
Marc 15, 16-23
16 Les soldats le conduisirent à l’intérieur du palais, c’est-à-dire du prétoire. Ils appellent toute la cohorte.
17 Ils le revêtent de pourpre et ils lui mettent sur la tête une couronne d’épines qu’ils ont tressée.
18 Et ils se mirent à l’acclamer: ” Salut, roi des Juifs! “
19 Ils lui frappaient la tête avec un roseau, ils crachaient sur lui et, se mettant à genoux, ils se prosternaient devant lui.
20 Après s’être moqués de lui, ils lui enlevèrent la pourpre et lui remirent ses vêtements. Puis ils le font sortir pour le crucifier.
21 Ils réquisitionnent pour porter sa croix un passant, qui venait de la campagne. Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus.
22 Et ils le mènent au lieu-dit Golgotha, ce qui signifie lieu du Crâne.
23 Ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais il n’en prit pas.
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Ce signe de la joie, le vin — un jour mes disciples s’en abstiendront, quand l’époux leur sera enlevé — disait Jésus peu avant. Hier nous célébrerions la Sainte Cène, avec ce fruit de la vigne dont Jésus disait qu’il n’en boirait plus jusqu’à ce qu’il le boive nouveau dans le Royaume de son Père.
Quelques heures après la Cène, Jésus refuse le vin que lui proposent les soldats. “Je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’à ce que je le boive nouveau dans le Royaume de mon Père” (Marc 14:25).
Voilà donc un vin nouveau, en fait plus ancien que la création de la vigne, qui remonte aux jours d’Éternité, quand Dieu fondait son Royaume de résurrection en celui dont les jours remontent avant la Création du monde ; en celui qui aujourd’hui s’apprête à subir la passion. Ce vin d’Éternité, vin toujours nouveau dont on dit l’espérance dans chaque Sainte Cène.
Car dans chaque Sainte Cène est la promesse du Royaume et de son vin nouveau par lequel l’Esprit nous enivre alors qu’on ne le boit qu’en espérance. Or ce vendredi, au lendemain de la première Cène, celle du premier jeudi saint, l’Évangile nous dit des soldats romains : “ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais il n’en prit pas”. Écho à ce que Jésus disait quelques heures auparavant : “je le boirai avec vous, nouveau, ce fruit de la vigne, dans le Royaume de Dieu.” (Marc 14:25).
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Alors en l’attente de ce jour, il y a place pour l’abstinence qui se symbolise par l’absence de Cène jusqu’au dimanche de la résurrection, car il est un vin que Jésus ne boit plus jusqu’au jour espéré.
Rappelons-nous ce que disent certains de ses contemporains à Jésus et à ses disciples, leur reprochant de ne pas être abstinents comme Jean-Baptiste. Jésus, qui aux noces de Cana a changé de l’eau en vin, lui qui est l’époux des noces célestes, répondait alors qu’on ne peut être abstinent pendant la noce. Ses disciples peuvent-ils jeûner et être à l’eau plate alors que la joie du Royaume est au milieu d’eux ? demande alors Jésus : ils jeûneront, ils s’abstiendront quand ils seront dans la tristesse, dans le deuil de celui qui va leur être enlevé, Jésus, l’époux céleste.
Le vin est bien le fruit et la boisson de la joie. Une joie qui n’est pas forcément tous les jours notre lot. Il y a un temps d’exil aussi.
Aujourd’hui, l’époux va nous être enlevé. “Ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais il n’en prit pas”. Il y a un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour planter et un temps pour arracher le plant, dit l’Ecclésiaste (3:4,2).
C’est probablement en signe de cette ambivalence des temps, que les officiants du culte biblique, devaient, selon la Torah, s’abstenir de vin au moment de leur office. Au moment du culte divin, on témoignait d’un exil dont on voulait qu’il passe. À ce moment, on aspire à la rencontre et à la dégustation du vin nouveau, qui est aussi le plus vieux des vins vieux, celui qui précède la création de la vigne.
Voilà un vin céleste, voilà une vigne qui le porte, et qui décidément nous hante… Et produit, en attendant le jour de la rencontre, la certitude que jusque là les temps ne sont décidément pas forcément à la fête…
Jésus sur la croix est le grand prêtre du culte biblique : “Ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais il n’en prit pas”.
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La religion biblique et le christianisme, religion du crucifié, portent toute une leçon sur la fragilité du bonheur passager : “Israël, vigne florissante, produisait du fruit à l’avenant…”, dit le prophète Osée (10:1).
Mais voilà : “La vigne est étiolée, le figuier flétri; grenadier, palmier, pommier, tous les arbres des champs sont desséchés. La gaieté, confuse, se retire d’entre les humains”, écrit à sont tour le prophète Joël (1:12).
Ce temps d’exil où la joie se retire, Jésus le partage et le porte en sa chair sur la croix, au lendemain du partage de la sainte Cène lors de la célébration de la Pâque avec ses disciples.
A travers ce regret des jours heureux, dans la nostalgie des jours du bonheur passé, les prophètes déjà conduisaient toute une méditation, en lien avec l’exil et la destruction du Temple. C’est presque l’essentiel de l’Écriture biblique finalement, c’est en tout cas une large part de ce qui constitue le judaïsme et le christianisme.
S’esquisse le sens de cette nostalgie plus fondamentale. “Que je chante pour mon ami, dit le livre d’Ésaïe, le chant du bien-aimé et de sa vigne: Mon bien-aimé avait une vigne sur un coteau plantureux” (Ésaïe 5:1). Au-delà du regret de la vigne féconde des jours passés, au-delà de la joie du bon vin des jours qui s’en sont allés, se dessine une nostalgie plus fondamentale, celle de ce vin d’Éternité, vin nouveau remontant avant la création de la vigne, la nostalgie qui est aussi peut-être celle de Dieu, et par rapport à laquelle, précisément, il a créé la vigne, et cette vigne qu’est son peuple.
N’oublions pas que la parabole du Cep et des sarments donnée la veille. Jésus est lui-même le Cep, la vigne qui réjouit Dieu, et par laquelle Dieu réjouit les siens. De lui s’écoule le vin nouveau promis, ce vin plus ancien que la fondation du monde. Ce vin qu’il nous a donné comme signe de son sang qui coule dans les veines de l’univers, qui en est la substance même, et qui nous fait vivre comme la sève coule du Cep dans les sarments, de sorte que nous en portions nous-mêmes le fruit, que nous le soyons nous-mêmes.
Mais ce soir-là, “ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais il n’en prit pas”. C’est le temps de l’absence, absence que Jésus marque dans son refus du vin qu’on lui tend, nous laissant dans la seule espérance du vin nouveau du jour du Royaume.
R.P.,
Vence,
Vendredi saint, 10.04.09





