“Le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux”
30 août 2009

Marc 10, 13-16
13 Des gens lui amenaient des enfants pour qu’il les touche, mais les disciples les rabrouèrent.
14 En voyant cela, Jésus s’indigna et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux.
15 En vérité, je vous le déclare, qui n’accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n’y entrera pas. »
16 Et il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.
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Pourquoi un tel texte un jour de baptême ? D’aucuns, et notamment parmi les opposants au baptême des enfants, auraient beau jeu de faire remarquer, à juste titre, que ce texte ne parle pas de baptême…
Certes, et il parle d’autant moins de baptême que ce qui deviendra le baptême comme signe de l’Alliance ne sera donné que suite au dimanche de Pâques, la résurrection du Christ inaugurant l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations, avec le baptême pour signe.
À l’époque où renvoie notre texte, conformément à la tradition et à l’héritage d’Israël, on ne connaît de signe de l’Alliance que la circoncision.
Les baptêmes, qui sont pratiqués, ont alors d’abord un sens de purification. Ce n’est toutefois pas sans rapport avec l’Alliance, avec le renouvellement de l’Alliance.
C’est bien dans ce cadre que s’inscrit Jean le Baptiste donnant le baptême comme signe de repentir, de retour à Dieu, conformément à la promesse biblique, au livre d’Ézéchiel par exemple : je les aspergerai d’eau pure et ils seront purs : j’inscrirai ma loi — la charte de mon Alliance — dans leur cœur, je leur donnerai l’Esprit nouveau de renouvellement de l’Alliance. C’est ce dont parlent les autres textes que nous avons lus ce matin.
Il y a là un rapport certain avec la future signification du baptême. C’est bien à cela que Jésus renvoie Nicodème dans le texte de l’Évangile de Jean (ch. 3) que nous avons lu aussi.
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Mais alors, ce texte-ci, sur le contact de Jésus et des enfants…
Pas de rapport immédiat avec la notion de l’Alliance, ou de l’Alliance renouvelée.
En revanche, il y a bien un rapport avec la portée des signes, des signes visibles, en rapport avec les sens, la vue, le toucher — un rapport, de la sorte, avec ces signes que l’on appelle les sacrements, parmi lesquels… le baptême finalement…
Voilà un texte bref, mais qui revient à trois reprises sur le toucher : on amène des enfants pour que Jésus les touche (v. 13). Et finalement (v. 16) il les embrasse, puis leur impose les mains.
Ce désir de voir Jésus toucher les enfants est ce qui irrite les disciples.
La réaction de Jésus est très… éloquente ; mais pas éloquente au sens habituel du mot, référant à un grand orateur, puisque Jésus ne fait pas l’orateur, mais touche les enfants !
Qu’est-ce qui peut irriter les disciples dans cette demande de gens simples de voir Jésus toucher leurs enfants ? On peut imaginer plusieurs aspects, depuis la crainte de la superstition, jusqu’au désir de voir Jésus entouré d’un peu plus de considération !
Les deux aspects ne sont d’ailleurs pas forcément si différents : qu’est-ce que les enfants sont capables de comprendre du message d’un tel prédicateur, prophète, messie ! Car tout de même, c’est bien son message qui porte la libération et le salut du monde !
Si petits, sont-ils mêmes capables de signifier une parole ou un acte de foi en ce message ? Que sera donc ce contact, sinon une façon de conforter la superstition des parents qui s’imaginent qu’être touché par un tel prophète leur portera bénéfice ?
Telles dont sans doute les questions des disciples…
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Et voilà que Jésus s’indigne… non pas contre les supposés superstitieux qui agacent les disciples, mais contre les disciples. Voilà qui est un peu gênant ! « Avec tout ce qu’il nous enseigne depuis qu’on le suit ! »
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Nous avons aussi lu 1 Corinthiens 12, 12-13 : « Comme le corps est un, tout en ayant une multitude de parties, et comme toutes les parties du corps, en dépit de leur multitude, ne sont qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ. Car c’est dans un seul Esprit que nous tous — soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit hommes libres — nous avons reçu le baptême pour appartenir à un seul corps ; et nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit. »
Un texte écrit dans le cadre de la réflexion de Paul sur les dons, les charismes, et sur ce qui apparaît comme une « hiérarchie » de ces dons.
Jésus, lui, n’a pas écrit. Ceux qui écrivent transmettent un message figé, figé au papier ou à la pierre (ou aujourd’hui à un support virtuel) ; un écrit relatant une parole antécédente vivante. En outre, la prédication n’est pas la première originalité de Jésus — rappelez-vous : « faites ce qu’ils disent »…
Ce que Jésus fait, mieux : ce qu’il est, — est plus important que ce que l’on peut en dire, de ce que lui-même peut dire ; pour ne rien dire, a fortiori, de ce que tel ou tel peut en écrire après coup !
Rappelez-vous la leçon de Paul, humble témoin, puisqu’il écrit, qu’il fige pour la postérité ce qui était d’abord vivant, au-delà des mots ; rappelez-vous sa leçon aux Corinthiens qui exaltent plus que tout les dons de la parole : c’est bien joli les dons de la parole, jusqu’à la prophétie, dire des choses merveilleuses — c’est bien joli, mais c’est des mots, et ce qui est le plus important, comme dans le corps, ce n’est pas forcément ce qui brille le plus, et je vais vous dire ce qui est le plus important, conclut Paul.
Un Paul humble par le fait qu’à ce moment-là, il ne fait qu’écrire, chose qui finalement est plus humble encore que proclamer la parole vivante : aimer, chérir, servir, voilà ce qui est au-delà des mots, ce qui est premier dans la hiérarchie des dons, de l’être, selon Paul, et selon l’Évangile.
Voilà ce que Jésus enseigne aux disciples depuis qu’ils le suivent… Au-delà des mots !… ces mots auxquels ils viennent d’achopper : « ne les empêchez pas, n’empêchez pas ces enfants »… Et ceux qui appellent ce contact que l’on attend de lui en lui emmenant ces enfants.
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Alors apparaît le sens de ce toucher, du contact de Jésus, et de sa façon de s’indigner à la réflexion des disciples, qui sont en train, sans s’en rendre compte, de renverser — au sens propre — : de mettre à l’envers l’Évangile.
Eux, les disciples, qui figeront plus tard au papier une parole d’abord proclamée comme parole vivante témoignant d’une présence, d’un contact : celui de la parole éternelle faite chair, avant d’être portée par les mots puis mise à l’encre et au papier.
Oh, si l’on n’avait pas les mots écrits des disciples, on n’aurait plus l’écho ces mots portés par l’Esprit dans la parole de Jésus, ces mots qui viennent donner le sens de ces gestes, de sa vie, de sa mort, de sa résurrection. Mais que seraient ces mots s’ils ne renvoyaient pas à une parole faite chair ? Du vent, puis du papier.
Alors Jésus s’indigne, et appelle à lui les enfants, porteurs par leur petitesse, cette humilité, de l’ordre des valeurs que lui est venu rétablir. Donnant ainsi un sens imprévu de ce qu’est une imposition des mains : le don du contact — « il les embrasse, puis leur impose les mains »…
Alors à ce point, ce geste de Jésus ce jour-là est en rapport bien précis avec le baptême ou avec la sainte Cène : les mots disent bien peu par rapport aux gestes dont ils sont le développement, mais qui n’atteignent jamais le tout de ce qu’ils signifient.
Notre intelligence est bien faible, pas tellement plus ferme que celle des plus petits ; pas tant à même de pouvoir se passer des signes et des gestes, qui se reçoivent en deçà des mots, comme ces signes que sont les sacrements, ou une imposition des mains : « la parole a été faite chair » pour être reçue par nous qui ne sommes que chair : toute chair est comme l’herbe.
Ce jour-là, notre tentation est dévoilée par les disciples : nous prendre pour de purs esprits.
Ce jour-là Jésus a dit quelque chose de l’Église, de son rassemblement au temple : ce n’est pas pareil qu’écouter un culte à la télé. La parole s’est faite chair. Elle s’est fait toucher et nous a touchés : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché, concernant la parole de vie » — en diront plus tard les disciples (1 Jean 1, 1).
Aujourd’hui Jésus rappelle que le Royaume de Dieu nous a atteints parce que nos sagesses ne pouvaient pas l’atteindre : le Royaume nous a touchés. C’est en Jésus qu’il nous a touchés pour nous amener à notre dignité d’enfants de Dieu dans la chair : « ces enfants que l’on me mène, dit Jésus, le Royaume de Dieu est pour ceux qui sont comme eux. »
C’est comme eux, en deçà de ce qu’on peut en dire, et a fortiori en écrire, qu’il s’agit de l’accueillir.
R.P.
Antibes, 30.08.09





