Le vrai cep
10 mai 2009
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Jean 15, 1-8
1 “Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron.
2 Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l’enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde, afin qu’il en porte davantage encore.
3 Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite.
4 Demeurez en moi comme je demeure en vous! De même que le sarment, s’il ne demeure sur la vigne, ne peut de lui-même porter du fruit, ainsi vous non plus si vous ne demeurez en moi.
5 Je suis la vigne, vous êtes les sarments: celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.
6 Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il se dessèche, puis on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent.
7 Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez, et cela vous arrivera.
8 Ce qui glorifie mon Père, c’est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples.
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Entre 1864 et 1900, un puceron, nouveau en Europe, le phylloxéra, ravageait les vignobles. Il a fallu tout reconstituer, en arrachant les anciens plants et en introduisant un nouveau cep qui résiste au parasite, sur lequel on puisse greffer l’ancienne vigne. C’est à une situation similaire, au plan spirituel, qu’il est fait allusion dans notre texte.
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Lorsque Jésus parle de vigne et de vigneron, les disciples voient très bien à quoi il fait allusion. C’était une image classique par laquelle les prophètes désignaient la relation de Dieu avec son peuple. Cette relation de Dieu avec son peuple, avec toutes ses difficultés et tous ses aléas, était centrée, on le sait, sur le Temple de Jérusalem. C’était là seulement que l’on sacrifiait. On y montait pour cela régulièrement en pèlerinage.
Au moment où l’Évangile situe cette conversation de Jésus et de ses disciples, on est en plein dans une de ces périodes de pèlerinage. Pèlerinage important, celui de Pessah, la Pâque, par laquelle on commémore la libération de l’esclavage — et ce 10 mai, jour national de commémoration de l’abolition de l’esclavage, il est bon de le rappeler : libération de tous les esclavages, de tous nos esclavages.
Quant aux vignes, cela tombe donc à peu près en la période qui précède la Pâque. C’est-à-dire celle de la fin de la taille. La taille est sur la fin, on brûle les sarments que l’on a coupés et qui ont séché, les premières pousses apparaissent. C’est là le décor qui entoure notre texte.
Entre la vigne et Temple, le rapport est souligné en ce que sur les portes du Temple d’alors, le Temple d’Hérode, est sculpté un cep, justement, qui symbolise bien ce qu’il en est classiquement : Israël est la vigne, Dieu est le vigneron, leurs rapports se nouent au Temple. Ainsi quand Jésus leur dit : « le vrai cep, c’est moi », les disciples ont tout lieu de comprendre qu’il s’agit d’une chose importante, en tout cas troublante, dont il parle.
Mais déjà en soi bien sûr, avant leur signification spirituelle autour du Temple ou du corps de Jésus, le vin et la vigne qui le porte sont dans la Bible, signes de bénédiction. Cultiver sa vigne, en boire le vin, tel est, pour une bonne part, le bonheur, selon la Bible.
Ainsi l’Ecclésiaste le résume : « Va, mange avec joie ton pain et bois de bon cœur ton vin, car déjà Dieu a agréé tes œuvres » (Ecclésiaste 9:7). Et pour le Deutéronome : « Dieu t’aimera, te bénira, te rendra nombreux et il bénira le fruit de ton sein et le fruit de ton sol, ton blé, ton vin nouveau et ton huile, tes vaches pleines et tes brebis mères, sur la terre qu’il a juré à tes pères de te donner » (Deutéronome 7:13). Ou : « En sécurité, Israël se repose; elle coule à l’écart, la source de Jacob, vers un pays de blé et de vin nouveau, et le ciel même y répand la rosée » (Deutéronome 33:28).
En ces jours heureux, les jours de la bénédiction, le vin, fruit de la vigne, signe de joie, entre simplement dans un quotidien qui oublie son bonheur. Qui oublie le revers de la médaille, le jour où l’on découvre que précisément on connaît le bonheur passé lorsqu’on l’a perdu : pèse en permanence la menace du jour où : « Tu planteras et tu soigneras des vignes, mais tu ne boiras pas de vin, tu ne feras même pas la vendange, car le ver aura tout mangé » (Deutéronome 28:39). Le ver, le gel, ou cet autre ver qu’est l’ennemi vainqueur, le jour de l’exil : « ces maisons en pierre de taille que vous avez bâties, vous n’y résiderez pas; ces vignes de délices que vous avez plantées, vous n’en boirez pas le vin » (Amos 5:11).
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Quand le Temple, symbolisé par la vigne, est menacé, tout le bonheur promis, symbolisé lui aussi, par la joie du vin, est menacé. Jésus l’a dit à plusieurs reprises. Les Romains sont dans la ville. Le peuple, et surtout les responsables, sont bien conscients de la menace. Et la menace est donc mise en parallèle avec les paraboles des anciens prophètes sur la vigne et le vigneron. Jésus réutilise ces anciennes paraboles pour dire cette menace nouvelle qui veut qu’encore, comme antan, le Temple est en passe d’être détruit, et avec lui la joie du peuple. La destruction du Temple aura lieu quarante ans plus tard, en 70. Alors, dans notre texte, un nouveau cep est déjà planté. C’est Jésus lui-même : il est la vigne.
Déjà se réalise ce qui s’accomplira en 70. Un nouveau temple s’enracine, comme parole de consolation en vue de ce qui va arriver. Les sarments que l’on voit brûler au bord du chemin en cette fin de la période de la taille prennent des signes de prophétie. Le Temple aussi sera brûlé, par Romains. Les anciens plants seront déracinés.
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Ce qui porte du bon fruit est émondé, taillé. Le fruit sera bon, c’est sûr, parce que la sève du bon cep coule dans sarments déjà émondés, ce produit de la greffe de l’ancienne vigne sur le cep nouveau, le nouveau Temple, céleste, dévoilé dans le corps du Christ ressuscité.
Sans compter les Romains, nous avons une explication, qui nous concerne tous, de la destruction du Temple : le temps a fait son œuvre. L’Épître aux Hébreux le dit ainsi : en ses formes, rassemblée au tour du Temple, justement, l’Alliance est comme usée (Hé 8:13), appelée à être renouvelée. Et Jean exprime cette idée dans toute sa force : le monde s’est usé. Avec la prochaine destruction du Temple par les Romains, c’est le vieux monde qui meurt ; il montre ainsi déjà qu’il est mortel, corruptible. Mais l’Alliance est éternelle : “ma parole ne passera pas”, tandis que le monde passe.
Car le monde s’use, et cela affecte même le Temple : les épicuriens, philosophes alors en vogue chez les Romains, professaient à la même époque que « les temples, les statues des dieux, s’affaissent trahis par l’âge » ; il n’est pas jusqu’aux astres qui ne soient corruptibles, disait leur chef de file latin, Lucrèce (cf. Lucrèce – Ier siècle ap. J.C. -, De la nature, livre V, trad. Clouard, Paris, Flammarion, coll. G.F., 1964, p.164-165. — cf. Ps 102:27 ; Mt 24:35).
Le vieux monde s’use, le nouveau se prépare, dans la chair du Christ, à la veille d’une Pâque qui le verra mourir pour ressusciter. C’est de cette vie là, vie de résurrection, qu’il faut vivre. C’est sur ce cep-là qu’il faut être greffé pour porter le fruit nouveau, le fruit de vie que Dieu attend de sa vigne.
Le vieux monde — symbolisé par un Temple fait de mains d’hommes, comme le disait Salomon inaugurant le premier Temple, fait de mains d’hommes et donc destructible —, le vieux monde se meurt, atteint par le temps, par la maladie, le phylloxéra — ce phylloxéra qu’est le péché. C’est à la racine même, le Temple, que ce vieux monde s’avère mortel, qu’il s’avère vicié.
Ici est enseignée une nouvelle leçon sur la fragilité d’un bonheur passager : « Israël, vigne florissante, produisait du fruit à l’avenant. Plus ses fruits se multipliaient, plus il multipliait les autels; plus sa terre était belle, plus ils embellissaient les stèles » (Osée 10:1).
Mais voilà : « La vigne est étiolée, le figuier flétri; grenadier, palmier, pommier, tous les arbres des champs sont desséchés. La gaieté, confuse, se retire d’entre les humains » (Joël 1:12). C’est aussi sous cet angle qu’à travers la vigne et le vin, les prophètes conduisaient antan toute une méditation, en lien avec l’exil et la destruction du Temple, en lien avec la nostalgie des jours du bonheur passé.
Et au-delà, cette nostalgie plus fondamentale. Au-delà du regret de la vigne féconde des jours passés, au-delà de la joie du bon vin des jours qui s’en sont allés, se dessine une nostalgie plus fondamentale, marquée par la destruction du Temple, la nostalgie qui est aussi celle de Dieu, celle des Psaumes, celle du temps où les temples étaient pleins, où l’on chantait à pleins poumons.
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C’est alors un encouragement que Jésus adresse à ses disciples, en prévision des temps difficiles qu’ils vont traverser, en butte tant à la menace romaine, qu’à l’incompréhension.
Car le vieux monde perdure manifestement, et ce jusqu’aujourd’hui, avec ses difficultés, ses douleurs, ses deuils, sa violence, son injustice, le péché. Le temps qui n’a pas fini de l’user, continue de nous blesser. La détresse perdure, et à l’époque, pour les disciples, est en passe de s’intensifier ; par la menace romaine. C’est un temps terrible.
Mais Jésus les appelle ici, et nous appelle, à voir jusque dans la plus intense des détresses, lorsque tout s’écroule — comme par un phylloxéra —, il nous appelle à voir le signe de ce que quelque chose de neuf et de glorieux est en passe de se mettre en place.
Et nous voilà au cœur des chants bibliques sur le vin et la vigne, comme le Cantique des Cantiques célébrant la joie dans l’amour de Dieu pour son peuple.
Car les textes sur la vigne célèbrent l’amour de Dieu pour son peuple, et aussi l’amour de Dieu pour l’âme nostalgique du vrai bonheur, l’âme qui soupire après lui, ce bonheur qui nous échappe en notre quotidien, ce bonheur dont la vigne est la marque, la vigne des temps heureux, d’avant l’exil, notre exil à tous loin de Dieu et du temps de la promesse du bonheur revenu.
Alors Dieu plante un nouveau cep, le vrai cep éternel, qui ne s’use pas, le Temple spirituel et vivant, corps du Ressuscité. Ici s’enracine le vrai fruit.
C’est alors en son sens le plus profond que le cep, devient le signe, carrefour de la rencontre entre Dieu et son peuple. Dieu recueille la joie en son peuple, comme le peuple trouve la joie en son Dieu, une joie comme celle que procure le fruit de la vigne en un repas amical. La rencontre de la joie s’est faite en celui, Jésus, qui s’est appelé lui-même le Cep. Il est lui-même la vigne qui réjouit Dieu, et par laquelle Dieu réjouit les siens. De lui s’écoule le vin nouveau promis. Ce vin qu’il nous a donné comme signe de son sang qui nous fait vivre comme la sève coule du cep dans les sarments, de sorte que nous portions nous-mêmes, que nous soyons nous-mêmes, ce fruit qui réjouit Dieu dans l’Éternité.
Concernant la destruction du Temple, Jésus prévient : il y aura alors une détresse telle qu’il n’y en a pas eu jusqu’à présent. Il ne minimise pas l’événement. Mais il ajoute un peu plus loin : alors levez vos têtes, car votre délivrance est proche.
Je suis le vrai cep. Aussi, à cause même de cette parole, sachez que, greffés en moi, vous êtes déjà émondés pour porter un fruit incorruptible, un fruit éternel, le fruit de mon amour, ma sève de ressuscité — moi le vrai Temple — ma sève qui est en vous.
R.P.
Antibes, 10.05.09





