lourde que celle de l’Égypte, captivité irrémédiable, récurrente : celle de ce temps qui, par le péché, débouche sur la mort.
Qui ne le perçoit pas, qui s’en tient à l’aspect nourriture tout court du miracle, que ce soit la manne ou le pain multiplié, celui-là est alors sèchement, durement provoqué, bousculé dans sa torpeur qu’il croyait bienheureuse : “vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts. Celui qui mange ce pain vivra éternellement” (v.58).
C’est alors que plusieurs de ses disciples se disent : “cette parole est dure, qui peut l’écouter ?” (v.60).
Cette autre sagesse que donne à pressentir Jésus est celle d’un déchirement, le sien, auquel ses auditeurs se savent confusément appelés à participer : “celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui” (v.56).
Ici s’interpose un scandale, celui du sens éternel de la Pâque, par laquelle le Fils de l’Homme monte de ce temps-ci, douloureux et brisé, à l’éternité “où il était auparavant” : “cela vous scandalise ? Et si vous voyiez le Fils de l’Homme monter où il était auparavant ?” (v.61-62). L’allusion est à la crucifixion, puisque pour l’Évangile de Jean, la crucifixion est appelée “élévation” (cf. 12:33).
La chair et l’Esprit
Les foules ont été nourries, comme les pères au désert l’ont été par la manne — et les cailles. Dieu a manifesté sa richesse, a comblé ceux qui l’ont approché des biens les plus divers. Au peuple guidé par Josué, il a accordé une terre belle et féconde, dont il a dépouillé ses habitants antécédents, qui l’avaient irrité.
Et voici qu’à travers tous ces dons percent des souvenirs, redoutables : “vos pères ont mangé la manne et ils sont morts” (v.58). Des souvenirs : depuis le plus simple comme l’indigestion de cailles, jusqu’au plus tragique, comme la déportation. Si les Amoréens se sont vus dépouillés de leur terre désormais confiée aux Hébreux, c’est parce que leur injustice, ayant atteint son comble (cf. Genèse 15, 16), a fini par trop irriter Dieu. La terre les a vomis. Au temps de l’exil à Babylone et de la déportation, les prophètes rappelleront cet aspect de l’histoire : vous n’avez pas fait mieux que vos prédécesseurs, la terre va vous vomir comme elle les a vomis.
Josué prévenait : à présent qu’il s’agit de s’engager pensez-y : peut-être n’aurez-vous pas la force et la sagesse de ne pas passer à l’idolâtrie. Peut-être n’aurez-vous pas l’intelligence de voir le Donateur derrière les dons — puisque c’est là le premier temps du glissement à l’idolâtrie. Pensons au mammonisme : il ne consiste en rien d’autre qu’à préférer le don au Donateur. Dès lors, accrochés à une manne qui pourrit, dans un temps qui se corrompt, comment racheter ce temps, dont les jours sont mauvais — selon ce qui est la vocation du peuple de Dieu.
“La chair ne sert de rien. C’est l’Esprit qui vivifie” (v.63). Au temps du choix, du scellement du pacte, c’est là que se fait le départ : la chair qui se corrompt, ou l’Esprit éternel, qui vivifie, qui régénère.
Entre une impasse et la porte d’éternité
Il ne faut pas penser que la chair, dès lors qu’elle est choisie, va s’éterniser, va devenir vivifiante : certes non, elle ne va pas pour autant cesser de pourrir.
Ne pensons pas que l’alternative que Josué proposait au peuple comporte deux termes égaux : le choix de l’idolâtrie n’aurait pas été celui du bonheur, ni même celui du moindre risque. Les douleurs de l’existence dont le peuple va être frappé s’il s’engage pour Dieu, ne seront pas épargnées non plus à ceux qui sont demeurés étrangers à l’Alliance.
Hors du cadre de l’Alliance, les douleurs perdront simplement la signification de blessure d’un combat pour le salut du monde — Paul évoque les stigmates du Christ en parlant des lacérations de sa chair que lui ont valu son combat pour le Christ.
Déchargées de sens, elles n’en disparaîtront certainement pas pour autant. Les maladies, les violences et le deuil frappent aussi les autres peuples. Dans le champ de Dieu elles sont éléments du combat sanglant dont le Christ ressuscité porte la consolation : “la gloire à venir face aux douleurs de l’enfantement du monde d’éternité” (Ro 8).
Le combat de l’éternité
Mais il s’agit de savoir, pour ceux qui vont sceller le pacte, servir l’Éternel et suivre le Christ, qu’ils s’engagent de toute façon sur un champ de bataille, qu’il s’agit donc de n’être ni déserteur, ni de ceux qui par fatigue, paresse ou assaut d’incrédulité passent à l’ennemi, voire en viennent à la trahison. “Et Jésus savait dès le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui le livrerait” (v.64), précise l’Évangile.
Ce sont de ses disciples qui montrent leur courte vue et se retirent en arrière, selon l’Évangile (v.66). Le pacte en question n’est pas dans le passage entre deux moments du temps, mais dans le passage entre le temps et l’éternité, la Pâque éternelle. C’est un passage mystérieux qu’il n’est pas en notre pouvoir de franchir : “nul ne peut venir à moi, si cela ne lui est donné par le Père” (v.65).
Et voici le signe de ce franchissement : il est dans la perception de la vraie nostalgie derrière nos nostalgies d’Égypte, et dans le vrai rassasiement derrière nos pains multipliés : “Seigneur à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle” (v.68).
R.P.
Vence, 23.08.09
“Reposez-vous un peu”
19 juillet 2009

Marc 6, 30-34
30 Les apôtres se réunissent auprès de Jésus et ils lui rapportèrent tout ce qu’ils avaient fait et tout ce qu’ils avaient enseigné.
31 Il leur dit : “Vous autres, venez à l’écart dans un lieu désert et reposez-vous un peu.” Car il y avait beaucoup de monde qui venait et repartait, et eux n’avaient pas même le temps de manger.
32 Ils partirent en barque vers un lieu désert, à l’écart.
33 Les gens les virent s’éloigner et beaucoup les reconnurent. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent à cet endroit et arrivèrent avant eux.
34 En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut pris de pitié pour eux parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de berger, et il se mit à leur enseigner beaucoup de choses.
*
« Venez à l’écart dans un lieu désert et reposez-vous un peu » : les disciples ont droit au repos. Remarquez, ce n’est pas nouveau : c’est un commandement de la Torah. Nous avons droit au repos — mais…
… Voilà les foules qui se pressent, ne laissant pas les disciples tranquilles. Apparemment, le vrai repos, ou en d’autres termes la vraie « retraite », est post mortem. Les retraités le savent, qui voient qualifier leur retraite d’ « active ». Si le vrai repos est à venir, alors que faire ? — Imaginez-vous en disciple, au jour de notre épisode : « j’avais prévu de me reposer. Jésus lui-même m’y a invité ; et voilà… » Reste alors à rouspéter, face aux foules qui sont bel et bien là — ou à prendre sur soi (en rouspétant, peut-être de toute façon, d’ailleurs, intérieurement). Deux solutions qui n’en sont pas.
*
Cela dit : Jésus fait face et prend soin des foules importunes ; il est le bon berger et a compassion de ces foules qu’il voit comme brebis à l’abandon ; et malgré l’indécence que représente ce repos troublé, il va en prendre soin. Mais lui seul est le bon berger : il n’y a donc pas lieu de “culpabiliser” si l’on est tenté de rouspéter, et même si l’on succombe à la rouspétance ou comme plus tard les disciples, à la tentation du renvoi des foules — ou si à l’inverse on serre les dents pour imiter Jésus. Car ce sont apparemment les deux seules solutions.
Reste tout de même en faveur de la seconde solution, entendant l’imiter, que le suivre est sain et nécessaire ; mais ce n’est ni se croire capable de l’égaler, ni se croire appelé à le contrefaire. Il y a un certain état d’esprit à recevoir.
*
Revenons aux Douze et arrêtons-nous un instant sur l’alternance activité / repos qui est en jeu ici (et qui correspond à l’institution du shabbat — avec les six jours pour travailler, et un jour pour se reposer). Alternance dont la part repos est apparemment « squizée » ici ; — puisque les foules arrivent au lieu désert, au lieu de repos promis avant même les disciples. Avouez qu’il y a de quoi rouspéter ou au moins tomber les bras ! Les Douze reviennent d’une tournée missionnaire sans doute fatigante. Jésus leur propose de se reposer, et voilà des importuns qui veulent leur voler ce repos si mérité…
Au fond, nos repos provisoires et partiels, repos par alternance, sur un rythme temporel — un temps pour se reposer, un shabbat, qui suit un temps pour travailler ; nos repos temporels représentent l’attente du Shabbat définitif, selon une autre alternance, l’alternance Histoire / Royaume. Bref, après la question de la retraite, celle de l’intermittence, qui débouche sur un constat similaire. Où, de façon triviale : les week-ends préfigurent les vacances, qui préfigurent la retraite… Et tous ces “shabbats” préfigurent le Royaume. Le repos dans le temps, le temps de repos, représente quelque chose dont il n’est que l’ombre, il n’est qu’un repos partiel et troublé.
*
À ce point, faisons un retour à l’attitude de Jésus pour remarquer que notre texte peut être mis en rapport avec ses propos sur shabbat et guérison. En Jean 5, Jésus vient d’opérer une guérison le jour du shabbat. On le lui reproche ; Jésus répond (v. 17) : « Mon Père travaille jusqu’à présent. Moi aussi, je travaille. » — Le contexte est similaire : juste avant la multiplication des pains, comme dans notre texte.
C’est ainsi, en premier lieu, que notre texte nous permet de prendre au sérieux la problématique des pharisiens concernant les guérisons le jour du shabbat. On a vu que l’on peut comprendre un agacement éventuel des disciples (il y avait des malades dans la foule, qui cherchaient à bénéficier des mêmes privilèges que les autres guéris) ; — l’agacement probable des disciples est du même ordre que celui des pharisiens : Dieu nous a donné droit au repos ; ils peuvent se faire guérir un peu plus tard ! — Jésus répond : « Mon Père travaille jusqu’à présent. Moi aussi, je travaille. » Ici, il a compassion des foules sans berger. Problématique similaire.
Dieu travaille toujours — mais en même temps, il est entré dans son Shabbat : Genèse 2,2 « Le septième jour toute l’œuvre que Dieu avait faite était achevée et il se reposa au septième jour de toute l’œuvre qu’il avait faite. » Les deux idées sont dans la Bible. La notion de Dieu qui travaille, ou ailleurs, en d’autres termes, qui veille, est bien présente. Au-delà des alternances temporelles, il travaille donc, et en même temps, il est entré dans son repos, un vrai repos, celui-là. Jésus fait de même, et nous sommes invités à faire de même. Ce qui renvoie au shabbat en un sens « intérieur » :
L’idée de shabbat intérieur apparaît nettement dans l’Épître aux Hébreux, ch. 4 :
4 […] on a dit du septième jour : Et Dieu se reposa le septième jour de tout son ouvrage,
[… Puis…]
7 il fixe de nouveau un jour, aujourd’hui, disant beaucoup plus tard, […] : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs.
8 De fait, si Josué leur avait assuré le repos [ce qui parle de cette autre une signification du repos, désignant aussi la terre promise comme préfiguration du Royaume], — si Josué leur avait assuré le repos, il ne parlerait pas, après cela, d’un autre jour.
9 Un repos sabbatique reste donc en réserve pour le peuple de Dieu.
10 Car celui qui est entré dans son repos s’est mis, lui aussi, à se reposer de son ouvrage, comme Dieu s’est reposé du sien.
11 Empressons-nous donc d’entrer dans ce repos …
Avant le repos futur promis, et dans lequel on est déjà invité à entrer, cela concerne donc la terre promise aux Hébreux sortant d’Égypte. On a la préfiguration dans l’alternance du temps et la préfiguration dans l’espace : la terre — « un lieu à l’écart ». Or, comme durant le temps de la retraite souvent dite « active », dans la terre promise, on travaille, puisqu’il y a alternance entre travail et Shabbat.
*
Dès lors, on perçoit mieux ce qu’il peut en être : l’alternance repos / travail prend aussi une fonction symbolique. Dans le temps, et dans l’espérance du Royaume, se met en place une idée de prise de distance intérieure, où l’on est appelé à entrer ; ce qui revient à entendre aussi, avec Paul (1 Co 7, 29-31) : « Voici ce que je dis, frères: le temps est écourté. Désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent comme s’ils ne se réjouissaient pas, ceux qui achètent comme s’ils ne possédaient pas, ceux qui tirent profit de ce monde comme s’ils n’en profitaient pas vraiment. Car la figure de ce monde passe. »
Le retrait temporel, le jour du repos, les temps de retraite, ou les lieux à l’écart, désignent aussi un nécessaire retrait intérieur sans lequel le retrait temporel risque d’être tout sauf un repos. On connaît tous les agités du dimanche, qui font tout sauf se reposer, et qui, du coup, deviennent de plus en plus indisponibles. Et pourtant, le dimanche a bien eu lieu !
Alors cet autre terme pour ce retrait intérieur : distance, prise de distance, prend tout son sens. La compassion dont fait preuve ici Jésus devient ainsi fonction d’une prise de distance par rapport à soi ; une compassion qui dès lors n’a rien d’une obligation, fruit d’une angoisse ou d’un sentiment de culpabilité… Une telle « compassion » n’étant jamais exempte, en outre, de quelque ressentiment ou rouspétance intérieure.
Prise de distance par rapport à soi qui ne signifie pas dédain de soi, mais retrait intérieur, retrait de soi ; soi caché en Dieu. « Votre vie est cachée avec Christ, en Dieu », écrit Paul. Concevoir cela est le vrai repos, le lieu désert à l’écart est celui-là ; un lieu inaccessible.
Notons que savoir que là est le repos, ne disqualifie pas les rythmes, les alternances de repos et d’activité, mais au contraire les qualifie, leur donne une certaine et réelle qualité. L’institution d’un jour de repos est un don de Dieu à Israël, transmis via l’Église à l’Empire romain et au monde. Un abattement des idoles, qui vaut jusqu’à nos jours, quand une société qui sacrifie à l’idole consumériste renoue avec la culpabilisation païenne du droit au repos…
A fortiori nos temps de repos sont-ils qualifiés par leur dimension intérieure, devenant découverte des lieux de retrait, des possibilités de paix intérieure — un temps de grâce — ; alors les accidents comme celui qu’ont rencontré là Jésus et ses disciples, s’ils demeurent gênants, deviennent cependant surmontables. La prise de distance dans le temps, par des temps de repos, qualifiée par le développement de la prise de distance intérieure, ouvre à la disponibilité.
Le Royaume de Dieu est au milieu de vous, dit encore Jésus. À savoir, ce repos espéré qu’est le Royaume, cette promesse d’un shabbat définitif, peut être saisi dans notre aujourd’hui : « c’est aujourd’hui le jour du repos », dit l’Épître aux Hébreux au passage que l’on a cité. Le Royaume nous a rejoints au cœur de notre intimité. Quand les temps alternés nous apprennent que le repos est au fond intérieur, la présence et la disponibilité sont l’autre face, selon laquelle « Dieu travaille jusqu’à présent », comme le dit Jésus. En fait, celui qui se repose en Dieu, témoigne en même temps, en se reposant, en quelque sorte, de sa présence : « En vain vous levez-vous matin, vous couchez-vous tard, et mangez-vous le pain d’affliction, dit le Psaume (127, 2) ; il en donne autant à son bien-aimé pendant qu‘il dort » ! Ce qui ne veut sans doute pas dire qu’il ne faut rien faire, mais qu’il faut savoir qu’il est un lieu de refuge intérieur dont la fréquentation n’est pas facultative.
*
Le repos est nécessaire et demande des temps, et des lieux, réservés. Mais il n’est jamais complet, sans trouble et définitif dans notre temps. Jésus est maître et source du repos ; et source de compassion et d’action à la fois. Le cœur des temps de repos est caché en Dieu : le repos est au fond hors du temps, qui est lieu de l’action. Il est cette prise de distance de soi en Dieu qui rend disponible à la compassion.
Alors tout devient possible, et Jésus va bientôt dire à ses disciples, concernant ces mêmes foules, que les disciples vont demander, et c’est compréhensible, de renvoyer — Jésus va leur dire dans le texte de dimanche prochain, cette chose qui sans cela est incompréhensible : “Donnez-leur vous-mêmes à manger.”
R.P.
Antibes, 19.07.09
Popularité ou mission
12 juillet 2009

Marc 6, 1-13
1 Jésus partit de là. Il vient dans sa patrie et ses disciples le suivent.
2 Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. Frappés d’étonnement, de nombreux auditeurs disaient: “D’où cela lui vient-il? Et quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, si bien que même des miracles se font par ses mains?
3 N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques, de Josès, de Jude et de Simon? et ses sœurs ne sont-elles pas ici, chez nous?” Et il était pour eux une occasion de chute.
4 Jésus leur disait: “Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison.”
5 Et il ne pouvait faire là aucun miracle; pourtant il guérit quelques malades en leur imposant les mains.
6 Et il s’étonnait de ce qu’ils ne croyaient pas. Il parcourait les villages des environs en enseignant.
7 Il fait venir les Douze. Et il commença à les envoyer deux par deux, leur donnant autorité sur les esprits impurs.
8 Il leur ordonna de ne rien prendre pour la route, sauf un bâton: pas de pain, pas de sac, pas de monnaie dans la ceinture,
9 mais pour chaussures des sandales, “et ne mettez pas deux tuniques”.
10 Il leur disait: “Si, quelque part, vous entrez dans une maison, demeurez-y jusqu’à ce que vous quittiez l’endroit.
11 Si une localité ne vous accueille pas et si l’on ne vous écoute pas, en partant de là, secouez la poussière de vos pieds: ils auront là un témoignage.”
12 Ils partirent et ils proclamèrent qu’il fallait se convertir.
13 Ils chassaient beaucoup de démons, ils faisaient des onctions d’huile à beaucoup de malades et ils les guérissaient.
*
Proximité, familiarité, autant d’obstacles insurmontables à l’Évangile et dont on fait naïvement l’Alpha et Oméga de son annonce ! Il faudrait se rendre proche, plaire, éviter toute critique, et tout irait bien ! Que ce puisse être parfois l’Alpha, peut-être, ce n’est en tout cas pas l’Omega ! Et même pour l’Alpha, il faut être circonspect avec cette stratégie : cela fait quelques décennies qu’on l’a adoptée, avec les résultats que l’ont sait.
Et pourtant un texte comme celui que nous avons lu nous met nettement en garde contre ce genre de volonté de plaire, contre les stratégies de la proximité. Cela provoque aisément en écho la conviction que l’on est proche, que Jésus est un bon copain, un familier : résultat, il ne put faire de miracle !
L’Église Réformée, en France, aujourd’hui : cote de popularité au zénith. Bloquée depuis quelques décennies au plus haut des sondages. Oh ! on connaît bien les protestants, ils sont sympathiques, ils ne nous remettent jamais en question, ils se plient à toutes nos exigences. Résultat quand il s’agit de rogner sur la liberté de culte, on est les premiers visés, et au prix supplémentaire de ce que le résultat escompté par cette sympathie, à savoir le tournement vers Dieu, la conversion en termes techniques, n’a jamais lieu — et pour cause, s’il n’y a aucune exigence, si l’on connaît bien le petit Jésus sympathique, eh bien, il n’y a qu’à se contenter de la grâce à bon marché que l’on nous a proposée, qui ne coûte rien que d’accepter le sourire et de le rendre. Il n’y a aucune autre libération à espérer.
C’est ainsi que lorsqu’on tente de dire la moindre exigence libératrice à ces familiers, comme à Nazareth, on ne fait que susciter l’inimitié : qu’est ce que cette intolérance subite, qu’est que ce moralisme ? Car la suite du texte, où il est question de la mission d’évangélisation des disciples, qui connaît du succès celle-là, le précise : « Ils partirent et ils proclamèrent qu’il fallait se convertir » (v. 12), ou, autre traduction : « se repentir ». Ce qui implique concrètement qu’il y a des choses à changer dans les comportements. Et ça, c’est le côté… désagréable de toute délivrance !
Je ne résiste pas à la tentation, pour illustrer cela, de citer — à nouveau — un extrait du livre de C.S. Lewis, Le grand divorce (entre l’enfer et le paradis), où en visite par une vision à l’entrée du Paradis, l’auteur décrit la scène suivante. Il y voit un homme un homme qui hésite à entrer, empêché de la sorte :
« Sur son épaule se tenait un petit lézard rouge qui agitait sa queue comme un fouet et murmurait des choses à l’oreille de celui qui le portait. Au moment où nous l’aperçûmes, ce dernier tourna la tête vers le reptile avec un grognement d’impatience. “Tais-toi, voyons”, lui dit-il. Mais l’animal balançait sa queue et continuait à chuchoter.
[Apparaît un être qui] avait une forme plus ou moins humaine, mais il était plus grand qu’un homme, et si étincelant que je pouvais à peine le regarder, écrit CS Lewis, qui poursuit : Sa présence heurta mes yeux, et mon corps aussi, car il dégageait de la chaleur en même temps que de la lumière, comme le soleil au matin d’une implacable journée d’été.
“Je m’en vais, dit [l’homme portant le petit lézard sur l’épaule]. Merci de votre hospitalité [au paradis, car la scène se passe à l’entrée du paradis. Merci de votre hospitalité]. Mais ce n’est pas la peine, vous voyez. J’ai dit à ce petit individu (il montrait le lézard) que s’il venait, il fallait qu’il se tienne tranquille – et il a insisté pour venir. Naturellement, ses sornettes ne sont pas de mise ici, je m’en rends compte. Mais il ne s’arrêtera pas. Il ne me reste qu’à m’en retourner.
- Aimeriez-vous que je le fasse taire? dit l’esprit flamboyant – c’était un ange, je le compris soudain.
- Bien sûr.
- Alors je vais le tuer, dit l’ange, en faisant un pas en avant.
- Oh! aïe! Attention. Vous me brûlez. Pas si près!
- Vous ne voulez donc pas qu’on le tue?
- Tout à l’heure, vous n’avez pas parlé de le tuer. Je n’avais pas l’intention de vous ennuyer en vous demandant quelque chose d’aussi radical.
- C’est le seul moyen, dit l’ange, dont les mains brûlantes étaient tout près du lézard. Dois-je le tuer?
- Eh bien, c’est une autre question. Je suis tout prêt à la considérer, mais je n’avais pas encore envisagé cet aspect-là, vous voyez? Je veux dire que, pour le moment, je pensais seulement le faire taire parce que ici en haut – eh bien, il est diablement embarrassant.
- Puis-je le tuer?
- Oh! il sera toujours temps de discuter cela plus tard.
- Il n’y a aucune raison d’attendre. Puis-je le tuer:
- Excusez-moi, je n’ai jamais songé à vous importuner de la sorte. Non vraiment, ne vous faites pas de souci pour lui. Regardez! Il s’est décidé à dormir. Je suis sûr que tout ira bien maintenant. Je vous remercie infiniment.
- Puis-je le tuer?
- Honnêtement, je ne crois pas que ce soit nécessaire. Je suis sûr que je pourrai le faire tenir tranquille maintenant. Je crois qu’il vaudrait beaucoup mieux procéder graduellement.
- Agir progressivement serait tout à fait inutile.
- Vous croyez? Bon. Je vais réfléchir à votre proposition. Honnêtement oui, je vous laisserais bien le tuer tout de suite, mais à la vérité, je ne me sens pas très bien aujourd’hui; ce serait stupide de le faire maintenant. J’aimerais être en bonne santé pour l’opération. On verra un autre jour.
- Il n’y aura pas d’autre jour. Nous vivons dans un éternel présent maintenant.
- Allez-vous-en! Vous me brûlez. Comment pourrais-je vous dire de le tuer? Vous me tueriez, moi, si vous le faisiez.
- Certainement pas.
- Mais vous me faites déjà mal à présent.
- Je n’ai jamais dit que cela ne vous ferait pas mal. »
Etc. Vous trouverez la suite dans le livre de CS Lewis, Le grand divorce.
Jésus « fait venir les Douze. Et il commença à les envoyer deux par deux, leur donnant autorité sur les esprits impurs » (v. 7) — genre petit lézard. Et plus loin (v. 13) : « Ils chassaient beaucoup de démons ». Ce qui suppose la volonté d’exercer la dite autorité : « laissez-moi l’ôter ». Et pour cela : « ils proclamèrent qu’il fallait se convertir » (v. 12).
Cela après le constat selon lequel lui, Jésus, « ne pouvait faire là aucun miracle » (v. 5) — à Nazareth, où il est familier… Cela dit, précise le texte, « il guérit — pourtant — quelques malades en leur imposant les mains » (v. 5). Histoire de dire que le problème n’est pas en sa capacité à libérer — puisqu’il « s’étonnait de ce qu’ils ne croyaient pas » (v. 6).
Mais l’écho qu’il a eu, ou n’a pas eu chez ses familiers : oh ! laissez-moi vivre comme je l’ai toujours fait… D’autant que Jésus « parcourait les villages des environs en enseignant » (ibid.), avec manifestement plus de succès que chez ses proches. C’est sur cela qu’il envoie ses disciples en « leur donnant autorité sur les esprits impurs » (v. 7). Genre le petit lézard de C.S. Lewis qui ne partira pas si on est si « tendre » envers sa victime qu’on lui accorde, comme elle le demande, de ne pas être remise en question. Or l’Évangile qui libère demande des changements de vie.
Voilà qui fait intolérant et quelque peu… « moraliste ». Pensez : les Douze, envoyés, se mettent du coup à proclamer qu’il faut se convertir, se repentir !
Proclamer donc, que ce que l’on fait n’est peut-être pas adéquat à la liberté de l’Évangile, et au comportement libre qu’il induit ; comportement, c’est-à-dire — pardonnez-moi — « morale ». Car là, on a lâché le gros mot, « morale », « moralisant », « moraliste » — en guise de caricature quant à l’exigence d’un changement libérateur (« Sortez de Babylone » ; « quittez ce qui vous rend captifs » ; « acceptez devoir tuer votre lézard »). Mais c’est une exigence, ça ! — « moralisme » donc ! Mot qui suffit pour discréditer quiconque s’en voit affublé. Et ainsi, pas besoin de l’écouter : pour qui il se prend — il est de nos familiers !
Eh bien, cette exigence est pourtant au cœur de la Déclaration de foi de notre Église. Je cite :
« L’Église réformée de France […] proclame devant la déchéance de l’homme, le salut par grâce, par le moyen de la foi en Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, qui a été livré pour nos offenses et qui est ressuscité pour notre justification ;
[…] Pour obéir à sa divine vocation, elle annonce au monde pécheur l’Évangile de la repentance et du pardon, de la nouvelle naissance, de la sainteté et de la vie éternelle… »
« Monde pécheur, repentance et pardon, nouvelle naissance, sainteté… » Voilà qui est dans notre Déclaration de foi, et qui, pris au sérieux, avant que cela ne devienne une série de formules, a eu l’impact suffisant pour mener l’Église jusqu’à nous.
Pour un envoi qui est réitéré par l’Évangile, nous concernant, aujourd’hui. Serons-nous sensibles à la supplique du petit lézard, ou fidèles à l’envoi de Jésus ?
RP
Vence, 12.07.09
Un prophète en sa patrie…
5 juillet 2009

Ézéchiel 2, 2-5
2 [...] Un esprit vint en moi; il me fit tenir debout; alors j’entendis celui qui me parlait.
3 Il me dit: “Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, vers des gens révoltés, des gens qui se sont révoltés contre moi, eux et leurs pères, jusqu’à aujourd’hui.
4 Ces fils au visage obstiné et au cœur endurci, je t’envoie vers eux; tu leur diras: Ainsi parle le Seigneur DIEU.
5 Alors, qu’ils t’écoutent ou ne t’écoutent pas — car c’est une engeance de rebelles, ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux.
2 Corinthiens 12, 7-10
7 Et parce que ces révélations étaient extraordinaires, pour m’éviter tout orgueil, il a été mis une écharde dans ma chair, un ange de Satan chargé de me frapper, pour m’éviter tout orgueil.
8 A ce sujet, par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi.
9 Mais il m’a déclaré: “Ma grâce te suffit; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse.” Aussi mettrai-je mon orgueil bien plutôt dans mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ.
10 Donc je me complais dans les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions, et les angoisses pour Christ! Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort.
Marc 6, 1-13
1 Jésus partit de là. Il vient dans sa patrie et ses disciples le suivent.
2 Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. Frappés d’étonnement, de nombreux auditeurs disaient: “D’où cela lui vient-il? Et quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, si bien que même des miracles se font par ses mains?
3 N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques, de Josès, de Jude et de Simon? et ses sœurs ne sont-elles pas ici, chez nous?” Et il était pour eux une occasion de chute.
4 Jésus leur disait: “Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison.”
5 Et il ne pouvait faire là aucun miracle; pourtant il guérit quelques malades en leur imposant les mains.
6 Et il s’étonnait de ce qu’ils ne croyaient pas. Il parcourait les villages des environs en enseignant.
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« N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques, de Josès, de Jude et de Simon ? et ses sœurs ne sont-elles pas ici, chez nous ? »
Voilà qui indique ce qu’est la dimension biologique de nos vies — ici de la vie de Jésus — et donc la façon dont le monde nous perçoit : fils ou fille d’un tel, formé dans telle école, de tel métier, de telle couleur, ou même de telle religion, etc. Bref, la dimension repérable de quelqu’un, condition qui permet d’établir des petites cases, et surtout de l’y cantonner…
Eh bien la bonne nouvelle que porte Jésus, c’est que la vérité de nos êtres est cachée en Dieu. Comme il est Fils unique de Dieu, unique devant Dieu, nous sommes appelés à l’être, tout autre chose que ce qui correspond aux cases de nos appartenances, familiales, professionnelles, repérables à l’œil, etc. La vérité de nos êtres est cachée en Dieu. Ce que nous sommes est unique. C’est que nous dit en signe le baptême : vous êtes tout autre chose que ce que l’on voit de vous, que ce l’on dit de vous.
Voilà donc Jésus chez les siens, dans son village, cantonné à ce que l’on sait, à ce dont on se souvient le concernant. Normalement, il ne peut qu’être cela. Et voilà qu’il ouvre la bouche, et que ce qu’il dit et fait dénote…
Voilà que le public, prompt à s’enthousiasmer s’il le faut pour des songes creux et autres prêcheurs de futilités, prend très mal la sagesse et les actes de Jésus. Voilà simplement, en fait, qu’à l’instar des prophètes bibliques et plus tard de ses disciples, il est rejeté.
Est-ce à dire que les uns et les autres n’étaient pas à la hauteur de leur public ? Eh bien au sens de l’audimat, peut-être ! Mais au fond, cela n’est que prétexte : ses paroles sont pleines de vérité et de sagesse ! Ce qu’on reproche à Jésus, c’est de déranger — de même qu’à ceux qui s’en tiennent au message du Dieu qui libère.
Les prétextes diffèrent : pour Ézéchiel apparemment, c’est qu’on le trouvait un peu borné : ressasser toujours cette vieille loi qu’on a appris à dépasser, n’est-ce pas ?
Pour Paul, ce qu’il dit est trop compliqué selon uns, trop paradoxal selon les autres, peu séduisant pour tous. On use de la salive et de l’encre depuis 2000 ans pour savoir ce qu’est cette fameuse écharde dans sa chair et qui l’empêche de s’enorgueillir. En tout cas, quoiqu’il en soit, c’est quelque chose qui l’empêche de briller ; et, quant à son message, d’être populaire. Et finalement, admet-il, c’est plutôt une bonne chose. C’est ainsi, dans ce qui n’est pas apprécié, que le message de Dieu est communiqué. On ne peut pas annoncer le crucifié en trônant dans la gloire : « ma puissance s’accomplit dans la faiblesse ».
Car au fond, le cœur du problème est là : la vérité n’est pas dans ce qui brille. Elle est cachée pour chacun de nous dans ce qui est humble, au cœur des faiblesses de nos vies. Jésus dans son village a été ignoré des chercheurs de brillance. Ses paroles et ses actes ont eu beau étonner, on pensait qu’il était mal placé pour dire, et faire, ce qu’il disait, aussi sage cela fût-il — surtout parmi ceux qui l’avaient vu grandir…
Une chose demeure : la parole de Dieu dérange. Elle dérange par son humilité-même, qu’on voudrait donc faire taire, ou à défaut, remplacer par des illusions brillantes, genre promesses de bonheur de longévité, de bonne santé, tout cela à bon marché — plutôt que de se voir réduits à prendre nos problèmes à bras de corps.
Que la vérité dérange, c’est une chose toujours à l’ordre du jour. Israël au temps d’Ézéchiel, les Grecs au temps de Paul, qui aujourd’hui ? Qu’on veuille faire taire la vérité est toujours aussi vrai. Les méthodes n’ont pas changé non plus : la soumission à l’illusion et à la facilité, ou l’exclusion.
C’est de tout temps la méthode des faux prophètes. C’est ce que dit Jésus à la suite des prophètes qui l’ont précédé. « Malheur à vous quand on dira du bien de vous : c’est ainsi qu’on agissait à l’égard des faux prophètes. Heureux serez-vous lorsqu’on répandra sur vous toute sorte de propos méprisants : c’est ainsi qu’on faisait à l’égard des vrais prophètes ».
Cela est particulièrement inquiétant pour notre époque d’audimat roi. Particulièrement inquiétant sous cet angle de voir des hommes politiques, ou des ecclésiastiques, éviter les propos de fond, qui ennuient, ou pourraient déranger, pour venir au contraire se fondre dans le décor des émissions de variété. Être « sympa »… Et à quand un applaudimètre pour évaluer les prédicateurs ?
La chose est d’autant plus délicate que l’on ne s’en prendra jamais de face au problème. On attaquera de biais. Paul est trop compliqué, Ézéchiel trop borné. Ne disait-on pas de Jésus : pour qui il se prend ? On l’a vu grandir, on connaît ses parents et ses frères et sœurs, etc.
Par contre, un tel, il vous vend une ces poudres de perlimpinpin : si vous saviez comme elle est efficace ! Efficace à quoi ? À éviter de confronter nos vrais problèmes, de reconnaître notre faiblesse, là où seulement s’accomplit la puissance de la grâce — par cette vérité qui fait mal et où le Christ peut guérir et consoler vraiment.
La vérité, qui dérange forcément, n’a que faire de briller. Ce sont les chefs de sectes qui esbaudissent leurs disciples, comme les faux prophètes dans la Bible.
Mais Dieu a choisi Paul et ses paradoxes compliqués, Moïse qui est bègue, Jérémie entremêlé dans sa timidité d’adolescent qui vient de muer, que sais-je encore ? Mais au risque pour ceux-là d’être en proie à des tracasseries, ou comme antan et ailleurs à des persécutions, et évidemment, pas toujours de front. On leur cherche, aujourd’hui comme antan, des poux dans la tête. Qui veut tuer son chien l’accuse de la rage.
*
Le vrai problème n’est pas de savoir si tel prophète est trop simple ou trop compliqué. Si on connaît son cousin ou son grand-père, qu’on en fasse un critère dévalorisant comme pour Jésus ou valorisant pour d’autres ; ce n’est pas son jeune âge qui le rend proche des jeunes ou son grand âge qui le rend sage, s’il est bègue ou malade, etc., et que sais-je encore…
La vraie question est posée par Jésus — Mathieu 7, 15-20 : « Gardez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous vêtus en brebis, mais qui au-dedans sont des loups rapaces. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur un buisson d’épines, ou des figues sur des chardons ? Ainsi tout bon arbre produit de bons fruits, mais l’arbre malade produit de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, ni un arbre malade porter de bons fruits. Tout arbre qui ne produit pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu. Ainsi donc, c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. »
Fruits : il ne s’agit pas de la quantité des disciples, on le comprend. La question, parlant de fruits, raisins et figues, contre chardons et épines est : est-ce que la parole qu’il porte est nourrissante, donc exigeante, car telle est la parole de Dieu, comme le raisin et la figue, là où celle des faux prophètes est desséchante, frustrante. Nourrissante, ce qui ne veut pas dire forcément douce. Douce parfois, âpre d’autres fois, d’apparence compliquée d’autres fois, comme pour la prédication de Paul. La grâce gratuite n’est pas à bon marché.
Un peu comme, si on écoutait nos enfants, on ne les nourrirait que de bonbons, ce qui ne serait pas pour leur mieux. Il leur faut aussi des choses moins douces à avaler, de la viande et pas que du lait dit le Nouveau Testament — ni a fortiori que des bonbons !
C’est cette exigence qui est reprochée aux témoins de la parole de Dieu. Face à Jésus, Ézéchiel ou Paul, c’est toujours ce reproche — pour finalement les faire taire en inventant toute sorte de prétextes pour préférer les donneurs de bonbons ; ceux qui ne dérangent pas.
Les prophètes, les Apôtres et Jésus dérangent. Ils dérangent les petites cases dans lesquelles on ne peut pas les ranger. Et c’est à ce prix qu’ils consolent : on ne peut y ranger personne. Heureux qui a goûté que la parole de Dieu, même sous ce qui est souvent son amertume, est bonne — et qui la cherche là où il la donne.
Là est le vrai rempart de notre société contre toutes ses dérives : ce que notre baptême nous appelle à être — être chacun unique devant Dieu.
R.P.
Antibes, 05.07.09
“Jeune fille, lève-toi”
28 juin 2009
Marc 5, 21-43
21 Quand Jésus eut regagné en barque l’autre rive, une grande foule s’assembla près de lui. Il était au bord de la mer.
22 Arrive l’un des chefs de la synagogue, nommé Jaïros : voyant Jésus, il tombe à ses pieds
23 et le supplie avec insistance en disant : “Ma petite fille est près de mourir ; viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive.”
24 Jésus s’en alla avec lui ; une foule nombreuse le suivait et l’écrasait.25 Une femme, qui souffrait d’hémorragies depuis douze ans
26 – elle avait beaucoup souffert du fait de nombreux médecins et avait dépensé tout ce qu’elle possédait sans aucune amélioration ; au contraire, son état avait plutôt empiré,
27 cette femme, donc, avait appris ce qu’on disait de Jésus. Elle vint par-derrière dans la foule et toucha son vêtement.
28 Elle se disait : “Si j’arrive à toucher au moins ses vêtements, je serai sauvée.”
29 À l’instant, sa perte de sang s’arrêta et elle ressentit en son corps qu’elle était guérie de son mal.
30 Aussitôt Jésus s’aperçut qu’une force était sortie de lui. Il se retourna au milieu de la foule et il disait : “Qui a touché mes vêtements ?”
31 Ses disciples lui disaient : “Tu vois la foule qui te presse et tu demandes : Qui m’a touché ?
32 Mais il regardait autour de lui pour voir celle qui avait fait cela.
33 Alors la femme, craintive et tremblante, sachant ce qui lui était arrivé, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité.
34 Mais il lui dit : “Ma fille, ta foi t’a sauvée ; va en paix et sois guérie de ton mal.”35 Il parlait encore quand arrivent, de chez le chef de la synagogue, des gens qui disent : “Ta fille est morte ; pourquoi ennuyer encore le Maître ?”
36 Mais, sans tenir compte de ces paroles, Jésus dit au chef de la synagogue : “Sois sans crainte, crois seulement.”
37 Et il ne laissa personne l’accompagner, sauf Pierre, Jacques et Jean, le frère de Jacques.
38 Ils arrivent à la maison du chef de la synagogue. Jésus voit de l’agitation, des gens qui pleurent et poussent de grands cris.
39 Il entre et leur dit : “Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L’enfant n’est pas morte, elle dort.”
40 Et ils se moquaient de lui. Mais il met tout le monde dehors et prend avec lui le père et la mère de l’enfant et ceux qui l’avaient accompagné. Il entre là où se trouvait l’enfant,
41 il prend la main de l’enfant et lui dit : “Talitha qoum”, ce qui veut dire : “Fillette, je te le dis, réveille-toi !”
42 Aussitôt la fillette se leva et se mit à marcher, — car elle avait douze ans. Sur le coup, ils furent tout bouleversés.
43 Et Jésus leur fit de vives recommandations pour que personne ne le sache, et il leur dit de donner à manger à la fillette.
*
Ce texte intercale un récit à un autre pour une raison bien précise. La clé de cela est dans la précision “douze ans” : la femme est atteinte d’une perte de sang depuis douze ans. La jeune fille a atteint ses douze ans. C’est l’âge où dans la tradition biblique un enfant atteint la maturité, la responsabilité, par la bar-mitsva, pour un garçon comme Jésus revendiquant à douze ans son autonomie devant Dieu face à ses parents ; l’équivalent pour une fille comme le montre notre récit. Or cela est une véritable mort pour les parents, ici pour le père Jaïros, appelé à être une sorte de Jephté laissant sa fille à Dieu seul — la perdant en la consacrant, mais pour qu’elle vive.
Le fait que Jésus croise cette femme qui perd son sang depuis douze ans, l’âge de la jeune fille, n’est pas dû au hasard. C’est pour Jésus, en chemin vers la fillette, un signe de ce qui va se passer. Cela dans le cadre de la solidarité des êtres humains. La femme devient comme la mère, au sens large, de la fillette. Comme pour dire, en écho anticipé d’une parole qui retentira plus tard : « femme voici ta fille, fille, voici ta mère ». Il s’agit déjà de rien moins que d’une résurrection !
L’accession de la fillette de sa vie d’enfant devant Jaïros à sa vie de femme devant Dieu suppose ce signe : la guérison de la femme ; le double miracle sera pour une guérison des deux femmes de la servitude de la biologie, de la chair, pour accéder à la vie de l’Esprit ; et pour la fillette, libération de sa dépendance de son père, Jaïros, chef de communauté religieuse de plus. La jeune fille revit, droite devant Dieu, exorcisée de toute peur.
Connaissez-vous le conte La belle au bois dormant, de Charles Perrault — lui-même connaissait-il ce récit de l’Évangile ?
Il était une fois un roi et une reine qui étaient si fâchés de n’avoir point d’enfants, si fâchés qu’on ne saurait dire. Enfin pourtant la reine devint grosse, et accoucha d’une fille : on donna pour marraines à la petite princesse toutes les fées qu’on pût trouver dans le pays (il s’en trouva sept), afin que chacune d’elles lui faisant un don, comme c’était la coutume des fées en ce temps-là, la princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables.
La fée, les fées, comme un monde spirituel et mystérieux ; un monde ambigu que ce monde où la fillette n’est pas entrée, monde dangereux, qui attend la proclamation de la victoire du Christ.
Après les cérémonies du baptême, la compagnie revint au palais du roi, où il y avait un grand festin pour les fées. On mit devant chacune d’elles un couvert magnifique, avec un étui d’or massif, où il y avait une cuiller, une fourchette, et un couteau de fin or, garni de diamants et de rubis. Mais comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille fée qu’on n’avait point priée parce qu’il y avait plus de cinquante ans qu’elle n’était sortie d’une tour et qu’on la croyait morte, ou enchantée. Le roi lui fit donner un couvert, mais il n’y eut pas moyen de lui donner un étui d’or massif, comme aux autres, parce que l’on n’en avait fait faire que sept pour les sept fées. La vieille crut qu’on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents.
Voilà une fée blessée, qui ne se remet pas d’un cycle de la vie qui va bientôt l’en exclure. Elle vieillit. La naissance de la fillette en est le signe. Sa féminité est blessée. Sa féminité en saigne continuellement : on ne se guérit pas de l’irrémédiable, le temps qui blesse, se ruinerait-on auprès des médecins et souffrirait-on beaucoup de leur fait, comme le dit le texte de l’Évangile quant à la femme. — Exclue, impure, selon la Loi, comme une mauvaise fée, une sorcière, son contact souille ce qu’elle touche. Mais, chose miraculeuse, le contact de Jésus, plus fort, purifie ce qu’il touche ! Jésus la guérira au prix de sa renonciation à sa blessure anonyme, renonciation qui renverse sa transgression, quant à l’impureté, en acte de foi. Elle l’a touché, il l’a su, sa guérison publiée la sort de l’anonymat de sa blessure. Mais on n’en est pas encore là.
Une des jeunes fées qui se trouva auprès d’elle l’entendit grommeler, et jugeant qu’elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite princesse, alla, dès qu’on fut sorti de table, se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer autant qu’il lui serait possible le mal que la vieille aurait fait.
Cependant les fées commencèrent à faire leurs dons à la princesse. La plus jeune lui donna pour don qu’elle serait la plus belle du monde, celle d’après qu’elle aurait de l’esprit comme un ange, la troisième qu’elle aurait une grâce admirable à tout ce qu’elle ferait, la quatrième qu’elle danserait parfaitement bien, la cinquième qu’elle chanterait comme un rossignol, et la sixième qu’elle jouerait de toutes sortes d’instruments à la perfection. Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit en branlant la tête, encore plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d’un fuseau, et qu’elle en mourrait.
Préfiguration de la croix — au temps de la venue du sang, ici sang comme celui de la femme qui perd son sang — ou de la blessure d’un fuseau —, l’enfant meurt, ou plutôt, dit Jésus, elle dort.
Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n’y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment la jeune fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles : “Rassurez-vous, roi et reine, votre fille n’en mourra pas : il est vrai que je n’ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait. La princesse se percera la main d’un fuseau ; mais au lieu d’en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d’un roi viendra la réveiller.”
“Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? — dit Jésus. L’enfant n’est pas morte, elle dort.” L’enfant de la chair s’en va, l’enfant de Dieu qu’elle est va s’éveiller.
“Je dormais mais je m’éveille : j’entends mon chéri qui frappe”, dit le Cantique des Cantiques (ch.5, v.2) — “Ouvre-moi, ma sœur, ma compagne, ma colombe, ma parfaite ; car ma tête est pleine de rosée ; mes boucles, des gouttes de la nuit.”
Le roi — disons Jaïros —, pour tâcher d’éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussitôt un édit, par lequel il défendait à tous de filer au fuseau, ni d’avoir des fuseaux chez soi sous peine de mort.
Que ne ferait pas un père, ou une mère, pour conserver enfant son enfant.
Au bout de quinze ou seize ans — en fait douze ans, on le sait —, il arriva que la jeune princesse courant un jour dans le château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu’au haut d’un donjon, où une bonne vieille était seule à filer sa quenouille. Cette bonne femme n’avait point entendu parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau.
— “Que faites-vous là, ma bonne femme ?” dit la princesse.
— “Je file, ma belle enfant” lui répondit la vieille qui ne la connaissait pas.
— “Ha ! que cela est joli” reprit la princesse, “comment faites-vous ? Donnez-moi que je voie si j’en ferais bien autant.”
Elle n’eut pas plus tôt pris le fuseau, que comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d’ailleurs l’arrêt des fées l’ordonnait ainsi, elle s’en perça la main, et tomba évanouie.
Alors le roi se souvint de la prédiction des fées, et jugeant bien qu’il fallait que cela arrivât, puisque les fées l’avaient dit, fit mettre la princesse dans le plus bel appartement du palais, sur un lit en broderie d’or et d’argent.
La bonne fée qui lui avait sauvé la vie en fut avertie. La fée partit aussitôt, et on la vit au bout d’une heure arriver dans un chariot tout de feu, traîné par des dragons. Le roi lui alla présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu’il avait fait; mais comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que quand la princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux château.
Voici ce qu’elle fit : elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce château (hors le roi et la reine), gouvernantes, filles d’honneur, femmes de chambre, gentilshommes, officiers. Il crût dans un quart d’heure tout autour du parc une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d’épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n’y aurait pu passer : en sorte qu’on ne voyait plus que le haut des tours du château, encore n’était-ce que de bien loin. On ne douta point que la fée n’eût encore fait là un tour de son métier, afin que la princesse, pendant qu’elle dormirait, n’eût rien à craindre des curieux.
Au bout de cent ans, le fils du roi qui régnait alors, et qui était d’une autre famille que la princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c’était que ces tours qu’il voyait au-dessus d’un grand bois fort épais. Un vieux paysan prit la parole, et lui dit :
— “Mon prince, il y a plus de cinquante ans que j’ai entendu dire de mon père qu’il y avait dans ce château une princesse, la plus belle du monde ; qu’elle devait y dormir cent ans, et qu’elle serait réveillée par le fils d’un roi, à qui elle était réservée.”
Le jeune prince résolut de voir sur-le-champ ce qu’il en était. A peine s’avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s’écartèrent d’eux-mêmes pour le laisser passer :
Jésus s’en alla avec lui ; une foule nombreuse le suivait et l’écrasait. Ses disciples lui disaient : “Tu vois la foule qui te presse et tu demandes : Qui m’a touché ?
Il marche vers le château qu’il voyait au bout d’une grande avenue où il entra, et ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l’avait pu suivre, parce que les arbres s’étaient rapprochés dès qu’il avait été passé. Il continua donc son chemin. Il entra dans une grande avant-cour où tout ce qu’il vit d’abord était capable de le glacer de crainte : c’était un silence affreux, l’image de la mort s’y présentait partout, et ce n’était que des corps étendus d’hommes et d’animaux, qui paraissaient morts. Il traverse plusieurs chambres pleines de gentilshommes et de dames, dormant tous, les uns debout, les autres assis ; il entre dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu’il eût jamais vu : une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans — douze ans, en fait, on le sait.
Alors comme la fin de l’enchantement était venue, la princesse s’éveilla ; et le regardant avec des yeux plus tendres qu’une première vue ne semblait le permettre : “Est-ce vous, mon prince ? lui dit-elle, vous vous êtes bien fait attendre.”
Ici, on quitte le conte où le prince épouse la princesse. On le quitte de la façon suivante : c’est dans un tout autre monde que celui qui était prévu par les fées que Jésus fait entrer la fillette. Jésus lui disant “Talitha qoum, jeune fille lève-toi”, la fait se lever du sommeil de son enfance, de l’enfance spirituelle, à sa réalité d’enfant de Dieu, passant de la mort à l’ouverture vers la vie. Ce qu’on appelle un saut qualitatif, que même Jaïros n’avait pas prévu !
C’est à la liberté de l’Évangile à laquelle d’autres femmes ont accédé à Pâques, que Jésus nous donne, à nous tous, par ces femmes, d’accéder aujourd’hui. Il nous dépouille tous du sommeil de nos dépendances, comme la jeune fille ; de nos fausses espérances, comme celles, peut-être, de Jaïros avant ; de l’amertume de ce que nous aurions perdu, comme la femme qu’il guérit ; et nous dit à tous, dit à nos âmes ensommeillées dans l’oubli de leur Dieu, “jeune fille, lève-toi” : “Je dormais mais je m’éveille : j’entends mon chéri qui frappe !” (Lui) “Ouvre-moi, ma sœur, ma compagne, ma colombe, ma parfaite; car ma tête est pleine de rosée ; mes boucles, des gouttes de la nuit.”
R.P.
Vence, 28.06.09
La tempête apaisée
21 juin 2009

Job 38, 1 & 8-11
1 Le Seigneur répondit alors à Job du sein de l’ouragan et dit:
8 Quelqu’un ferma deux battants sur l’Océan
quand il jaillissait du sein maternel,
9 quand je lui donnais les brumes pour se vêtir,
et le langeais de nuées sombres.
10 J’ai brisé son élan par mon décret,
j’ai verrouillé les deux battants
11 et j’ai dit : « Tu viendras jusqu’ici, pas plus loin ;
là s’arrêtera l’insolence de tes flots ! »
Marc 4, 35-41
35 Ce jour-là, le soir venu, Jésus leur dit : « Passons sur l’autre rive. »
36 Quittant la foule, ils emmènent Jésus dans la barque où il se trouvait, et il y avait d’autres barques avec lui.
37 Survient un grand tourbillon de vent. Les vagues se jetaient sur la barque, au point que déjà la barque se remplissait.
38 Et lui, à l’arrière, sur le coussin, dormait. Ils le réveillent et lui disent : « Maître, cela ne te fait rien que nous périssions ? »
39 Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence ! Tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme.
40 Jésus leur dit : « Pourquoi avez-vous si peur ? Vous n’avez pas encore de foi ? »
41 Ils furent saisis d’une grande crainte, et ils se disaient entre eux : « Qui donc est-il, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »
*
On sait que l’Église a souvent perçu l’épisode de la tempête apaisée comme signifiant sa propre situation : barque du Christ sur les flots agités de ce monde.
Situation plus ou moins réelle selon tel ou tel contexte. L’Église primitive, on le sait, prenait le large, s’embarquant, fragile, face à un Empire romain qui ne lui épargnait aucune violence, aucune persécution. Elle était évidemment fondée à trouver une consolation dans ce texte, dans le récit de ce miracle de Jésus.
Les choses étant ce qu’elles sont, l’Église a continué, en d’autres périodes, à faire sienne cette lecture du miracle. L’Église s’est rarement avouée en situation tempérée. Il est vrai que l’inconfort, la menace, la douleur, ne connaissent pas de baromètre objectif. Telle personne subira comme une véritable catastrophe un revers que telle autre jugera insignifiant. Cette subjectivité à l’épreuve est fonction de l’éducation, des influences diverses, de la culture, etc. Cela doit nous conduire à l’humilité.
L’écrivain anglais George Orwell, dans son ouvrage décrivant les systèmes totalitaires, intitulé 1984, nous montre un pouvoir policier proche de la toute-puissance, parvenir à force de surveillance à connaître les terreurs intimes de ses sujets. Tel sera terrorisé par les insectes, tel par les incendies, tel par les instruments chirurgicaux, etc. Le héros du livre d’Orwell est terrorisé par les rats. Le pouvoir le sait et utilisera à son égard cet instrument-là de torture, voire simplement de menace de torture, les rats.
Ne sachant pas ce qu’endure autrui, nous sommes naturellement tentés de penser que nos épreuves à nous, quand nous en subissons, nos tempêtes, sont les plus menaçantes, suffisamment pour nous laisser au port…
Notre Église traverse pour sa part une période, peut-être pas de tempête, mais de difficultés économiques. Avec parfois une certaine propension à s’imaginer être la seule dans cette situation. Si cela est à même d’être rassurant, je peux, connaissant un certain nombre d’autres paroisses, dire que nous ne sommes pas les seuls. Je ne sais pas si c’est vraiment rassurant, non plus que de dire que ce type de problèmes ne concerne pas que l’Église, mais c’est ainsi. Et cela s’accompagne souvent d’une relative baisse des effectifs, qui correspond à une tendance générale, face aux tempêtes ou aux épreuves, au repli cellulaire et individuel, affectif et financier. Épreuve donc, aujourd’hui, — tempête peut-être, demain.
Malgré cela, il faut aussi le remarquer, aux yeux du reste du monde, l’Église en Occident et en Europe, et l’Europe en général, apparaissent comme étant dans une situation de confort extraordinaire. Combien de pays où l’on est persécuté pour être chrétiens — avec des bourreaux à l’abri du regard des médias ? Et ici, pour dire à quel point nous sommes de toute façon dans la même mer, il faudrait gratter assez peu pour découvrir que le silence médiatique n’est pas sans rapport avec la présence ou l’absence de matières premières recherchées de notre côté du monde…
Dans le même ordre, autre exemple d’inconfort plus significatif que le nôtre, plus besoin de gratter — c’est désormais connu —, l’explosion démographique des bidonvilles des pays du Sud n’est pas sans rapport avec le prix de nos produits de consommation, du café jusqu’au bœuf, que nous souhaitons naturellement maintenir au plus bas, accentuant indirectement un exode vers les villes des petits paysans de nombreux pays — cela sans compter la déforestation servant à cultiver un soja qui nourrit les animaux qui finissent dans nos assiettes, quand ce n’est pas, concernant le même soja, dans les moteurs de nos voitures.
Rapport quand même lointain, pourrait-on dire, avec notre tempête à nous ! Sauf que comme opinion publique, il est une façon de pester contre notre tempête, qui du coup n’est pas la nôtre seule, qui incite nos dirigeants à tenter de l’apaiser en faisant, non pas des miracles, mais des démarches, ou des non-démarches, par lesquelles, bien que les intermédiaires continuent à sucrer leur café au passage, les prix octroyés au départ restent bas, ainsi que les conditions sociales, et les déséquilibres mondiaux sont maintenus — ce qui va jusqu’à grossir le chômage chez nous. Sans compter l’épuisement de la planète…
Car si on pense ici à la crise économique et financière, on peut dès lors aussi penser à la crise écologique — sans doute primordiale. Si la destruction de la planète et de ses ressources continue à ce rythme, certains avertissent que dans dix ans le basculement pourrait être irréparable. Alors les problèmes engendrés par la crise financière actuelle pourraient même relever de l’anecdote !
Voilà que nous avons largement dépassé les difficultés budgétaires de notre Église. Avec pourtant un constat : nous sommes décidément tous dans la même mer…
*
Tout cela pour nous ramener à notre texte, pour y constater que c’est la mer, précisément, que Jésus apaise, la mer qui est la même pour tous ; il ne propose pas de ramener la barque au bord. Il apaise la tempête en lui donnant un ordre.
La mer, dans l’Antiquité, et donc à l’époque de notre récit, a toute une signification, une signification ambiguë.
La mer a certes une dimension positive : par exemple les pêcheurs que sont les Apôtres en tirent leur nourriture. À l’époque, on n’a pas encore détruit ou menacé des espèces entières, et l’équilibre écologique avec.
Mais la mer a alors surtout une signification négative, qui s’exprime dans cette tempête. Toujours menaçante, la mer signifie tout ce qui brave la Création. Seul Dieu peut la dompter et en fixer les limites. La mer a même une dimension de symbolique diabolique. C’est ainsi que, toujours symboliquement, l’Apocalypse annonce le jour où la mer ne sera plus.
La mer ramène alors symboliquement à la menace qui pèse aujourd’hui sur la survie de la planète. Menaçante, la mer n’échappe cependant pas au pouvoir de Dieu, au point-même que son Esprit n’est pas étranger à ses agitations. Rappelez-vous la Genèse, le récit de la Création : l’Esprit de Dieu planait à la surface des eaux.
Notre texte, lui, parle du vent que Jésus apaise. Souffle de Dieu ou vent créé, esprit angélique ou démoniaque, esprit bon ou mauvais, souffle et vent. L’Esprit de Dieu souffle où il veut, dit Jésus, montrant aux disciples l’action de Dieu, celui qui fixe ses limites à la mer, celui qui donne l’esprit ou le retient, celui qui donne ses ordres à la mer et aux anges et esprits et souffles, mais ne leur fait pas de concessions.
*
Jésus apaise donc la mer, en se faisant obéir du vent et de la mer qui sont les mêmes pour tous. En montrant la puissance divine à ses disciples, Jésus leur montre aussi que si lui a pouvoir sur la tempête, pour tous, il leur serait mal venu, à eux, de limiter leur foi en son pouvoir aux frontières de l’Église, ou de leur terre d’origine, Israël. Comme Église, c’est jusqu’aux fin-fonds de l’Empire romain, mer hostile, qu’il envoie leur barque.
Voilà qui nous ramène à notre tempête à nous, à l’autre bout de vingt siècles, notre tempête elle aussi plus vaste que notre seule barque, voilà qui nous ramène à notre crise économique et sociale, financière, et écologique. La tempête s’apaise pour tous, montre Jésus en réduisant à l’obéissance la mer et le vent ; elle s’apaise pour tous ou ne s’apaise pas.
Et ici Jésus pose une interpellation, comme celle du livre de Job percevant la voix de Dieu du milieu de la tempête. On a dit, on le sait, qu’un des aspects de la crise est le repli, cellulaire, individuel, affectif ou financier — après moi le déluge…
Au plan religieux, un tel repli s’appelle la secte ou l’intégrisme. On a dit que les Églises en Europe connaissent à peu près toutes, une crise similaire. Crise financière, crise de fréquentation, crise des effectifs, parallèle du chômage.
Or, cela n’est pas tout à fait vrai de tous les mouvements religieux. Actuellement, des mouvements religieux prospèrent, ceux qui promettent que demain, on rase gratis.
Or, un groupe qui succombe à la tentation sectaire ou intégriste ne prospère que grâce à la tempête. Mal serait venu à ceux vivent ainsi sur le mode du repli identitaire de tenter de l’apaiser. Plus c’est agité ailleurs, plus c’est calme chez nous, dans notre mouvement, et bientôt dans tous les lieux que l’on aura conquis : demain, on rase gratis. C’est qu’en général, là, on n’a jamais vraiment pris la mer, ou on y a renoncé, gesticulant plutôt depuis la plage. Jésus, lui, est dans la barque, au milieu des flots agités, agités pour tout le monde. Et il calme la tempête, pour tous.
Mais lorsqu’on voit sa barque être d’une façon ou d’une autre poussée à la mer, on découvre alors à quel point on ne l’avait peut-être pas prise jusqu’alors. Que proposer quand on ne fait que s’exclamer contre le monde ? Le fuir ?
Car au milieu des flots, contrairement à ce qu’il en est sur la plage, les choses peuvent s’avérer moins simples. Ce qui est vrai au niveau de l’Église l’est aussi au niveau de la Cité, les Apôtres sont envoyés dans la vaste Cité humaine, la Cité romaine en leur temps.
Nous y sommes envoyés aussi. Je vous envoie dans le monde, dit Jésus. Ce qui nous ramène aux pays pauvres, l’immense majorité de l’humanité. Au niveau de la Cité, l’équivalent de la secte existe aussi. C’est là aussi le repli sur soi, grâce auquel en temps de crise, seule la démagogie prospère. Elle n’a dès lors aucun intérêt à voir cesser la tempête. Parce qu’elle prospère grâce à elle, et parce qu’en outre, elle ne l’affronte pas, restant sur la plage.
Et quand on découvre que la tempête ne sera évidemment pas apaisée comme cela, on risque de voir simplement couler sa barque qu’on a bien bétonnée… Au rythme de la musique du Titanic : tant que ce n’est que le niveau inférieur qui est sous l’eau, tout va bien !
*
Dans la situation qui est la nôtre, le miracle de Jésus est un appel :
- à lui faire confiance : il a pouvoir sur toutes les tempêtes ; en lui est dévoilée notre identité réelle : votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu.
- et, sachant qu’il n’apaise la tempête que pour tout le monde et que notre barque ne peut connaître de paix que quand la tempête est apaisée pour tous, à aller courageusement dans le monde, pour notre humble part, à notre humble place, y vivre de façon responsable, concrète et réaliste, dans la solidarité, et dans un esprit de prière vraiment universelle. Esprit d’ouverture œcuménique qui résiste aux tentations sectaires. Esprit de solidarité qui résiste aux égoïsmes et autres replis.
Il ne nous est finalement demandé pas grand chose d’autre que la vigilance et la fidélité dans les petites choses. Mais ce peu de choses nous est demandé. Avec cette promesse : prenez courage, à Dieu obéissent même le vent et la mer de toutes nos crises.
R.P.
Antibes, 21.06.09
“Par l’Esprit éternel, il s’est offert lui-même”
14 juin 2009

Exode 24, 3-8
3 Moïse vint raconter au peuple toutes les paroles du SEIGNEUR et toutes les règles. Tout le peuple répondit d’une seule voix : « Toutes les paroles que le SEIGNEUR a dites, nous les mettrons en pratique. »
4 Moïse écrivit toutes les paroles du SEIGNEUR ; il se leva de bon matin et bâtit un autel au bas de la montagne, avec douze stèles pour les douze tribus d’Israël.
5 Puis il envoya les jeunes gens d’Israël ; ceux-ci offrirent des holocaustes et sacrifièrent des taureaux au SEIGNEUR comme sacrifices de paix.
6 Moïse prit la moitié du sang et la mit dans les coupes ; avec le reste du sang, il aspergea l’autel.
7 Il prit le livre de l’alliance et en fit lecture au peuple. Celui-ci dit : « Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique, nous l’entendrons. »
8 Moïse prit le sang, en aspergea le peuple et dit : « Voici le sang de l’alliance que le SEIGNEUR a conclue avec vous, sur la base de toutes ces paroles. »
Hébreux 9, 11-15
11 Christ est survenu, grand prêtre des biens à venir. C’est par une tente plus grande et plus parfaite, qui n’est pas œuvre des mains-c’est-à-dire qui n’appartient pas à cette création-ci,
12 et par le sang, non pas des boucs et des veaux, mais par son propre sang, qu’il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire et qu’il a obtenu une libération définitive.
13 Car si le sang de boucs et de taureaux et si la cendre de génisse répandue sur les êtres souillés les sanctifient en purifiant leur corps,
14 combien plus le sang du Christ, qui, par l’esprit éternel, s’est offert lui-même à Dieu comme une victime sans tache, purifiera-t-il notre conscience des œuvres mortes pour servir le Dieu vivant.
15 Voilà pourquoi il est médiateur d’une alliance nouvelle, d’un testament nouveau; sa mort étant intervenue pour le rachat des transgressions commises sous la première alliance, ceux qui sont appelés peuvent recevoir l’héritage éternel déjà promis.
*
Ce texte de l’Épître aux Hébreux évoque le tabernacle — la tente — nécessairement provisoire, où se célébrait le culte de l’Exode. Une description empruntée à la Torah :
Hébreux 9, 1-10 :
1 La première alliance avait donc un rituel pour le culte et un sanctuaire terrestre.
2 En effet, une tente fut installée, une première tente appelée le Saint, où étaient le chandelier, la table et les pains d’offrande.
3 Puis, derrière le second voile, se trouvait une tente, appelée Saint des Saints,
4 avec un brûle-parfum en or et l’arche de l’alliance toute recouverte d’or; dans celle-ci un vase d’or qui contenait la manne, le bâton d’Aaron qui avait fleuri et les tables de l’alliance.
5 Au-dessus de l’arche, les chérubins de gloire couvraient de leur ombre le propitiatoire. Mais il n’y a pas lieu d’entrer ici dans les détails.
6 L’ensemble étant ainsi installé, les prêtres, pour accomplir leur service, rentrent en tout temps dans la première tente.
7 Mais, dans la seconde, une seule fois par an, seul entre le grand prêtre, et encore, ce n’est pas sans offrir du sang pour ses manquements et pour ceux du peuple.
8 Le Saint Esprit a voulu montrer ainsi que le chemin du sanctuaire n’est pas encore manifesté, tant que subsiste la première tente.
9 C’est là un symbole pour le temps présent: des offrandes et des sacrifices y sont offerts, incapables de mener à l’accomplissement, en sa conscience, celui qui rend le culte.
10 Fondés sur des aliments, des boissons et des ablutions diverses, ce ne sont que rites humains, admis jusqu’au temps du relèvement.
Le texte emploie le passé : il renvoie en effet à un sanctuaire du passé (le tabernacle, la tente, du désert). Cela permet à l’auteur de souligner la dimension passagère, comme pour toutes les choses de ce temps, du culte qu’il décrit.
Un culte, remarquable mais nécessairement provisoire — tant que dure le monde, mais seulement tant que dure le monde. Or, l’ancien monde est en train de passer, lui et son sanctuaire — tous ses sanctuaires.
Ayant décrit le sanctuaire biblique au passé, le texte continue au présent, pour parler de l’office qui s’y déroule, laissant à penser que le sanctuaire devenu le Temple de Jérusalem, n’a alors pas encore été détruit — avant l’an 70, donc.
Il n’en emploie pas moins toujours le terme « tente » : comme pour dire que cela est provisoire, donc, comme le monde est provisoire.
Une réalité provisoire, ce qui est encore souligné par le fait, connu de tous, que le rituel des offrandes d’animaux est un rituel quoi doit se répéter, y compris celui, pourtant seulement annuel, du Yom Kippour — auquel il est fait allusion ici. Ce rite-ci a lieu un fois par an et il est célébré dans le lieu très-saint, par le grand-prêtre uniquement. Le grand-prêtre doit à cette occasion demander le pardon des fautes du peuple, et de ses propres fautes y compris. Des choses provisoires, des choses de ce temps selon l’Épître aux Hébreux.
Ainsi, l’Épître distingue entre les choses terrestres et les réalités célestes — ce « qui n’appartient pas à cette création-ci » — ; et donc : entre ce qui se voit et ce qui existe en profondeur. Ce qui revient à parler de notre présent — notre aujourd’hui, ce temps — d’une part, face aux enfouissements de notre mémoire d’autre part.
La stratification des enfouissements du passé rejoint la conception antique des cieux, de mondes et des temps, considérés alors comme stratifiés. Au ch. 1, l’Épître aux Hébreux parle de la Création des «mondes», ou mieux des «temps» — le mot traduit par «les siècles», dans le «Notre Père» : «aux siècles des siècles». Les stratifications de la mémoire.
La mémoire ainsi stratifiée, comme les temps, est aussi, on le sait bien, celle des blessures : l’entassement d’un passé qui blesse et qui assaille le souvenir par le rappel des fautes. Or c’est bien ce passé dont le rituel veut dire qu’il est pardonné. Et face aux blessures du passé, à la douleur récurrente, le signe du pardon se fera dans un rituel évoquant douleur et sang : le rituel sacrificiel. Un rituel précieux, mais chargé de cette faiblesse : la transposition seulement symbolique de la douleur dans la mort d’un animal. Et on sait très bien, l’auteur de l’Épître le rappelle, que cela est symbolique, que l’octroi du pardon est au-delà du rite, au-delà du sang des boucs et des taureaux, au-delà de la cendre de la génisse requise pour le rituel.
En bref, le Tabernacle céleste, le vrai Tabernacle qu’a contemplé Moïse et sur le modèle duquel il a fait construire le tabernacle historique, est au-delà de ce qui se dit par le rituel accompli dans le tabernacle, ou le Temple. Cela touche à quelque chose de plus enfoui.
Ce « lieu » céleste-là, cette « profondeur »-là, au-delà, ou en deçà, des abîmes de notre mémoire, lieu de notre vrai fondement, au cœur de Dieu, lieu d’en deçà, ou d’au-delà des blessures du temps, du péché et de la culpabilité, est le vrai cœur du vrai sanctuaire. C’est là qu’officie le Christ éternellement, c’est là qu’il s’est offert lui-même éternellement («par l’Esprit éternel»), une seule fois, pour nous guérir vraiment, pour guérir nos mémoires. S’étant «offert lui-même par l’Esprit éternel».
Mourir à tout ce qui blesse est le passage, la traversée des cieux, la traversée des profondeurs de la mémoire, pour l’obtention de la paix. C’est là ce qu’a effectué le Christ, dévoilant le cœur de l’Alliance éternelle, le cœur de l’Alliance avec Abraham, et de la promesse faite à Abraham. C’est en ce sens que la mort du Christ est « intervenue pour le rachat des transgressions » en vue de « l’héritage éternel déjà promis ».
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Allons un pas plus loin, pour percevoir plus précisément le bouleversement qu’initie Jésus en matière de sacrifice qui met fin au cycle du péché et de la culpabilité. Je m’en référerai à ce qu’a écrit René Girard sur le sacrifice en rapport avec le mimétisme, l’imitation les uns des autres, et à son rapport avec la violence. Avec le péché et la culpabilité qu’il nourrit.
Si deux individus désirent la même chose, dit-il, il y en aura bientôt un troisième, un quatrième. Le processus fait facilement boule de neige. Il suffit d’observer la naissance d’un querelle chez des enfants au sujet d’une queue de cerise, ou ce qui revient évidemment au même d’un jouet publicitaire dans une boîte de lessive. Il suffit qu’il y en ait un pour deux, et que l’un des deux l’ait trouvé intéressant pour que s’amorce une querelle. Qu’est-ce d’autre que le fait d’être plusieurs à le convoiter tel métal jaune — ce désir partagé qui lui donne tant de valeur ? Et on reconnaît là le point de départ de toute querelle, ce que René Girard appelle le « mimétisme », l’imitation les uns des autres dans le désir — ce qui fait que le fautif n’est pas celui qui commence (en fait on ne sait jamais qui c’est), mais celui et ceux qui continuent.
L’objet de la querelle est vite oublié, tandis que les rivalités se propagent, et le conflit se transforme en antagonisme généralisé : le chaos, « la guerre de tous contre tous » (ce que Girard appelle la «crise mimétique») — fruit du péché, qui nous poursuit ensuite par la culpabilité.
Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l’idée » d’un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l’animal expulsé au désert chargé symboliquement des fautes du peuple selon la Bible).
Où on retrouve bien sûr, l’idée de sacrifice. C’est ainsi, précisément, qu’au paroxysme de la crise de tous contre tous peut intervenir ce «mécanisme salvateur» du groupe : le tous contre tous violent peut se transformer en un tous contre un (ou une minorité), qui n’a d’ailleurs même pas de rapport avec le problème de départ ! Si le report sur un «bouc émissaire» ne se déclenche pas, c’est la destruction du groupe. Pourquoi « mécanisme » ? C’est que sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même.
Plus les rivalités pour le même objet s’exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l’origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres. À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, et c’est là qu’il se pourra qu’un individu (ou une minorité) polarise l’appétit de violence.
Que cette polarisation s’amorce, et par un effet boule de neige, elle s’emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu unique (ou une minorité).
Ainsi la violence à son paroxysme aura tendance à se focaliser sur une victime et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime fait tomber brutalement l’appétit de violence dont chacun était possédé l’instant d’avant et laisse le groupe subitement apaisé et hébété. La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme l’origine de la crise et la responsable de ce miracle de la paix retrouvée – par une sorte de « plus jamais ça ». Elle devient sacrée, c’est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix. C’est la genèse du religieux selon Girard, du sacrifice rituel comme répétition de l’événement violent fondateur.
Si les explorateurs et ethnologues n’ont pu être les témoins de semblables faits fondateurs des rites, qui peuvent remonter à la nuit des temps, les preuves indirectes abondent, comme l’universalité du sacrifice rituel dans toutes les communautés humaines et les innombrables mythes les expliquant qui ont été recueillis chez les peuples les plus divers.
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Cela a très souvent concerné les juifs, en tant que minorité – pas eux seuls, eux très souvent. Un événement déclencheur et un massacre qui ne peut plus s’arrêter !
Phénomène similaire à des époques très récentes, du Rwanda à l’ex-Yougoslavie.
Mais l’illégitimité de cette violence va déboucher sur une sorte de réhabilitation des victimes. Pour un « plus jamais ça ».
« Plus jamais ça » ! Eh bien c’est précisément ce cycle infernal vers un «plus jamais ça» que les sacrifices rituels mettent entre parenthèse tandis que Jésus y met fin en ne s’y prêtant pas, en ne répliquant pas, en mourant, donc.
Une seule solution contre le cycle sans fin de la violence : le pardon, déjà dans nos relations quotidiennes. Ce qui suppose l’acceptation de la violence contre soi — pour la stopper. Jésus acceptant la croix : c’est là sa mission. Peu dans l’histoire ont compris cela, même après Jésus.
Jésus est venu pour mettre fin à un cycle infernal qui est tout simplement ce qui empêche l’avènement du Royaume : il est venu stopper le cycle de la violence qui empêche la venue du Royaume.
Il se fait lui-même, qui est innocent, la victime qui met fin aux sacrifices par lesquels on détournait provisoirement la violence. Voilà ce que dit, en ses termes à elle, l’Épître aux Hébreux.
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Voilà aussi qui donne tout un sens au dernier repas de Jésus, où il annonce sa mort, dans un geste qui fait de sa mort le dernier sacrifice que nous commémorons, pour la guérison de nos mémoires, jusqu’à ce qu’il vienne instaurer le monde d’où il a banni la violence.
Marc 14, 12-26 :
12 Le premier jour des pains sans levain, où l’on immolait la Pâque, ses disciples lui disent : «Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque?»
13 Et il envoie deux de ses disciples et leur dit : «Allez à la ville ; un homme viendra à votre rencontre, portant une cruche d’eau. Suivez-le
14 et, là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître dit : Où est ma salle, où je vais manger la Pâque avec mes disciples?”
15 Et lui vous montrera la pièce du haut, vaste, garnie, toute prête ; c’est là que vous ferez les préparatifs pour nous.»
16 Les disciples partirent et allèrent à la ville. Ils trouvèrent tout comme il leur avait dit et ils préparèrent la Pâque.
17 Le soir venu, il arrive avec les Douze.
18 Pendant qu’ils étaient à table et mangeaient, Jésus dit : «En vérité, je vous le déclare, l’un de vous va me livrer, un qui mange avec moi.»
19 Pris de tristesse, ils se mirent à lui dire l’un après l’autre : «Serait-ce moi?»
20 Il leur dit : «C’est l’un des Douze, qui plonge la main avec moi dans le plat.
21 Car le Fils de l’homme s’en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheureux l’homme par qui le Fils de l’homme est livré! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là!»
22 Pendant le repas, il prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit : «Prenez, ceci est mon corps.»
23 Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna et ils en burent tous.
24 Et il leur dit : «Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude.
25 En vérité, je vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le Royaume de Dieu.»
26 Après avoir chanté les psaumes, ils sortirent pour aller au mont des Oliviers.
RP
Vence, 14.06.09
“Interroge les jours du début
7 juin 2009

Deutéronome 4, 32-36a & 39-40
32 Interroge donc les jours du début, ceux d’avant toi, depuis le jour où Dieu créa l’humanité sur la terre, interroge d’un bout à l’autre du monde : Est-il rien arrivé d’aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?
33 Est-il arrivé à un peuple d’entendre comme toi la voix d’un dieu parlant du milieu du feu, et de rester en vie ?
34 Ou bien est-ce qu’un dieu a tenté de venir prendre pour lui une nation au milieu d’une autre par des épreuves, des signes et des prodiges, par des combats, par sa main forte et son bras étendu, par de grandes terreurs, à la manière de tout ce que le SEIGNEUR votre Dieu a fait pour vous en Égypte sous tes yeux ?
35 À toi, il t’a été donné de voir, pour que tu saches que c’est le SEIGNEUR qui est Dieu : il n’y en a pas d’autre que lui.
36 Du ciel, il t’a fait entendre sa voix pour faire ton éducation ; [...]
39 Reconnais-le aujourd’hui, et réfléchis : c’est le SEIGNEUR qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre.
40 Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, tous les jours.
*
Un rapport aux origines à travers un rappel des origines, pour vivre devant Dieu aujourd’hui, tel est le programme que ce texte ouvre pour chacun de nous. Souviens-toi de ses lois, et garde-les : « Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donne, tous les jours. » (Deut 4, 40)
Cela se fait de plusieurs façons. Dans la lecture de la Bible, dans l’enseignement du catéchisme, dans les cultes et les cérémonies communautaires.
Pour les adolescents, vient le jour où ils sont à leur tour en âge de vivre par eux-mêmes ce que leurs parents ont porté pour eux jusqu’alors dans ce rappel de la délivrance ouverte par Dieu, cette délivrance que commémore la fête la plus importante du judaïsme comme du christianisme, la Pâque. Jésus lui-même, d’abord avec ses parents, puis par lui-même est passé par là. C’est ce que nous rappelle un texte connu de l’Évangile de Luc :
Luc 2, 41-49 :
41 Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem, à la fête de Pâque.
42 Lorsqu’il fut âgé de douze ans, ils y montèrent, selon la coutume de la fête.
43 Puis, quand les jours furent écoulés, et qu’ils s’en retournèrent, l’enfant Jésus resta à Jérusalem. Son père et sa mère ne s’en aperçurent pas.
44 Croyant qu’il était avec leurs compagnons de voyage, ils firent une journée de chemin, et le cherchèrent parmi leurs parents et leurs connaissances.
45 Mais, ne l’ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher.
46 Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant.
47 Tous ceux qui l’entendaient étaient frappés de son intelligence et de ses réponses.
48 Quand ses parents le virent, ils furent saisis d’étonnement, et sa mère lui dit : Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Voici, ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse.
49 Il leur dit : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je m’occupe des affaires de mon Père ?
C‘est le pèlerinage de la Pâque ; le pèlerinage le plus important du judaïsme. En rapport précis avec le texte du Deutéronome que nous venons de lire, sur le souvenir fondateur de notre présent de notre aujourd’hui, et dès lors, de nos lendemains.
Au-delà du souvenir familial, il y a cette dimension communautaire qui fait que l’on monte à Jérusalem, au temple. Pour cela, s’il le faut, on marche longtemps sur les routes poussiéreuses — depuis la Galilée, pour Marie et Joseph. On part en groupe, on se découvre en route. C’est l’occasion de sceller des liens aussi. Ainsi, au retour de la fête, on a lié solidement connaissance. Comme une grande famille. Les enfants circulent d’un groupe à l’autre. Le voyage est long. On fait halte, on bivouaque tous ensemble.
Dans cette joyeuse cohue, Jésus, peuvent se dire ses parents, est quelque part avec ses copains, et comme eux, il est sous telle ou telle tente. Rien que de très normal. Puis on découvre qu’il n’est pas là du tout ! Pour que toutefois le lecteur ne se trompe pas sur ce qui se passe, Luc précisera que Jésus « était soumis » à ses parents (Luc 2, 51).
Mais Jésus pourtant est mûr désormais, il a l’âge de la responsabilité devant Dieu, autour de laquelle l’histoire du judaïsme a forgé le rite de la bar-mitsva.
Dans la tradition biblique, dès les temps les plus anciens, les enfants au tournant par lequel ils deviennent jeunes adultes, sont déclarés responsables devant Dieu — responsables de ce qu’ils ont entendu jusque là. Responsabilité, c’est-à-dire capacité de répondre ; de répondre à, de répondre de — et notamment répondre de la parole reçue.
C’est là ce que le judaïsme appelle « bar-mitsva », ce qui signifie « enfant du commandement ». Dans notre enfance, nos parents sont responsables de notre relation avec Dieu. Puis nous accédons au temps où nous-mêmes devenons seuls responsables devant lui. C’est le passage à l’âge de la majorité religieuse.
Jésus aussi est passé par là. Ce jour-là, il se situe devant la parole de Dieu en présence des docteurs de la Loi étonnés. « Du ciel, il t’a fait entendre sa voix pour faire ton éducation » dit le Deutéronome (4, v3. 36). Jésus vient de dévoiler qu’il est au cœur de cette relation intime avec Dieu.
Ses parents sont montés à Jérusalem pour la Pâque. Tout le début de l’Évangile de Luc les montre observant strictement la Torah. Scènes ordinaires de la vie religieuse juive. Ici Jésus, atteignant l’âge de la responsabilité religieuse, va exprimer dans tout son sens ce qu’est devenir adulte devant Dieu, unique devant Dieu, par soi-même et non plus par ses parents.
Cela correspond à sa parole : « il faut que je m’occupe des affaires de mon Père » : ce qui est une leçon pour ses parents, et aussi pour nous-mêmes — et comme parents et comme enfants. Dépouillé, comme être unique devant Dieu. Jésus s’occupe des affaires de son Père. Et c’est ce que Dieu nous demande aussi. Tous devons devenir adultes par rapport à ceux que nous recevons comme modèles.
Il s’agit de vivre dans la lumière, la lumière de la parole de Dieu que l’on a appris à écouter… Comme Jésus. Et pour nous autres, par lui. Jean 8, 12 : « Jésus leur parla de nouveau et dit: Moi, je suis la lumière du monde; celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. »
Comme Jésus et, pour nous, par lui. Puisque comme l’annonçait Jean 1, 9 & 12-13 : Il est « la véritable lumière qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. […] À tous ceux qui l’ont reçue, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom et qui sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. »
C’est ce qui est être éduqué, « conduit hors de » — hors de la captivité au livre du Deutéronome — ; et aussi hors de l’enfance, et de l’enfance spirituelle, pour être devant Dieu. Et en parallèle, comme parents, il s’agit de laisser être eux-mêmes, face au commandement qu’ils ont appris à connaître, tous ceux que nous tendons à maintenir dans notre dépendance, prolongeant leur enfance, j’ai parlé bien sûr de nos enfants naturels ; cela vaut aussi des enfants spirituels — et cela est vrai aussi concernant tout ce qui peut devenir une chaîne.
Ici, s’opère comme une nouvelle étape avec ceux avec qui nous sommes liés, nos proches, nos parents — et aussi nos maîtres, et tout ce qu’on peut imaginer, comme une séparation, qui vaut jusqu’à nos biens et nos propres vies.
C’est qu’il n’est de vie à l’image du Christ, de vie en vérité, que sous le regard de Dieu. Et cela suppose, tôt ou tard, l’abandon de tout autre regard dont notre vie serait censée dépendre, pas seulement le regard des parents, mais ce que peut conférer un statut social, ou une position dans la société ou dans l’Église. C’est une devise de la foi réformée : « coram Deo sola fide vivere » — vivre devant Dieu par la foi seule.
C’est de cela que Jésus montre l’exemple dans ce texte qui nous le présente au Temple à douze ans. Il vit dans sa chair cet exemple-là, et dévoile par la même occasion qui il est : le Fils de Dieu. Il est par nature ce que nous sommes tous appelés à devenir par adoption.
Ici les trois jours de sa disparition revêtent un second sens, annonçant sa résurrection : « proclamé Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les morts », selon les mots de Paul.
Comme Jésus nous en donne l’exemple, devenir enfant de Dieu, c’est-à-dire adulte en Christ, requiert la fin, la mort de toute dépendance, y compris du regard d’autrui, dans la famille et hors de la famille, hors de l’Église et dans l’Église. C’est le départ de la libération par l’Évangile.
Cette libération est le fruit de la lumière qu’est l’instruction, toute instruction, et tout particulièrement l’instruction dans la parole de Dieu: « Interroge donc les jours du début, ceux d’avant toi. » (Deut 4, 32)
Son appel est accompagné d’une promesse : « c’est le Seigneur qui est Dieu. […] Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donne, tous les jours » (Deut 4, 40)
C’est là un don de la foi. Se résoudre à renoncer ; mort à soi-même indispensable pour la naissance d’en haut, la naissance à la liberté. Alors, un monde nouveau, annonce des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, devient possible, un monde de relations humaines reconnaissant l’autre pour lui-même, fût-il son enfant, son père ou sa mère, être créé selon l’image de Dieu, manifestée en Christ et non selon mon image ! Un prochain qui n’est pas limité à nos schémas, mais d’une valeur infinie. Voilà tout un programme, qui n’est pas facultatif : abandonner autrui, à commencer par ses proches, à Dieu. Et, pour cela, nous y abandonner nous-mêmes.
« Reconnais-le aujourd’hui, et réfléchis : c’est le Seigneur qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre. » (Deut 4, 39)
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Nous pouvons alors recevoir tout à nouveau la parole que le Ressuscité donne pour nous à ses disciples : « je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. »
Matthieu 28, 16-20
16 Quant aux onze disciples, ils se rendirent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.
17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais quelques-uns eurent des doutes.
18 Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : “Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.
19 Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,
20 leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps.”
R. P.
Antibes,
Réception KT, 07.06.2009





