Pentecôte
31 mai
« Il vous fera accéder à la vérité tout entière. »

Actes 2, 2-6
2 Tout à coup il y eut un bruit qui venait du ciel comme le souffle d’un violent coup de vent: la maison où ils se tenaient en fut toute remplie;
3 alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s’en posa sur chacun d’eux.
4 Ils furent tous remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler d’autres langues, comme l’Esprit leur donnait de s’exprimer.
5 Or, à Jérusalem, résidaient des Juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel.
6 A la rumeur qui se répandait, la foule se rassembla et se trouvait en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue.
Jean 15, 26-27
26 “Lorsque viendra le Consolateur que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra lui-même témoignage de moi;
27 et à votre tour, vous me rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement.
Jean 16, 12-15
12 J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant.
13 lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir.
14 Il me glorifiera, parce qu’il prendra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera.
15 Tout ce que le Père a est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il prend de ce qui est à moi, et qu’il vous l’annoncera.
*
Quelques quarante jours avant Pentecôte, Jésus annonce, dans ce texte, l’envoi de l’Esprit saint, qui nous le dévoile comme Christ glorifié, pour nous envoyer à notre tour. Cet envoi de l’Esprit saint comme tout à nouveau, lors d’une fête juive de Shavouoth du premier siècle de notre ère, est ce que nous fêtons aujourd’hui.
*
Cela commence donc, quarante jours avant, par une chose étrange. Alors que Jésus va partir, être retiré à ses disciples, concrètement qu’il va mourir ; il annonce dans ce départ, cette réalité étonnante de la vie de Dieu avec le monde : le signe de son retrait à lui, son absence. Car si Dieu est présent partout, et si le Christ ressuscité est lui-même corporellement présent — il est ici —, il est aussi étrangement absent, caché, comme l’est aussi le Père — nous ne le voyons pas.
Cela signifie plusieurs choses. D’abord qu’il règne, que l’on n’a point de mainmise sur lui, un peu comme ces princes antiques qui exerçaient leur pouvoir en restant toujours cachés de tous, sauf à quelques occasions réservées à leurs proches — cachés derrière une série de voiles. Le rituel biblique exprime cela par le voile du Tabernacle, puis celui du Temple, derrière lequel ne vient, et qu’une fois l’an, le grand prêtre.
Ce lieu très saint a son équivalent céleste, comme nous l’explique l’Épître aux Hébreux (8:5) lisant l’Exode (25:40). Temple céleste dans lequel officie le Christ.
C’est dans ce lieu très saint céleste qu’il est entré par son départ, au-delà du voile dit l’Épître aux Hébreux, départ avéré à sa mort — ce qui est signifié dans sa Résurrection et son Ascension. Le Christ entre dans son règne et se retire, voilé dans une nuée. Sa croix est alors, comme il l’annonçait, sa glorification : « l’Esprit de vérité vous conduira dans toute la vérité ; [...] Il me glorifiera, parce qu’il prendra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera » (Jean 16, 13-14).
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Le don de l’Esprit est alors la présence de celui qui ne se laisse plus voir, et le partage de sa vie. Jésus présent de façon visible, Jésus dans ce monde, est celui qu’on voulait fixer sur un trône palpable, lors des Rameaux, il est celui qu’on croyait fixer, par la crucifixion ; ou celui dont on voudrait se faire un Dieu commode, saisissable, visible, en somme.
Or Jésus manifeste le Dieu insaisissable, invisible, celui qui nous échappe, qui échappe à nos velléités de nous en fixer la forme, d’en faire une idole ! Une telle volonté relève de l’esprit du monde.
Mais l’Esprit de Dieu, l’Esprit saint, est celui qui nous communique cette impalpable, imperceptible présence au-delà de l’absence, et nous met dans la communion de l’insaisissable. C’est pourquoi sa venue est liée au départ de Jésus — ce que Jésus vient de dire à ses disciples : « si je ne m’en vais pas, le Saint Esprit, ne viendra pas ».
Nous laissant ainsi la place, il nous permet alors de devenir par l’Esprit saint ce à quoi Dieu nous destine, ce pourquoi il nous a créés.
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Cela nous enseigne en parallèle ce qu’il nous appartient de faire en ces temps d’absence : devenir ce à quoi nous sommes destinés, en marche vers le Royaume ; accomplissement de la Création.
C’est à présent, dans cette perspective, l’ultime étape du projet de Dieu : l’effusion de l’Esprit promise par les prophètes — « comme l’eau couvre le fond des mers », une effusion générale (Joël 3 / Actes 2), sur tous les peuples (Actes 8 & 10). C’est là la nouveauté fondamentale, cette universalité, car en Israël, les fidèles connaissaient la vie de l’Esprit déjà auparavant (voir par ex. Luc 2:25) — et des temps d’effusion, de réveil. Dorénavant, dans cette nouvelle effusion, tous les peuples sont au bénéfice du don de Dieu : « élevé de la terre », le Christ, selon sa promesse, « attire tous les hommes à lui » (Jean 12:32).
Cela pour une connaissance partagée du Père, ce qui est la vie éternelle : « la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ » (Jean 17:3). Cette connaissance, cette consolation, n’est autre que la communion à son humilité, à son entrée dans la condition de l’esclave, que nous sommes conviés à faire nôtre (Philippiens 2:4-6) — connaissance de la vérité, car sans humilité, il n’y a que mensonge sur nous-même.
C’est une dépossession à laquelle nous sommes appelés. La dépossession que suppose le don de l’Esprit saint est la dépossession de toute sagesse et puissance qu’a connue Jésus crucifié (1 Co 2:1-11 ; Ph 2:7). Dépossession qui doit aussi être notre part.
Ce n’est pas une incitation à l’irresponsabilité, mais une mise en garde contre une façon de s’imaginer régner, une façon, qui est mensonge, de refuser d’être dépossédé comme le Christ l’a été. Cette façon de croire qu’on est mieux placé qu’autrui pour démêler ses problèmes ; une façon de s’arroger la place de Dieu, là où le Christ, lui s’en est dépossédé. C’est ainsi que son Esprit nous conduira dans toute la vérité, et dans la gloire qui est la sienne — élevé à croix.
Or cette dépossession correspond précisément à l’action mystérieuse de Dieu dans la création. On lit dans la Genèse que Dieu est entré dans son repos. Dieu s’est retiré pour que nous puissions être, comme le Christ s’en va, par la croix avant l’Ascension — et c’est sa glorification — pour que vienne l’Esprit qui nous fasse advenir nous-mêmes en Dieu.
Il y a là une puissante parole d’encouragement pour nous tous. L’Esprit saint remplit de sa force de vie quiconque, étant dépossédé, jusqu’à être abattu, en appelle à lui en reconnaissant cette faiblesse et cette incapacité. L’Esprit saint ne remplit pas un peuple ou un individu plein de lui-même.
C’est au contraire quant nous sommes sans force, que tout devient possible. « Ma grâce te suffit car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse », est–il dit à Paul (2 Co 12). Ou Pierre qui vient de renier Jésus, faiblesse immense, est à la veille de recevoir la puissance qui va l’envoyer, plein de la seule force de Dieu, jusqu’aux extrémités de la terre.
Et de même tous les disciples, dont la faiblesse, la dépossession de toute capacité, a été la porte du déferlement de l’Esprit saint. Il me semble qu’il y a là un message très actuel pour nous tous, pour nous, Église faible, en perte de capacités, en un peuple affaibli.
S’il y avait là un signe pour nous d’un proche déferlement nouveau ? À nous, à présent, de reconnaître notre faiblesse et notre abattement et d’en appeler dès lors à celui-là seul par qui tout est possible, et sans qui nous ne pouvons rien faire.
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Nous sommes, 2000 ans après, toujours dans la période qui a suivi cet événement de Pentecôte ; où, en quelque sorte, l’étape ultime de la création se met en place. Le jour s’approche de l’entrée de la Création dans le repos de Dieu, le jour de l’apaisement qu’appellent les prières du peuple de Dieu dans la liturgie divine dans laquelle s’inscrivent aussi les Apôtres (Actes 2, v.14).
En se retirant, ultime humilité à l’image de Dieu, le Christ, Dieu créant le monde, nous laisse la place pour qu’en nous retirant à notre tour, nous devenions, par l’Esprit, par son souffle mystérieux, ce que nous sommes de façon cachée. Non pas ce que nous projetons de nous-mêmes, non pas ce que nous croyons être en nous situant dans le regard des autres.
Devenir ce que nous sommes en Dieu qui s’est retiré pour que nous puissions être, par le Christ qui s’est retiré pour nous faire advenir dans la liberté de l’Esprit saint, suppose que nous nous retirions à notre tour de tout ce que nous avons pris l’habitude de croire de nous-mêmes, suppose que nous nous retirions de l’image qu’ont forgée de nous nos parents, nos maîtres, nos amis ou ennemis ; que nous nous retirions de la volonté de différencier par nous-mêmes pour être dans la vérité, conduits par L’Esprit de vérité dans toute la vérité et en premier lieu, à nouveau par l’humilité. Calvin, dont la pensée est en grande partie une méditation de l’œuvre de Esprit saint, ouvre ainsi son Institution chrétienne : « Toute la somme presque de nostre sagesse, laquelle, à tout conter, mérite d’estre réputée vraye et entière sagesse, est située en deux parties : c’est qu’en cognoissant Dieu, chacun de nous aussi se cognoisse. »
L’Esprit de Dieu est celui qui insuffle en nous la liberté de n’être rien de ce dont nous aurions la maîtrise, de ne plus rechercher ce que nos habitudes nous ont rendu désirable, de ne plus aimer, ni haïr en réaction.
Cela vaut aussi pour notre projet d’Église, pour les raisons de notre désir d’annoncer tout à nouveau l’Évangile. Précisément il s’agit là aussi de dépossession. Qu’il n’y ait en nos projets aucune raison autre que la gratuité de l’envoi de l’Esprit saint.
Le Christ lui-même s’est retiré pour nous laisser notre place, pour que l’Esprit vienne nous animer, cela à l’image de Dieu se retirant dans son repos pour laisser le monde être. À combien plus forte raison, devons-nous voir se retirer tous nos modèles et nos anti-modèles, tous nos désirs de nous démarquer, ou de perpétuer ce que nous prétendons être.
C’est dans ce renoncement seulement que se complète notre création à l’image de Dieu. C’est là seulement qu’est notre entrée avec le Christ dans le Temple éternel qu’est appelé à devenir ce monde. Hors cela il n’est que stérile agitation et poursuite de la vanité.
Que ce jour soit pour nous une prière de retrait en Dieu. De sorte que l’Esprit de Dieu que nous envoie le Christ se retirant, déferle en nous comme la sève dans le Cep, et soit le souffle qui nous permettant de nous retirer de nous-mêmes, nous fasse alors accéder à la liberté de devenir enfants de Dieu et au sens de notre mission.
R.P.
Antibes, Pentecôte, 31.05.09
Du blé au pain du ciel
24 mai

Jean 3, 13
Personne n’est monté au ciel, si ce n’est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est dans le ciel.
Jean 6, 33-39
33 Le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde.
34 Ils lui dirent : Seigneur, donne-nous toujours ce pain.
35 Jésus leur dit : Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif.
36 Mais, je vous l’ai dit, vous m’avez vu, et vous ne croyez point.
37 Tous ceux que le Père me donne viendront à moi, et je ne mettrai pas dehors celui qui vient à moi ;
38 car je suis descendu du ciel pour faire, non ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé.
39 Or, la volonté de celui qui m’a envoyé, c’est que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour.
*
Savez-vous que dans la Bible, le pain apparaît avant le blé ?
De tous les plants et leurs fruits sur lesquels nous nous sommes penchés depuis quelques fêtes de printemps (vigne, olivier, figuier, et aujourd’hui blé), si le premier à apparaître est le figuier — ou ses feuilles, dont Adam et Ève couvrent la nudité de leur faute —, le second est le pain, connoté alors plutôt négativement — Genèse 3:19 : « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. »
Puis il réapparaît quelques chapitres plus loin, toujours avant le blé, mais de façon positive cette fois : Genèse 14:18 : « Melchisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin : il était sacrificateur du Dieu Très–Haut », préfiguration du Christ selon l’Epître aux Hébreux, le Christ qui nous donne le pain du ciel selon l’Évangile de Jean.
Voilà donc que le pain initial est le pain du ciel, ce pourquoi — qui sait ? — il apparaît avant le blé. Le pain d’éternité précède la plante qui porte le pain qui le signifie…
Alors le blé fait son entrée, d’emblée comme signe de bénédiction, en l’occurrence bénédiction du peuple de l’Alliance, bénédiction donnée alors par Abraham à Isaac : Genèse 27:28 « Que Dieu te donne de la rosée du ciel Et de la graisse de la terre, Du blé et du vin en abondance ! » Voilà qui annonce le signe du pain du ciel, la manne : « Avant de réciter le kiddouch, la table sera recouverte d’une nappe et dressée, et deux pains (en souvenir de la double ration de manne du désert) y seront posés et recouverts d’un napperon (souvenir de la rosée qui recouvrait la manne.) » — selon le Talmud.
Puis le blé à nouveau, ce signe de bénédiction, présenté comme tragédie quand il vient à manquer, annonce de l’exil, et de l’exil loin de Dieu selon le sens profond de l’exil. Le blé, alors, apparaît à nouveau lors de la famine qui conduira le peuple en Égypte où les greniers sont pleins — un exil comme prix du péché ; avoir vendu Joseph qui, lui, sait faire fructifier le blé. Joseph Premier ministre de cette Égypte dont les historiens nous apprennent qu’elle est le berceau non seulement des arts et des sciences, mais aussi celui de la… boulangerie !
Les paysans de la vallée du Nil cultivaient de nombreuses céréales. Les boulangers confectionnaient des pains de formes variées, souvent destinés aux rites et aux offrandes.
Farine, eau, sel, levain : ils tenaient déjà la recette du pain, qu’ils enrichissaient parfois de graisse, d’œufs ou de miel. Ils faisaient aussi des pains azymes, qui ne renfermaient pas de levain.
Pain destiné aux rites et aux offrandes, on retrouve la préfiguration, donnée en Melchisédek, de la prochaine liberté, celle de l’Exode, la Pâque des pains sans levain, et bientôt la manne du désert signe du pain du ciel qui précède le blé qui portera le pain.
Déjà tout est annoncé, tout est tracé, de l’annonce du malheur qui est dans le manque de pain — Joël 1:17 : « Les semences ont séché sous les mottes ; Les greniers sont vides, Les magasins sont en ruines, Car il n’y a point de blé. » — à son retour : Joël 2:19 : « L’Éternel répond, il dit à son peuple : Voici, je vous enverrai du blé, Du moût et de l’huile, Et vous en serez rassasiés ; Et je ne vous livrerai plus à l’opprobre parmi les nations. » Et, Joël 2:24 : « Les aires se rempliront de blé, Et les cuves regorgeront de moût et d’huile. »
Et cela vient de Dieu contrairement à ce que l’on pense quand on ne manque pas — Osée 2:8 : « mon peuple n’a pas reconnu que c’était moi qui lui donnais le blé, le moût et l’huile ; et l’on a consacré au service de Baal — c’est-à-dire de la vanité — l’argent et l’or que je lui prodiguais. »
Oui, cela vient bien de Dieu — Psaume 65:9 : « Tu visites la terre et tu lui donnes l’abondance, Tu la combles de richesses ; Le ruisseau de Dieu est plein d’eau ; Tu prépares le blé, quand tu la fertilises ainsi. » Psaume 78:24 : « Il fit pleuvoir sur eux la manne pour nourriture, Il leur donna le blé du ciel. »
Cela vient de Dieu qui promet tout à nouveau — Ésaïe 62:8 : « L’Éternel l’a juré par sa droite et par son bras puissant : Je ne donnerai plus ton blé pour nourriture à tes ennemis, Et les fils de l’étranger ne boiront plus ton vin, Produit de tes labeurs. »
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Comme annonce de l’accomplissement de la promesse, Dieu, par le prophète Malachie, défiait le peuple : « mettez-moi à l’épreuve, et vous verrez si je n’ouvre pas pour vous les écluses du ciel » (Mal 3:10). Le prophète parlait alors de la dîme : « donnez la dîme de votre revenu, et vous vous enrichirez ».
Telle est l’épreuve : allons-nous travailler pour la nourriture qui pourrit — puis de là pour la pourriture qui nourrit… nos amertumes ? Car prenons-y garde, rappelons-nous que la manne accumulée pourrissait. Et au peuple aveugle à sa vraie faim, sourd à la vraie Parole, en redemandant, exigeant plus, du luxe, des viandes, Dieu en a donné finalement : des cailles, en quantité, au point que “les dents du fond trempaient”, au point qu’on en vomissait… mais n’en était pas rassasié.
Psaume 105, 40 : « A leur demande, il fit venir des cailles, Et il les rassasia du pain du ciel. »
Ce pourquoi Jésus rappelle : ce que vous a donné Moïse ce jour-là, ce n’est pas ça le pain du ciel ! Le vrai pain, vraie bénédiction est celui qui nous vient de la promesse de Dieu, sa parole.
Ce pain qu’il nous prodigue tout à nouveau quand Jésus annonce : “Moi je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif” (Jn 6:35).
Jésus ne s’y trompe pas : aux foules qui le poursuivent de leurs pieuses assiduités, il réplique : “vous me cherchez, non parce que vous avez vu des miracles, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés” (Jn 6:26).
Cet esprit est ce que Jésus reproche alors à ses interlocuteurs : pour quelle raison viennent-ils de se mettre en peine de traverser la mer de l’autre côté de laquelle Jésus les nourrissait la veille ?
Lui n’attend aucune gloire que pourraient lui apporter ses actions ou ses fréquentations. On l’a ainsi vu se retirer du peuple, qui entendait le gratifier d’un titre royal ; s’en venant par la suite de ce côté du lac… à pied pour sa part, doublant la barque des disciples.
Un retrait qui annonce celui de l’Ascension.
Refusant la gloire dont on veut l’entourer, Jésus montre l’intérêt réel qu’il porte aux brebis sans berger.
Et Jésus d’inviter ses auditeurs à travailler pour une autre nourriture, celle qui subsiste pour la vie éternelle (v.27). Un travail, une “œuvre de Dieu” qui consiste… à “croire à celui qu’il a envoyé” (v.29) — à savoir lui, Jésus.
Et là, on découvre une réaction étrange à cet appel à la foi adressé à cette foule qui vient d’assister à la multiplication des pains : pour appuyer la foi qu’on lui demande, la foule requiert un miracle afin de croire Jésus ! On est tenté de penser : mais enfin, ce miracle elle vient de le voir, de le toucher, de le goûter ! Il vient de multiplier les pains !
C’est là le blé semé abondamment, jusqu’aux ronces ou au bord du chemin, sachant qu’il en tombera de toute façon dans la bonne terre, qui portera jusqu’à plus de cent fois ce qu’il était…
La suite du texte nous a fait comprendre que plusieurs entendaient — à tort — par ce miracle : sa perpétuation, chaque matin, comme la manne : “nos pères ont mangé la manne dans le désert” (v.31).
Rien de nouveau sous le soleil : on persiste à regretter les marmites égyptiennes, se manifesteraient-elles sous l’espèce d’un miracle. On nourrit dans le miracle l’espérance d’une sécurité matérielle définitive.
Et alors le signe miraculeux — selon le terme employé par l’Évangile de Jean — reste finalement secondaire à nos yeux et nos inquiétudes. Ou bien le signe devient signe à la simple mesure de nos espérances, pendant exact de nos nostalgies.
Or ce que Jésus veut nous dire, nous faire toucher, nous faire goûter, c’est qu’au-delà de nos nostalgies temporelles – de nos souvenirs d’enfance, d’école, de service militaire, que sais-je encore ! — au-delà en un mot de nos nostalgies d’Égypte, il est une racine incontournable de nos tournements vers nos paradis : “en elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes” (Jn 1:4).
Cette racine est la Parole éternelle dont Jésus est l’Incarnation. Et par laquelle il affirme : “mon Père vous donne le vrai pain venu du ciel” (Jn 6:32) : “moi, je suis le pain de vie” (v.35).
Au-delà de nos recherches légitimes, mais finalement idolâtres, de manne, de cailles ou de marmites égyptiennes, le Christ, nous guidant à travers nos périls nous conduit, bon berger, à la découverte de la vraie nostalgie, la blessure de son propre égorgement advenu dès la fondation du monde, son corps déchiré, pain du ciel, vrai nourriture de notre seule foi.
Alors, blé qui tombe en terre, Jésus peut dire : « mon Père vous donne le vrai pain venu du ciel » (Jn 6:32).
Où l’on retrouve le blé par lequel le pain se constitue en ce temps en signe du pain d’éternité — Jean 12:24 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. »
R.P.,
Vence, fête de printemps, 20.05.09
Le vrai cep
10 mai
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Jean 15, 1-8
1 “Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron.
2 Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l’enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde, afin qu’il en porte davantage encore.
3 Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite.
4 Demeurez en moi comme je demeure en vous! De même que le sarment, s’il ne demeure sur la vigne, ne peut de lui-même porter du fruit, ainsi vous non plus si vous ne demeurez en moi.
5 Je suis la vigne, vous êtes les sarments: celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.
6 Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il se dessèche, puis on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent.
7 Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez, et cela vous arrivera.
8 Ce qui glorifie mon Père, c’est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples.
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Entre 1864 et 1900, un puceron, nouveau en Europe, le phylloxéra, ravageait les vignobles. Il a fallu tout reconstituer, en arrachant les anciens plants et en introduisant un nouveau cep qui résiste au parasite, sur lequel on puisse greffer l’ancienne vigne. C’est à une situation similaire, au plan spirituel, qu’il est fait allusion dans notre texte.
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Lorsque Jésus parle de vigne et de vigneron, les disciples voient très bien à quoi il fait allusion. C’était une image classique par laquelle les prophètes désignaient la relation de Dieu avec son peuple. Cette relation de Dieu avec son peuple, avec toutes ses difficultés et tous ses aléas, était centrée, on le sait, sur le Temple de Jérusalem. C’était là seulement que l’on sacrifiait. On y montait pour cela régulièrement en pèlerinage.
Au moment où l’Évangile situe cette conversation de Jésus et de ses disciples, on est en plein dans une de ces périodes de pèlerinage. Pèlerinage important, celui de Pessah, la Pâque, par laquelle on commémore la libération de l’esclavage — et ce 10 mai, jour national de commémoration de l’abolition de l’esclavage, il est bon de le rappeler : libération de tous les esclavages, de tous nos esclavages.
Quant aux vignes, cela tombe donc à peu près en la période qui précède la Pâque. C’est-à-dire celle de la fin de la taille. La taille est sur la fin, on brûle les sarments que l’on a coupés et qui ont séché, les premières pousses apparaissent. C’est là le décor qui entoure notre texte.
Entre la vigne et Temple, le rapport est souligné en ce que sur les portes du Temple d’alors, le Temple d’Hérode, est sculpté un cep, justement, qui symbolise bien ce qu’il en est classiquement : Israël est la vigne, Dieu est le vigneron, leurs rapports se nouent au Temple. Ainsi quand Jésus leur dit : « le vrai cep, c’est moi », les disciples ont tout lieu de comprendre qu’il s’agit d’une chose importante, en tout cas troublante, dont il parle.
Mais déjà en soi bien sûr, avant leur signification spirituelle autour du Temple ou du corps de Jésus, le vin et la vigne qui le porte sont dans la Bible, signes de bénédiction. Cultiver sa vigne, en boire le vin, tel est, pour une bonne part, le bonheur, selon la Bible.
Ainsi l’Ecclésiaste le résume : « Va, mange avec joie ton pain et bois de bon cœur ton vin, car déjà Dieu a agréé tes œuvres » (Ecclésiaste 9:7). Et pour le Deutéronome : « Dieu t’aimera, te bénira, te rendra nombreux et il bénira le fruit de ton sein et le fruit de ton sol, ton blé, ton vin nouveau et ton huile, tes vaches pleines et tes brebis mères, sur la terre qu’il a juré à tes pères de te donner » (Deutéronome 7:13). Ou : « En sécurité, Israël se repose; elle coule à l’écart, la source de Jacob, vers un pays de blé et de vin nouveau, et le ciel même y répand la rosée » (Deutéronome 33:28).
En ces jours heureux, les jours de la bénédiction, le vin, fruit de la vigne, signe de joie, entre simplement dans un quotidien qui oublie son bonheur. Qui oublie le revers de la médaille, le jour où l’on découvre que précisément on connaît le bonheur passé lorsqu’on l’a perdu : pèse en permanence la menace du jour où : « Tu planteras et tu soigneras des vignes, mais tu ne boiras pas de vin, tu ne feras même pas la vendange, car le ver aura tout mangé » (Deutéronome 28:39). Le ver, le gel, ou cet autre ver qu’est l’ennemi vainqueur, le jour de l’exil : « ces maisons en pierre de taille que vous avez bâties, vous n’y résiderez pas; ces vignes de délices que vous avez plantées, vous n’en boirez pas le vin » (Amos 5:11).
*
Quand le Temple, symbolisé par la vigne, est menacé, tout le bonheur promis, symbolisé lui aussi, par la joie du vin, est menacé. Jésus l’a dit à plusieurs reprises. Les Romains sont dans la ville. Le peuple, et surtout les responsables, sont bien conscients de la menace. Et la menace est donc mise en parallèle avec les paraboles des anciens prophètes sur la vigne et le vigneron. Jésus réutilise ces anciennes paraboles pour dire cette menace nouvelle qui veut qu’encore, comme antan, le Temple est en passe d’être détruit, et avec lui la joie du peuple. La destruction du Temple aura lieu quarante ans plus tard, en 70. Alors, dans notre texte, un nouveau cep est déjà planté. C’est Jésus lui-même : il est la vigne.
Déjà se réalise ce qui s’accomplira en 70. Un nouveau temple s’enracine, comme parole de consolation en vue de ce qui va arriver. Les sarments que l’on voit brûler au bord du chemin en cette fin de la période de la taille prennent des signes de prophétie. Le Temple aussi sera brûlé, par Romains. Les anciens plants seront déracinés.
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Ce qui porte du bon fruit est émondé, taillé. Le fruit sera bon, c’est sûr, parce que la sève du bon cep coule dans sarments déjà émondés, ce produit de la greffe de l’ancienne vigne sur le cep nouveau, le nouveau Temple, céleste, dévoilé dans le corps du Christ ressuscité.
Sans compter les Romains, nous avons une explication, qui nous concerne tous, de la destruction du Temple : le temps a fait son œuvre. L’Épître aux Hébreux le dit ainsi : en ses formes, rassemblée au tour du Temple, justement, l’Alliance est comme usée (Hé 8:13), appelée à être renouvelée. Et Jean exprime cette idée dans toute sa force : le monde s’est usé. Avec la prochaine destruction du Temple par les Romains, c’est le vieux monde qui meurt ; il montre ainsi déjà qu’il est mortel, corruptible. Mais l’Alliance est éternelle : “ma parole ne passera pas”, tandis que le monde passe.
Car le monde s’use, et cela affecte même le Temple : les épicuriens, philosophes alors en vogue chez les Romains, professaient à la même époque que « les temples, les statues des dieux, s’affaissent trahis par l’âge » ; il n’est pas jusqu’aux astres qui ne soient corruptibles, disait leur chef de file latin, Lucrèce (cf. Lucrèce – Ier siècle ap. J.C. -, De la nature, livre V, trad. Clouard, Paris, Flammarion, coll. G.F., 1964, p.164-165. — cf. Ps 102:27 ; Mt 24:35).
Le vieux monde s’use, le nouveau se prépare, dans la chair du Christ, à la veille d’une Pâque qui le verra mourir pour ressusciter. C’est de cette vie là, vie de résurrection, qu’il faut vivre. C’est sur ce cep-là qu’il faut être greffé pour porter le fruit nouveau, le fruit de vie que Dieu attend de sa vigne.
Le vieux monde — symbolisé par un Temple fait de mains d’hommes, comme le disait Salomon inaugurant le premier Temple, fait de mains d’hommes et donc destructible —, le vieux monde se meurt, atteint par le temps, par la maladie, le phylloxéra — ce phylloxéra qu’est le péché. C’est à la racine même, le Temple, que ce vieux monde s’avère mortel, qu’il s’avère vicié.
Ici est enseignée une nouvelle leçon sur la fragilité d’un bonheur passager : « Israël, vigne florissante, produisait du fruit à l’avenant. Plus ses fruits se multipliaient, plus il multipliait les autels; plus sa terre était belle, plus ils embellissaient les stèles » (Osée 10:1).
Mais voilà : « La vigne est étiolée, le figuier flétri; grenadier, palmier, pommier, tous les arbres des champs sont desséchés. La gaieté, confuse, se retire d’entre les humains » (Joël 1:12). C’est aussi sous cet angle qu’à travers la vigne et le vin, les prophètes conduisaient antan toute une méditation, en lien avec l’exil et la destruction du Temple, en lien avec la nostalgie des jours du bonheur passé.
Et au-delà, cette nostalgie plus fondamentale. Au-delà du regret de la vigne féconde des jours passés, au-delà de la joie du bon vin des jours qui s’en sont allés, se dessine une nostalgie plus fondamentale, marquée par la destruction du Temple, la nostalgie qui est aussi celle de Dieu, celle des Psaumes, celle du temps où les temples étaient pleins, où l’on chantait à pleins poumons.
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C’est alors un encouragement que Jésus adresse à ses disciples, en prévision des temps difficiles qu’ils vont traverser, en butte tant à la menace romaine, qu’à l’incompréhension.
Car le vieux monde perdure manifestement, et ce jusqu’aujourd’hui, avec ses difficultés, ses douleurs, ses deuils, sa violence, son injustice, le péché. Le temps qui n’a pas fini de l’user, continue de nous blesser. La détresse perdure, et à l’époque, pour les disciples, est en passe de s’intensifier ; par la menace romaine. C’est un temps terrible.
Mais Jésus les appelle ici, et nous appelle, à voir jusque dans la plus intense des détresses, lorsque tout s’écroule — comme par un phylloxéra —, il nous appelle à voir le signe de ce que quelque chose de neuf et de glorieux est en passe de se mettre en place.
Et nous voilà au cœur des chants bibliques sur le vin et la vigne, comme le Cantique des Cantiques célébrant la joie dans l’amour de Dieu pour son peuple.
Car les textes sur la vigne célèbrent l’amour de Dieu pour son peuple, et aussi l’amour de Dieu pour l’âme nostalgique du vrai bonheur, l’âme qui soupire après lui, ce bonheur qui nous échappe en notre quotidien, ce bonheur dont la vigne est la marque, la vigne des temps heureux, d’avant l’exil, notre exil à tous loin de Dieu et du temps de la promesse du bonheur revenu.
Alors Dieu plante un nouveau cep, le vrai cep éternel, qui ne s’use pas, le Temple spirituel et vivant, corps du Ressuscité. Ici s’enracine le vrai fruit.
C’est alors en son sens le plus profond que le cep, devient le signe, carrefour de la rencontre entre Dieu et son peuple. Dieu recueille la joie en son peuple, comme le peuple trouve la joie en son Dieu, une joie comme celle que procure le fruit de la vigne en un repas amical. La rencontre de la joie s’est faite en celui, Jésus, qui s’est appelé lui-même le Cep. Il est lui-même la vigne qui réjouit Dieu, et par laquelle Dieu réjouit les siens. De lui s’écoule le vin nouveau promis. Ce vin qu’il nous a donné comme signe de son sang qui nous fait vivre comme la sève coule du cep dans les sarments, de sorte que nous portions nous-mêmes, que nous soyons nous-mêmes, ce fruit qui réjouit Dieu dans l’Éternité.
Concernant la destruction du Temple, Jésus prévient : il y aura alors une détresse telle qu’il n’y en a pas eu jusqu’à présent. Il ne minimise pas l’événement. Mais il ajoute un peu plus loin : alors levez vos têtes, car votre délivrance est proche.
Je suis le vrai cep. Aussi, à cause même de cette parole, sachez que, greffés en moi, vous êtes déjà émondés pour porter un fruit incorruptible, un fruit éternel, le fruit de mon amour, ma sève de ressuscité — moi le vrai Temple — ma sève qui est en vous.
R.P.
Antibes, 10.05.09





