«Ces petits qui croient»

27 septembre 2009

Marc 9, 38-48

38 Jean lui dit : “Maître, nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons en ton nom
et nous avons cherché à l’en empêcher parce qu’il ne nous suivait pas.”
39 Mais Jésus dit : “Ne l’empêchez pas, car il n’y a personne
qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt après, mal parler de moi.
40 Celui qui n’est pas contre nous est pour nous.
41 Quiconque vous donnera à boire un verre d’eau parce que vous appartenez au Christ,
en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense.
42 “Quiconque entraîne la chute d’un seul de ces petits qui croient,
il vaut mieux pour lui qu’on lui attache au cou une grosse meule, et qu’on le jette à la mer.
43 Si ta main entraîne ta chute, coupe-la ; il vaut mieux que tu entres manchot dans la vie que d’aller avec tes deux mains dans la géhenne, dans le feu qui ne s’éteint pas. [44]
45 Si ton pied entraîne ta chute, coupe-le ; il vaut mieux que tu entres estropié dans la vie que d’être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne. [46]
47 Et si ton œil entraîne ta chute, arrache-le ;
il vaut mieux que tu entres borgne dans le Royaume de Dieu
que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne,
48 où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas.

*

Le geste des disciples — tenter d’empêcher d’agir l’homme chassant les démons au nom de Jésus sans suivre Jésus et les siens — et le rapport que vient faire l’Apôtre Jean sur cet événement relèvent du même problème: une forme plus ou moins subtile de ce que l’on peut appeler orgueil, orgueil spirituel, et sur lequel Jésus va nous faire mettre le doigt.

On a affaire à un de ces péchés que le Moyen Âge appelait péchés capitaux — parlant ainsi de racines de péchés plutôt que de péchés nets et visibles. Racines qui habitent d’autant plus facilement en nous qu’elles sont précisément difficiles à percevoir.

Du type de la poutre qui aveugle notre œil et notre perspicacité, alors même que nous sommes habiles à nommer les péchés que cette même racine qui agit en nous fait éclore si visiblement chez autrui. Les péchés en question étaient pour le Moyen Age, la négligence (l’acédie), la gloutonnerie, la luxure, l’avarice, la colère et l’envie, et comme dans notre texte, l’orgueil.

Un tel péché-tête (caput en latin d’où capital), ou racine (selon le mot de Paul « racine de tout mal ») — ce qui revient au même que « tête » : dans les deux cas, cela induit des ramifications, et c’est tout ce que cela veut dire —, un tel péché-racine ou capital, n’est peut-être pas sans rapport avec les démons (dans le vocabulaire d’alors les divinités moyennes du paganisme) que chassait l’homme que les disciples s’empressent de vouloir empêcher d’agir. C’est le péché que l’on cultive, comme les païens cultivaient et encensaient leurs petits dieux, leurs démons mignons.

Pour l’orgueil spirituel, c’est le péché que l’on cultive et encense sous la forme de notre certitude, étayée de quelques points de repères bien fixés ; — ici la certitude d’avoir un ticket d’entrée dûment tamponné au club de Jésus.

De là à se comporter en videurs célestes, le pas est franchi allègrement qui fait ignorer qu’il vaudrait mieux se jeter dans la mer pieds et poings liés que de bousculer si allègrement les bizarreries des tenants de la foi du charbonnier.

*

La tentation du contrôle tatillon aux frontières du Royaume de Dieu guettait les disciples, et, ne nous y trompons pas, nous guette aussi, à moins que nous ne nous croyions plus malins qu’eux, succombant doublement du coup au péché d’orgueil. Ne la connaissons-nous pas, la tentation de désigner les mal-croyants, qui mêlent par exemple un peu de New Age, de bouddhisme de supermarché, si ce n’est de témoins-de-Jéhovisme, de sympathie pour les mœurs à la mode, ou que sais-je encore, genre charismatisme ?

Bref je vous laisse imaginer toutes les bizarreries que vous voudrez remarquer autour de la foi, j’allais dire pas très catholique, de tel ou tel qui se réclamant pourtant du nom de Jésus, n’est pas vraiment dans la ligne — « ne nous suit pas » disaient les disciples. Et nous voilà tentés de l’empêcher d’agir. « Ne l’en empêchez pas », répond Jésus. Façon de dire que l’Église n’est peut-être pas là uniquement où elle prétend être la seule digne de ce nom.

Et Jésus va très loin — trop loin peut-on penser, peut-être par provocation, — dans sa défense de ces petits qui croient, des petits à la foi du charbonnier : plutôt que de les scandaliser, mieux vaut se noyer ; mieux vaut se couper la main, ou le pied, ou s’arracher l’œil — gestes qui s’ils advenaient seraient bien caractéristiques, justement, de la foi du charbonnier.

Or, aussi farfelus, aussi mal venus quant à la foi, aussi évidemment réprouvés par le bon sens le plus élémentaire, ces gestes sont présentés par Jésus comme préférables à ce fameux bon sens qui en viendrait à négliger la graine, aussi peu éclairée et peu savante, ou aussi peu religieusement correcte soit-elle, de la plus insignifiante à nos yeux des démarches de foi.

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Remarquons en passant que, ce texte vu sous cet angle, la fameuse question de savoir si Jésus conseille de tels gestes est tout simplement absurde. Il y a peut-être même en fait ici une façon de la part de Jésus de prendre à leur propre assurance spirituelle à bon marché ceux qui se pensent fort éclairés sur ce qu’est la vie chrétienne. Combien de ces savants, disciples des plus réfléchis, pour prendre comme conseils sérieux, mais à recevoir « spirituellement », ces outrances évangéliques ! Meilleurs disciples, ces croyants éclairés voudraient nous expliquer que c’est spirituellement qu’il faut se couper la main, le pied, ou se crever l’œil !

À en croire ces croyants éclairés, l’humoriste Pierre Desproges aurait donc raison, lui qui commentant sa propre traduction approximative des Béatitudes : « heureux les simples d’esprit, heureux ceux qui souffrent », présentait le Paradis comme un club d’infirmes et d’estropiés…

Évidemment Jésus n’est pas en train de conseiller des mutilations à ses disciples faibles, comme en Mt 19, 12, il ne conseillait pas la castration, pas même spirituelle ! L’outrance, ici comme là, est pédagogique : façon de dire « à malin, malin et demi ». Nulle mutilation à envisager, pas même mutilation policière, littérale, comme en ces états qui croient agir au nom de Dieu en coupant la main des voleurs pour les protéger de la tentation, ou spirituelle, comme ces Églises à l’excommunication ou à l’empêchement d’agir facile. Comme si ce n’était pas « du dedans, du cœur des hommes que sortent… les vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés », etc. (Mc 7, 21)

En d’autres termes, il n’est ici nullement conseillé de se noyer ou de se mutiler — pas même « spirituellement » — comme il est recommandé de ne pas empêcher d’agir. Les paroles de Jésus veulent simplement nous dire de façon très forte combien il est grave à ses yeux de faire obstacle à la foi la plus bizarre à nos yeux, à la foi du personnage qui nous parait le plus négligeable, dans sa foi même.

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Il faut alors remarquer combien nos exigences d’appartenance ecclésiale, ou de comportement réglé et raisonnable peuvent éventuellement nous aveugler sur les services que Dieu, lui, peut très bien agréer, de la part du charbonnier, du croyant bizarre. Sans parler des miracles que Dieu peut accorder à sa foi maladroite, comme dans le cas du marginal de notre texte : il n’est pas jusqu’au simple verre d’eau offert par quiconque au nom du Christ, que Dieu n’approuve et ne juge digne de considération.

Dieu lui-même jugera digne d’intérêt ce qu’à tort on jugerait négligeable. Dès lors, qui sait si, comme le publicain face au pharisien, celui qui est justifié n’est pas précisément celui-là ? ce mauvais croyant, à la foi pleine de bizarreries, peu au clair dans ses devoirs religieux, mais qui, justement, n’a rien à exhiber devant Dieu, comme le publicain de la parabole.

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Il n’est de vie devant Dieu que celle, qui garde cette blessure d’âme qui la pousse à en appeler à la miséricorde qu’il a dévoilée en Jésus. Mais si la venue au Christ, la décision de le suivre, lui et ses apôtres, reste un souvenir, certes heureux, mais intégré et bien casé comme certificat de bon déroulement d’une vie de routine religieuse désormais sans soubresauts, peut-être est-il temps de se demander si les jours de notre maladresse, ceux de notre foi de charbonnier, n’étaient pas… moins ennuyeux.

« Il ne nous suit pas », disait déjà Jean, sous-entendu : « il n’est pas dans la bonne Église » — celle qui sait repérer ce qu’elle croit devoir négliger ! Et qui certes, ne risque plus de déranger personne, ni en son sein, sur ses bancs confortables, ni au dehors, où « ces petits qui croient » dont parle Jésus ne trouveront plus à qui donner le verre d’eau préparé au nom du Christ.

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L’Esprit de Dieu souffle où il veut, et même où nous ne l’attendons pas. Si nous nous réserverions volontiers, ainsi qu’à ceux auxquels — à tort ou à raison — nous décernons tel ou tel titre de gloire évangélique, — si nous nous réserverions l’exclusivité de son action, Dieu ne le voit peut-être pas ainsi.

S’il est un homme doté de titres de légitimité ecclésiale, c’est bien Moïse : eh bien, il est le premier à se réjouir de ce qu’il n’est pas propriétaire de l’Esprit : « veuille Dieu que tout le peuple soit composé de prophètes » disait-il déjà à Josué (Nb 11, 29).

C’est à nouveau ce que Jésus dit à ses disciples, et à chacun de nous : «l’Esprit souffle où il veut», pour que nous le recevions même là où on ne l’attendrait pas !

R.P.
Antibes, 27.09.09

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