La tempête apaisée

21 juin 2009

Job 38, 1 & 8-11

1 Le Seigneur répondit alors à Job du sein de l’ouragan et dit:

8 Quelqu’un ferma deux battants sur l’Océan
quand il jaillissait du sein maternel,
9 quand je lui donnais les brumes pour se vêtir,
et le langeais de nuées sombres.
10 J’ai brisé son élan par mon décret,
j’ai verrouillé les deux battants
11 et j’ai dit : « Tu viendras jusqu’ici, pas plus loin ;
là s’arrêtera l’insolence de tes flots ! »

Marc 4, 35-41

35 Ce jour-là, le soir venu, Jésus leur dit : « Passons sur l’autre rive. »
36 Quittant la foule, ils emmènent Jésus dans la barque où il se trouvait, et il y avait d’autres barques avec lui.
37 Survient un grand tourbillon de vent. Les vagues se jetaient sur la barque, au point que déjà la barque se remplissait.
38 Et lui, à l’arrière, sur le coussin, dormait. Ils le réveillent et lui disent : « Maître, cela ne te fait rien que nous périssions ? »
39 Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence ! Tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme.
40 Jésus leur dit : « Pourquoi avez-vous si peur ? Vous n’avez pas encore de foi ? »
41 Ils furent saisis d’une grande crainte, et ils se disaient entre eux : « Qui donc est-il, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

*

On sait que l’Église a souvent perçu l’épisode de la tempête apaisée comme signifiant sa propre situation : barque du Christ sur les flots agités de ce monde.

Situation plus ou moins réelle selon tel ou tel contexte. L’Église primitive, on le sait, prenait le large, s’embarquant, fragile, face à un Empire romain qui ne lui épargnait aucune violence, aucune persécution. Elle était évidemment fondée à trouver une consolation dans ce texte, dans le récit de ce miracle de Jésus.

Les choses étant ce qu’elles sont, l’Église a continué, en d’autres périodes, à faire sienne cette lecture du miracle. L’Église s’est rarement avouée en situation tempérée. Il est vrai que l’inconfort, la menace, la douleur, ne connaissent pas de baromètre objectif. Telle personne subira comme une véritable catastrophe un revers que telle autre jugera insignifiant. Cette subjectivité à l’épreuve est fonction de l’éducation, des influences diverses, de la culture, etc. Cela doit nous conduire à l’humilité.

L’écrivain anglais George Orwell, dans son ouvrage décrivant les systèmes totalitaires, intitulé 1984, nous montre un pouvoir policier proche de la toute-puissance, parvenir à force de surveillance à connaître les terreurs intimes de ses sujets. Tel sera terrorisé par les insectes, tel par les incendies, tel par les instruments chirurgicaux, etc. Le héros du livre d’Orwell est terrorisé par les rats. Le pouvoir le sait et utilisera à son égard cet instrument-là de torture, voire simplement de menace de torture, les rats.

Ne sachant pas ce qu’endure autrui, nous sommes naturellement tentés de penser que nos épreuves à nous, quand nous en subissons, nos tempêtes, sont les plus menaçantes, suffisamment pour nous laisser au port…

Notre Église traverse pour sa part une période, peut-être pas de tempête, mais de difficultés économiques. Avec parfois une certaine propension à s’imaginer être la seule dans cette situation. Si cela est à même d’être rassurant, je peux, connaissant un certain nombre d’autres paroisses, dire que nous ne sommes pas les seuls. Je ne sais pas si c’est vraiment rassurant, non plus que de dire que ce type de problèmes ne concerne pas que l’Église, mais c’est ainsi. Et cela s’accompagne souvent d’une relative baisse des effectifs, qui correspond à une tendance générale, face aux tempêtes ou aux épreuves, au repli cellulaire et individuel, affectif et financier. Épreuve donc, aujourd’hui, — tempête peut-être, demain.

Malgré cela, il faut aussi le remarquer, aux yeux du reste du monde, l’Église en Occident et en Europe, et l’Europe en général, apparaissent comme étant dans une situation de confort extraordinaire. Combien de pays où l’on est persécuté pour être chrétiens — avec des bourreaux à l’abri du regard des médias ? Et ici, pour dire à quel point nous sommes de toute façon dans la même mer, il faudrait gratter assez peu pour découvrir que le silence médiatique n’est pas sans rapport avec la présence ou l’absence de matières premières recherchées de notre côté du monde…

Dans le même ordre, autre exemple d’inconfort plus significatif que le nôtre, plus besoin de gratter — c’est désormais connu —, l’explosion démographique des bidonvilles des pays du Sud n’est pas sans rapport avec le prix de nos produits de consommation, du café jusqu’au bœuf, que nous souhaitons naturellement maintenir au plus bas, accentuant indirectement un exode vers les villes des petits paysans de nombreux pays — cela sans compter la déforestation servant à cultiver un soja qui nourrit les animaux qui finissent dans nos assiettes, quand ce n’est pas, concernant le même soja, dans les moteurs de nos voitures.

Rapport quand même lointain, pourrait-on dire, avec notre tempête à nous ! Sauf que comme opinion publique, il est une façon de pester contre notre tempête, qui du coup n’est pas la nôtre seule, qui incite nos dirigeants à tenter de l’apaiser en faisant, non pas des miracles, mais des démarches, ou des non-démarches, par lesquelles, bien que les intermédiaires continuent à sucrer leur café au passage, les prix octroyés au départ restent bas, ainsi que les conditions sociales, et les déséquilibres mondiaux sont maintenus — ce qui va jusqu’à grossir le chômage chez nous. Sans compter l’épuisement de la planète…

Car si on pense ici à la crise économique et financière, on peut dès lors aussi penser à la crise écologique — sans doute primordiale. Si la destruction de la planète et de ses ressources continue à ce rythme, certains avertissent que dans dix ans le basculement pourrait être irréparable. Alors les problèmes engendrés par la crise financière actuelle pourraient même relever de l’anecdote !

Voilà que nous avons largement dépassé les difficultés budgétaires de notre Église. Avec pourtant un constat : nous sommes décidément tous dans la même mer…

*

Tout cela pour nous ramener à notre texte, pour y constater que c’est la mer, précisément, que Jésus apaise, la mer qui est la même pour tous ; il ne propose pas de ramener la barque au bord. Il apaise la tempête en lui donnant un ordre.

La mer, dans l’Antiquité, et donc à l’époque de notre récit, a toute une signification, une signification ambiguë.
La mer a certes une dimension positive : par exemple les pêcheurs que sont les Apôtres en tirent leur nourriture. À l’époque, on n’a pas encore détruit ou menacé des espèces entières, et l’équilibre écologique avec.
Mais la mer a alors surtout une signification négative, qui s’exprime dans cette tempête. Toujours menaçante, la mer signifie tout ce qui brave la Création. Seul Dieu peut la dompter et en fixer les limites. La mer a même une dimension de symbolique diabolique. C’est ainsi que, toujours symboliquement, l’Apocalypse annonce le jour où la mer ne sera plus.

La mer ramène alors symboliquement à la menace qui pèse aujourd’hui sur la survie de la planète. Menaçante, la mer n’échappe cependant pas au pouvoir de Dieu, au point-même que son Esprit n’est pas étranger à ses agitations. Rappelez-vous la Genèse, le récit de la Création : l’Esprit de Dieu planait à la surface des eaux.

Notre texte, lui, parle du vent que Jésus apaise. Souffle de Dieu ou vent créé, esprit angélique ou démoniaque, esprit bon ou mauvais, souffle et vent. L’Esprit de Dieu souffle où il veut, dit Jésus, montrant aux disciples l’action de Dieu, celui qui fixe ses limites à la mer, celui qui donne l’esprit ou le retient, celui qui donne ses ordres à la mer et aux anges et esprits et souffles, mais ne leur fait pas de concessions.

*

Jésus apaise donc la mer, en se faisant obéir du vent et de la mer qui sont les mêmes pour tous. En montrant la puissance divine à ses disciples, Jésus leur montre aussi que si lui a pouvoir sur la tempête, pour tous, il leur serait mal venu, à eux, de limiter leur foi en son pouvoir aux frontières de l’Église, ou de leur terre d’origine, Israël. Comme Église, c’est jusqu’aux fin-fonds de l’Empire romain, mer hostile, qu’il envoie leur barque.

Voilà qui nous ramène à notre tempête à nous, à l’autre bout de vingt siècles, notre tempête elle aussi plus vaste que notre seule barque, voilà qui nous ramène à notre crise économique et sociale, financière, et écologique. La tempête s’apaise pour tous, montre Jésus en réduisant à l’obéissance la mer et le vent ; elle s’apaise pour tous ou ne s’apaise pas.

Et ici Jésus pose une interpellation, comme celle du livre de Job percevant la voix de Dieu du milieu de la tempête. On a dit, on le sait, qu’un des aspects de la crise est le repli, cellulaire, individuel, affectif ou financier — après moi le déluge…

Au plan religieux, un tel repli s’appelle la secte ou l’intégrisme. On a dit que les Églises en Europe connaissent à peu près toutes, une crise similaire. Crise financière, crise de fréquentation, crise des effectifs, parallèle du chômage.

Or, cela n’est pas tout à fait vrai de tous les mouvements religieux. Actuellement, des mouvements religieux prospèrent, ceux qui promettent que demain, on rase gratis.

Or, un groupe qui succombe à la tentation sectaire ou intégriste ne prospère que grâce à la tempête. Mal serait venu à ceux vivent ainsi sur le mode du repli identitaire de tenter de l’apaiser. Plus c’est agité ailleurs, plus c’est calme chez nous, dans notre mouvement, et bientôt dans tous les lieux que l’on aura conquis : demain, on rase gratis. C’est qu’en général, là, on n’a jamais vraiment pris la mer, ou on y a renoncé, gesticulant plutôt depuis la plage. Jésus, lui, est dans la barque, au milieu des flots agités, agités pour tout le monde. Et il calme la tempête, pour tous.

Mais lorsqu’on voit sa barque être d’une façon ou d’une autre poussée à la mer, on découvre alors à quel point on ne l’avait peut-être pas prise jusqu’alors. Que proposer quand on ne fait que s’exclamer contre le monde ? Le fuir ?

Car au milieu des flots, contrairement à ce qu’il en est sur la plage, les choses peuvent s’avérer moins simples. Ce qui est vrai au niveau de l’Église l’est aussi au niveau de la Cité, les Apôtres sont envoyés dans la vaste Cité humaine, la Cité romaine en leur temps.

Nous y sommes envoyés aussi. Je vous envoie dans le monde, dit Jésus. Ce qui nous ramène aux pays pauvres, l’immense majorité de l’humanité. Au niveau de la Cité, l’équivalent de la secte existe aussi. C’est là aussi le repli sur soi, grâce auquel en temps de crise, seule la démagogie prospère. Elle n’a dès lors aucun intérêt à voir cesser la tempête. Parce qu’elle prospère grâce à elle, et parce qu’en outre, elle ne l’affronte pas, restant sur la plage.

Et quand on découvre que la tempête ne sera évidemment pas apaisée comme cela, on risque de voir simplement couler sa barque qu’on a bien bétonnée… Au rythme de la musique du Titanic : tant que ce n’est que le niveau inférieur qui est sous l’eau, tout va bien !

*

Dans la situation qui est la nôtre, le miracle de Jésus est un appel :
- à lui faire confiance : il a pouvoir sur toutes les tempêtes ; en lui est dévoilée notre identité réelle : votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu.
- et, sachant qu’il n’apaise la tempête que pour tout le monde et que notre barque ne peut connaître de paix que quand la tempête est apaisée pour tous, à aller courageusement dans le monde, pour notre humble part, à notre humble place, y vivre de façon responsable, concrète et réaliste, dans la solidarité, et dans un esprit de prière vraiment universelle. Esprit d’ouverture œcuménique qui résiste aux tentations sectaires. Esprit de solidarité qui résiste aux égoïsmes et autres replis.

Il ne nous est finalement demandé pas grand chose d’autre que la vigilance et la fidélité dans les petites choses. Mais ce peu de choses nous est demandé. Avec cette promesse : prenez courage, à Dieu obéissent même le vent et la mer de toutes nos crises.

R.P.
Antibes, 21.06.09