Béatitudes

1 novembre 2009

Apocalypse 7, 2-14
Psaume 24

1 Jean 3, 1-3

1 Voyez quel amour le Père nous a donné, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu — et nous le sommes ! Si le monde ne nous connaît pas, c’est qu’il ne l’a jamais connu.
2 Bien-aimés, maintenant nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons ne s’est pas encore manifesté ; mais nous savons que, quel que soit le moment de sa manifestation, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est.
3 Quiconque a cette espérance en lui se purifie, comme lui est pur.

Matthieu 5, 1-12

1 À la vue des foules, Jésus monta dans la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
2 Et, prenant la parole, il les enseignait :
3 « Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux.
4 Heureux les doux : ils auront la terre en partage.
5 Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.
6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.
7 Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.
8 Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.
9 Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.
10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux.
11 Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi.
12 Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés. »

*

La première épître de Jean est pour une bonne part un commentaire, en quelque sorte, des Béatitudes, cette charte de la royauté du sacerdoce prophétique des disciples du Christ. Royauté : « le Royaume des cieux est à eux » ; prophétique et sacerdotale : la persécution comme signe du sacerdoce de Jésus dans sa crucifixion, à l’image des prophètes d’antan persécutés. C’est là le débouché des Béatitudes — « heureux ceux qui sont persécutés pour la justice » — et le débouché de la consolation de la première épître de Jean : « à ceci nous connaissons l’amour : c’est que lui s’est défait de sa vie pour nous » (1 Jean 3, 16), et on sait à l’occasion de quelle persécution.

Que la première épître de Jean soit ainsi pour une bonne part un déploiement des Béatitudes, c’est ce qui est explicite dans ce passage de l’épître proposé aujourd’hui à notre lecture, concernant la pureté de cœur — la purification par l’espérance : « nous le verrons tel qu’il est. Quiconque a cette espérance en lui se purifie, comme lui est pur », ce qui fait clairement écho à « heureux les cœurs purs car ils verront Dieu ».

C’est ainsi, en regard des Béatitudes, que l’épître met en lumière l’opposition entre d’une part le monde et sa convoitise, ce qui se voit ; et d’autre part le Dieu que personne n’a jamais vu, et qui ne se dévoile, ne se laisse voir, que par l’amour qu’il donne.

1 Jean 2, 15-17 : « N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui ; car tout ce qui est dans le monde, le désir de la chair, le désir des yeux et la confiance présomptueuse en ses ressources, tout cela n’est pas du Père, mais du monde. Or le monde passe, et son désir aussi ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure pour toujours. » Vanité des vanités, futilité, que ce monde…

Nous voilà alors avec le point de départ des Béatitudes : « heureux les pauvres », et concrètement les pauvres en esprit, ou pauvres de cœur, c’est-à-dire qui ont renoncé à la convoitise des yeux, la convoitise du monde, les ressources de ce monde, c’est-à-dire sa supposée richesse. Voilà un développement, celui de la première épître de Jean, qui réconcilie Luc et Matthieu : « Heureux les pauvres », dit Luc (6, 20), c’est-à-dire concrètement les bénéficiaires d’une vraie pauvreté, enracinée dans le cœur, comme le souligne Matthieu : la pauvreté de cœur, celle qui renonce à la richesse et donc à la convoitise, à l’envie.

Bref, heureux ceux qui ont fait le deuil de toute richesse et de toute possession, de tout ce qui est accessible à la convoitise des yeux, à l’envie ; et c’est là la troisième béatitude — « heureux ceux qui mènent deuil, car ils seront consolés », deuil de tout bien.

À l’opposé de cette convoitise, qui conduit au malheur, est la pureté de cœur qui ouvre sur la vision de Dieu : « nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est. Quiconque a cette espérance en lui se purifie, comme lui est pur » (1 Jean 3, 2-3). Espérer le voir tel qu’il est: propos étonnant, sachant que « personne n’a jamais vu Dieu » selon cette même épître (1 Jean 4, 12 / Jean 1, 18).

Or qu’est-ce que la pureté qui se fonde sur la promesse de la vision de Dieu que nul n’a vu ? Eh bien, c’est le renoncement à tout ce qui se voit, à tout ce qui peut susciter l’envie, et devenir idole : « petits enfants, gardez-vous des idoles » (1 Jean 5, 21), tel est le propos final, le dernier verset de l’épître, en écho à la parole de la Torah qui déploie ici son sens : « je suis un Dieu jaloux ».

Il est curieux, ou peut-être pas si curieux que cela, que l’on ait tendance à confondre l’envie et la jalousie, alors que ce sont deux choses exactement opposées !

Nous avons parlé il y a quelque temps, à propos de l’orgueil, de ce que le Moyen Âge appelait les péchés capitaux, c’est à dire les péchés-racines, qui poussent leurs métastases dans tous les domaines. Eh bien l’envie en fait partie, comme l’orgueil ; il le dispute même à l’orgueil pour la première place, à l’origine du déploiement du mal dans le monde : rappelez-vous : « vous serez comme des dieux » — l’orgueil —, et : « ils virent que le fruit était bon » — l’envie, la convoitise des yeux.

Et c’est là la source de l’idolâtrie : « fais-nous des dieux que nous puissions voir », demande le peuple de l’Exode. Réponse permanente de Dieu : « je suis un Dieu jaloux ». Non pas un Dieu envieux, ce serait ridicule. Tout est à lui et les idoles ne sont rien ! Être jaloux pour son peuple, jaloux de ses idoles n’est pas supposer qu’elles auraient quelque statut de réalité, mais c’est vouloir l’exclusivité du culte de son peuple, et cela non pas pour lui, Dieu — il a tout —, mais pour son peuple, pour sa liberté, — «petits enfants, gardez-vous des idoles» — et pour son bonheur — «heureux les cœurs purs», c’est-à-dire non-divisés.

… « Car ils verront Dieu » !… Dieu qui ne se voit pas, quand les idoles ont pour caractéristique de se voir, comme ce que l’on envie, mais qui n’est rien, et dont Dieu est jaloux pour son peuple, justement parce cela n’est rien ; que du vent !

Où il apparaît que l’envie et la jalousie ne sont pas du tout la même chose! La jalousie ne devient un défaut que quand elle correspond à une pathologie : à savoir imaginer la trahison chez celui ou celle pour qui on est jaloux. Le peuple lui, pour son malheur, a vraiment succombé à l’idolâtrie, à ce qui excite la convoitise des yeux, à l’envie, ce péché-racine de tant d’autres péchés, et source de malheur, attentat au bonheur : « heureux les pauvres de cœur ».

Dieu, jaloux pour le bonheur de son peuple, appelle alors, par cette proclamation, le peuple à la pureté, promesse de « voir l’invisible » que masquent les idoles qui se voient !

C’est là le seul remède à l’envie et aux métastases qu’elle pousse comme péché-racine, péché capital, métastases dont la moindre n’est pas l’injustice et la dureté de cœur qui débouche jusque sur le meurtre.

Commentant toujours les Béatitudes, notre épître de Jean évoque le meurtre d’Abel par un Caïn qui a succombé à l’envie justement (et pas à la jalousie !), à l’envie devant un Abel dont les œuvres étaient justes, dit l’épître. L’envie, la convoitise des yeux du fruit « bon à manger » a poussé ses racines et son injustice jusqu’à la haine et au meurtre.

Or, de quoi vient de parler l’épître ? De la justice comme opposé de la haine — « heureux les assoiffés de justice car ils seront rassasiés » —, justice qui suit la douceur — «heureux les doux, ils hériteront de la terre» —, douceur que produit le renoncement à ce que convoitent les yeux : heureux les pauvres, heureux les doux, heureux les endeuillés. La justice dont découle la miséricorde — l’inverse de la haine qui débouche sur le meurtre. La miséricorde — « heureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde » — débouche, elle, sur un comportement pacifique : «heureux ceux qui procurent la paix : ils seront appelés enfants de Dieu» — «et nous le sommes» souligne l’épître de Jean.

Toujours les Béatitudes, et toujours la première épître de Jean.

Et cela, c’est la participation au règne de Dieu, au royaume des cieux selon la formule de Matthieu, c’est-à-dire selon la volonté du judaïsme de dire « les cieux » pour ne pas prononcer intempestivement le nom de Dieu.

La pauvreté de cœur est la participation au règne de Dieu contre la futilité, la pureté de son culte est participation à la vision de Dieu contre les idoles par lesquelles on voudrait le rendre visible.

Une véritable royauté : vous êtes un sacerdoce royal. Et pas de n’importe quel règne : sacerdoce du règne de Dieu — du royaume des cieux, ce règne qui n’est pas de ce monde. Ce pourquoi ce monde le rejette, comme il a rejeté le Christ.

Où la haine n’est que l’injustice, le renoncement à la douceur et à l’esprit de la paix troqués pour les propos et les gestes haineux qui deviennent l’instrument de Dieu pour l’office prophétique sacerdotal — de sorte que la parole prophétique annoncée scelle sa vérité dans son rejet par le monde, qui indique ainsi qu’il est le fruit de la convoitise, de l’envie haineuse originelle :

« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux. Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. C’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes. »

Voilà une parole qui nous met au cœur de la victoire du Christ sur le mal et sur le mauvais, sur le diable accusateur : « enfants, vos péchés sont pardonnés, jeunes gens vous avez vaincu le mauvais » dit l’épître (1 Jean 2, 12-14). Et plus loin : « qui est vainqueur du monde sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? » (1 Jean 5, 5)

Nous voilà au cœur du sacerdoce royal dont les Béatitudes nous rendent participants à la suite du Christ, ce à quoi notre épître donne une portée inattendue.

L’épître permet de comprendre un aspect remarquable de la portée des paroles de Jésus :
Les paroles : « lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi », concernent non seulement les insultes et la persécution pour le témoignage du Christ, mais aussi cette façon de nous accuser, à cause du Christ, c’est-à-dire au prétexte de la perfection du Christ dans la pureté, de n’être pas à la hauteur de ce que nous serons : « ce que nous serons n’a pas encore été manifesté ; mais nous savons que, quel que soit le moment de sa manifestation, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est » (1 Jean 3, 2).

C’est que si dans le temps qui est le nôtre, nous ne sommes pas à la hauteur des exigences divines, si d’aucuns y voient l’occasion de déployer leur inimitié, ces violences verbales ou physiques n’en sont pas moins illégitimes à cause du Christ. Et c’est en cela que nous avons vaincu le mauvais, le diable : par la victoire du Christ au nom duquel nous sommes appelés par Dieu « enfants de Dieu » — «et nous le sommes»!

Car ces accusations sont rendues fausses pour quiconque recherche la paix, la justice, la douceur et la miséricorde, ces accusations sont rendues fausses par le nom du Christ : « heureux ceux qui procurent la paix : ils seront appelés enfants de Dieu » — « et nous le sommes » — «nous savons que, quel que soit le moment de sa manifestation, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est».

Une certitude, un ancrage dans la vérité qui permet cette étonnante capacité de répondre par la douceur et la conciliation aux insultes les plus violentes, voire, au temps de l’épître, à la persécution physique.

C’est ainsi que la promesse royale : « le royaume des cieux est à eux », donnée dans la première béatitude : « heureux les pauvres de cœur », est donnée à nouveau à la huitième : «heureux les persécutés, ou les insultés à cause du Christ et de sa justice : le royaume des cieux est à eux».

Et tel est le signe de la participation au royaume de Dieu, et au sacerdoce prophétique du royaume des cieux : la promesse de la vision de Dieu qui purifie ceux qui l’espèrent.

R.P.
Antibes, 01.11.09