Du blé au pain du ciel
24 mai 2009

Jean 3, 13
Personne n’est monté au ciel, si ce n’est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est dans le ciel.
Jean 6, 33-39
33 Le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde.
34 Ils lui dirent : Seigneur, donne-nous toujours ce pain.
35 Jésus leur dit : Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif.
36 Mais, je vous l’ai dit, vous m’avez vu, et vous ne croyez point.
37 Tous ceux que le Père me donne viendront à moi, et je ne mettrai pas dehors celui qui vient à moi ;
38 car je suis descendu du ciel pour faire, non ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé.
39 Or, la volonté de celui qui m’a envoyé, c’est que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour.
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Savez-vous que dans la Bible, le pain apparaît avant le blé ?
De tous les plants et leurs fruits sur lesquels nous nous sommes penchés depuis quelques fêtes de printemps (vigne, olivier, figuier, et aujourd’hui blé), si le premier à apparaître est le figuier — ou ses feuilles, dont Adam et Ève couvrent la nudité de leur faute —, le second est le pain, connoté alors plutôt négativement — Genèse 3:19 : « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. »
Puis il réapparaît quelques chapitres plus loin, toujours avant le blé, mais de façon positive cette fois : Genèse 14:18 : « Melchisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin : il était sacrificateur du Dieu Très–Haut », préfiguration du Christ selon l’Epître aux Hébreux, le Christ qui nous donne le pain du ciel selon l’Évangile de Jean.
Voilà donc que le pain initial est le pain du ciel, ce pourquoi — qui sait ? — il apparaît avant le blé. Le pain d’éternité précède la plante qui porte le pain qui le signifie…
Alors le blé fait son entrée, d’emblée comme signe de bénédiction, en l’occurrence bénédiction du peuple de l’Alliance, bénédiction donnée alors par Abraham à Isaac : Genèse 27:28 « Que Dieu te donne de la rosée du ciel Et de la graisse de la terre, Du blé et du vin en abondance ! » Voilà qui annonce le signe du pain du ciel, la manne : « Avant de réciter le kiddouch, la table sera recouverte d’une nappe et dressée, et deux pains (en souvenir de la double ration de manne du désert) y seront posés et recouverts d’un napperon (souvenir de la rosée qui recouvrait la manne.) » — selon le Talmud.
Puis le blé à nouveau, ce signe de bénédiction, présenté comme tragédie quand il vient à manquer, annonce de l’exil, et de l’exil loin de Dieu selon le sens profond de l’exil. Le blé, alors, apparaît à nouveau lors de la famine qui conduira le peuple en Égypte où les greniers sont pleins — un exil comme prix du péché ; avoir vendu Joseph qui, lui, sait faire fructifier le blé. Joseph Premier ministre de cette Égypte dont les historiens nous apprennent qu’elle est le berceau non seulement des arts et des sciences, mais aussi celui de la… boulangerie !
Les paysans de la vallée du Nil cultivaient de nombreuses céréales. Les boulangers confectionnaient des pains de formes variées, souvent destinés aux rites et aux offrandes.
Farine, eau, sel, levain : ils tenaient déjà la recette du pain, qu’ils enrichissaient parfois de graisse, d’œufs ou de miel. Ils faisaient aussi des pains azymes, qui ne renfermaient pas de levain.
Pain destiné aux rites et aux offrandes, on retrouve la préfiguration, donnée en Melchisédek, de la prochaine liberté, celle de l’Exode, la Pâque des pains sans levain, et bientôt la manne du désert signe du pain du ciel qui précède le blé qui portera le pain.
Déjà tout est annoncé, tout est tracé, de l’annonce du malheur qui est dans le manque de pain — Joël 1:17 : « Les semences ont séché sous les mottes ; Les greniers sont vides, Les magasins sont en ruines, Car il n’y a point de blé. » — à son retour : Joël 2:19 : « L’Éternel répond, il dit à son peuple : Voici, je vous enverrai du blé, Du moût et de l’huile, Et vous en serez rassasiés ; Et je ne vous livrerai plus à l’opprobre parmi les nations. » Et, Joël 2:24 : « Les aires se rempliront de blé, Et les cuves regorgeront de moût et d’huile. »
Et cela vient de Dieu contrairement à ce que l’on pense quand on ne manque pas — Osée 2:8 : « mon peuple n’a pas reconnu que c’était moi qui lui donnais le blé, le moût et l’huile ; et l’on a consacré au service de Baal — c’est-à-dire de la vanité — l’argent et l’or que je lui prodiguais. »
Oui, cela vient bien de Dieu — Psaume 65:9 : « Tu visites la terre et tu lui donnes l’abondance, Tu la combles de richesses ; Le ruisseau de Dieu est plein d’eau ; Tu prépares le blé, quand tu la fertilises ainsi. » Psaume 78:24 : « Il fit pleuvoir sur eux la manne pour nourriture, Il leur donna le blé du ciel. »
Cela vient de Dieu qui promet tout à nouveau — Ésaïe 62:8 : « L’Éternel l’a juré par sa droite et par son bras puissant : Je ne donnerai plus ton blé pour nourriture à tes ennemis, Et les fils de l’étranger ne boiront plus ton vin, Produit de tes labeurs. »
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Comme annonce de l’accomplissement de la promesse, Dieu, par le prophète Malachie, défiait le peuple : « mettez-moi à l’épreuve, et vous verrez si je n’ouvre pas pour vous les écluses du ciel » (Mal 3:10). Le prophète parlait alors de la dîme : « donnez la dîme de votre revenu, et vous vous enrichirez ».
Telle est l’épreuve : allons-nous travailler pour la nourriture qui pourrit — puis de là pour la pourriture qui nourrit… nos amertumes ? Car prenons-y garde, rappelons-nous que la manne accumulée pourrissait. Et au peuple aveugle à sa vraie faim, sourd à la vraie Parole, en redemandant, exigeant plus, du luxe, des viandes, Dieu en a donné finalement : des cailles, en quantité, au point que “les dents du fond trempaient”, au point qu’on en vomissait… mais n’en était pas rassasié.
Psaume 105, 40 : « A leur demande, il fit venir des cailles, Et il les rassasia du pain du ciel. »
Ce pourquoi Jésus rappelle : ce que vous a donné Moïse ce jour-là, ce n’est pas ça le pain du ciel ! Le vrai pain, vraie bénédiction est celui qui nous vient de la promesse de Dieu, sa parole.
Ce pain qu’il nous prodigue tout à nouveau quand Jésus annonce : “Moi je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif” (Jn 6:35).
Jésus ne s’y trompe pas : aux foules qui le poursuivent de leurs pieuses assiduités, il réplique : “vous me cherchez, non parce que vous avez vu des miracles, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés” (Jn 6:26).
Cet esprit est ce que Jésus reproche alors à ses interlocuteurs : pour quelle raison viennent-ils de se mettre en peine de traverser la mer de l’autre côté de laquelle Jésus les nourrissait la veille ?
Lui n’attend aucune gloire que pourraient lui apporter ses actions ou ses fréquentations. On l’a ainsi vu se retirer du peuple, qui entendait le gratifier d’un titre royal ; s’en venant par la suite de ce côté du lac… à pied pour sa part, doublant la barque des disciples.
Un retrait qui annonce celui de l’Ascension.
Refusant la gloire dont on veut l’entourer, Jésus montre l’intérêt réel qu’il porte aux brebis sans berger.
Et Jésus d’inviter ses auditeurs à travailler pour une autre nourriture, celle qui subsiste pour la vie éternelle (v.27). Un travail, une “œuvre de Dieu” qui consiste… à “croire à celui qu’il a envoyé” (v.29) — à savoir lui, Jésus.
Et là, on découvre une réaction étrange à cet appel à la foi adressé à cette foule qui vient d’assister à la multiplication des pains : pour appuyer la foi qu’on lui demande, la foule requiert un miracle afin de croire Jésus ! On est tenté de penser : mais enfin, ce miracle elle vient de le voir, de le toucher, de le goûter ! Il vient de multiplier les pains !
C’est là le blé semé abondamment, jusqu’aux ronces ou au bord du chemin, sachant qu’il en tombera de toute façon dans la bonne terre, qui portera jusqu’à plus de cent fois ce qu’il était…
La suite du texte nous a fait comprendre que plusieurs entendaient — à tort — par ce miracle : sa perpétuation, chaque matin, comme la manne : “nos pères ont mangé la manne dans le désert” (v.31).
Rien de nouveau sous le soleil : on persiste à regretter les marmites égyptiennes, se manifesteraient-elles sous l’espèce d’un miracle. On nourrit dans le miracle l’espérance d’une sécurité matérielle définitive.
Et alors le signe miraculeux — selon le terme employé par l’Évangile de Jean — reste finalement secondaire à nos yeux et nos inquiétudes. Ou bien le signe devient signe à la simple mesure de nos espérances, pendant exact de nos nostalgies.
Or ce que Jésus veut nous dire, nous faire toucher, nous faire goûter, c’est qu’au-delà de nos nostalgies temporelles – de nos souvenirs d’enfance, d’école, de service militaire, que sais-je encore ! — au-delà en un mot de nos nostalgies d’Égypte, il est une racine incontournable de nos tournements vers nos paradis : “en elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes” (Jn 1:4).
Cette racine est la Parole éternelle dont Jésus est l’Incarnation. Et par laquelle il affirme : “mon Père vous donne le vrai pain venu du ciel” (Jn 6:32) : “moi, je suis le pain de vie” (v.35).
Au-delà de nos recherches légitimes, mais finalement idolâtres, de manne, de cailles ou de marmites égyptiennes, le Christ, nous guidant à travers nos périls nous conduit, bon berger, à la découverte de la vraie nostalgie, la blessure de son propre égorgement advenu dès la fondation du monde, son corps déchiré, pain du ciel, vrai nourriture de notre seule foi.
Alors, blé qui tombe en terre, Jésus peut dire : « mon Père vous donne le vrai pain venu du ciel » (Jn 6:32).
Où l’on retrouve le blé par lequel le pain se constitue en ce temps en signe du pain d’éternité — Jean 12:24 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. »
R.P.,
Vence, fête de printemps, 20.05.09





