Marc 14, 1-21 (Marc 14, 1-72)

1 La Pâque et la fête des Pains sans levain devaient avoir lieu deux jours après. Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment arrêter Jésus par ruse pour le tuer.
2 Ils disaient en effet: « Pas en pleine fête, de peur qu’il n’y ait des troubles dans le peuple. »
3 Jésus était à Béthanie dans la maison de Simon le lépreux et, pendant qu’il était à table, une femme vint, avec un flacon d’albâtre contenant un parfum de nard, pur et très coûteux. Elle brisa le flacon d’albâtre et lui versa le parfum sur la tête.
4 Quelques-uns se disaient entre eux avec indignation: « A quoi bon perdre ainsi ce parfum ?
5 On aurait bien pu vendre ce parfum-là plus de trois cents pièces d’argent et les donner aux pauvres! » Et ils s’irritaient contre elle.
6 Mais Jésus dit: « Laissez-la, pourquoi la tracasser ? C’est une bonne œuvre qu’elle vient d’accomplir à mon égard.
7 Des pauvres, en effet, vous en avez toujours avec vous, et quand vous voulez, vous pouvez leur faire du bien. Mais moi, vous ne m’avez pas pour toujours.
8 Ce qu’elle pouvait faire, elle l’a fait: d’avance elle a parfumé mon corps pour l’ensevelissement.
9 En vérité, je vous le déclare, partout où sera proclamé l’Évangile dans le monde entier, on racontera aussi, en souvenir d’elle, ce qu’elle a fait. »
10 Judas Iscarioth, l’un des Douze, s’en alla chez les grands prêtres pour leur livrer Jésus.
11 A cette nouvelle, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l’argent. Et Judas cherchait comment il le livrerait au bon moment.
12 Le premier jour des Pains sans levain, où l’on immolait la Pâque, ses disciples lui disent: « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? »
13 Et il envoie deux de ses disciples et leur dit: « Allez à la ville; un homme viendra à votre rencontre, portant une cruche d’eau. Suivez-le
14 et, là où il entrera, dites au propriétaire: “Le Maître dit: Où est ma salle, où je vais manger la Pâque avec mes disciples ?”
15 Et lui vous montrera la pièce du haut, vaste, garnie, toute prête; c’est là que vous ferez les préparatifs pour nous. »
16 Les disciples partirent et allèrent à la ville. Ils trouvèrent tout comme il leur avait dit et ils préparèrent la Pâque.
17 Le soir venu, il arrive avec les Douze.
18 Pendant qu’ils étaient à table et mangeaient, Jésus dit: « En vérité, je vous le déclare, l’un de vous va me livrer, un qui mange avec moi. »
19 Pris de tristesse, ils se mirent à lui dire l’un après l’autre: « Serait-ce moi ? »
20 Il leur dit: « C’est l’un des Douze, qui plonge la main avec moi dans le plat.
21 Car le Fils de l’homme s’en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheureux l’homme par qui le Fils de l’homme est livré! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là! »

*

Un parfum de grand prix dans un vase d’albâtre.

L’albâtre : une variété, ou de calcite, ou de gypse massif à grains fins ; l’albâtre est translucide. L’albâtre appelé «des Anciens» est appelé aussi «albâtre de la Bible» ou encore «albâtre d’Orient», car les premiers objets que nous connaissions en albâtre proviennent d’Extrême-Orient.

L’albâtre était très recherché pour la fabrication de petits flacons de parfum ou d’onguent, appelés alabastra — origine possible du mot «albâtre». Le nom vient du grec ancien αλάϐαστρος / alabastros (employé dans notre texte — v. 3), mot qui désignait des vases à parfum sans anse.

L’albâtre était également employé pour les vases funéraires égyptiens et d’autres types de vases sacrés ou funéraires.

Parfum, vase funéraire, Égypte, tout est en place pour l’ensevelissent de Jésus, et pour la Pâque, la sortie d’Égypte.

Coulant d’un vase brisé, un parfum de prix «fait de nard pur» (v. 3). Le nard — le mot est le même dans le grec de l’évangile — est l’un des plus anciens parfums orientaux connus. Il s’agit, sous sa forme d’huile, d’un liquide de couleur ambrée.

Il vient d’Inde. L’huile de nard est extraite du rhizome d’une plante. Cette plante, dont le nom savant est nardostachys jatamansi (jatamansi étant un nom sanskrit), pousse dans les montagnes himalayennes, donc en Inde, au Népal et au Tibet. Une variété proche, appelée nardostachys sinensis, est souvent appelée nard chinois. Le genre Nardostachys appartient à la famille des Valérianacées, une plante des montagnes au parfum capiteux.

Cette plante est un ingrédient connu de la médecine traditionnelle ayurvédique (indienne, donc), utilisée entre autres pour faciliter la repousse des cheveux — je ne dis pas que c’est pour cela que la femme de Béthanie le répand sur la tête de Jésus ! Le nard est, en dehors de ses applications en parfumerie, utilisé aussi pour fabriquer de l’encens.

L’utilisation du nard est très ancienne. Elle fait partie intégrante de la tradition ayurvédique indienne ; et elle était considérée en l’Égypte ancienne, au Moyen-Orient et dans la Rome antique, comme un parfum de luxe. Pline, dans son Histoire Naturelle, en dénombre douze espèces. Bref, et selon de nombreux textes anciens, le nard considéré comme un produit de grande valeur, monétaire — et spirituelle, d’où son usage dans de nombreux rites religieux.

Et on le trouve mentionné dans la Bible : dans le Cantique des Cantiques (1:12 et 4:13), ici en Marc, ou dans le texte qui en est proche, de Jean (12, 3) — où la femme versant le nard est nommée : c’est Marie de Béthanie, sœur de Marthe et Lazare.

Voilà qui met un peu en lumière le geste de cette femme, que l’on peut à présent nommer : Marie de Béthanie : quand on sait que l’évangile de Marc présuppose en permanence la connaissance par ses lecteurs de la tradition évangélique, le fait qu’elle n’y soit pas nommée est tout simplement indicatif… de sa notoriété. Déjà son geste est devenu geste d’Évangile, relaté, comme a dit Jésus, dans le monde entier.

Un geste décisif, en contraste total avec celui qui suit, celui de Judas… Un geste de délivrance, un geste de naissance à la vie et à la liberté en opposition radicale à celui dont il eût mieux valu, nous dit le texte, qu’il ne fut pas né !

Et voilà qu’on est pleine préparation et célébration de la Pâque. La Pâque qui commémore la délivrance, la naissance à la liberté, dans la sortie de l’exiguïté, de l’étroitesse, selon le nom que retient la Bible quant à la captivité égyptienne : Mitsraïm, nom biblique de l’Égypte de la captivité, l’Égypte ne s’appelant pas elle-même ainsi, mais Khemet.

Mitsraïm désigne en fait plutôt les frontières de l’Égypte, de Khemet, les frontières qui se ferment, et qu’il faut enfin ouvrir, que Dieu va briser pour laisser naître la délivrance et la vie. Et qu’il est difficile de les briser ces frontières !

On sait le récit du refus obstiné de Pharaon, et la façon dont il a fallu le briser pour que le peuple des esclaves naisse enfin à la vie, qu’il sorte de l’exiguïté où on voulait le retenir, que le puissant parfum de la liberté soit libéré pour le monde, pour l’Égypte elle-même, que le livre d’Ésaïe appellera «mon peuple» — préfiguré par ces nombreux égyptiens, ces «gens de toute espèce» sortis avec Moïse selon le livre de l’Exode (ch. 12, v. 38).

Car c’est au sein du peuple même, et aujourd’hui au cœur de la communauté des disciples que passe la déchirure entre l’étroitesse, l’exiguïté, et la vie qui en sort.

C’est même celui qui met «avec moi la main dans le plat» — qui partage ma nourriture —, rappelle Jésus. C’est par Judas que cela s’accomplit, mais Judas, n’est en aucun cas un étranger parmi les disciples : il n’est pas le seul à avoir été tenté par le repli, l’étroitesse, l’exiguïté. Rappelez-vous : «Quelques-uns se disaient entre eux avec indignation: «A quoi bon perdre ainsi ce parfum?» (v. 4.) Judas n’est pas le seul ; il accomplit ce qui sommeille en tous qui abandonneront Jésus… ce que dévoile le geste de Marie de Béthanie et l’indignation qu’il suscite…

Le geste du don, à l’inverse du repli, le geste de la gratuité, qui est le premier pas vers la libération de la Pâque nouvelle et éternelle. Un geste méprisé, un geste refusé, qui fait de tous les rouspéteurs des Pharaon à la petite semaine, et sous un si bon prétexte : «on aurait bien pu vendre ce parfum-là plus de trois cents pièces d’argent et les donner aux pauvres!» Et ils s’irritaient contre elle» (v. 5).

Elle a répandu le parfum de son âme, brisant l’albâtre comme se brisent les frontières de l’exiguïté, indiquant par là le chemin de la libération : rien à retenir de soi, fût-ce sous un excellent faux prétexte — car on n’aidera les pauvres que si l’on sait s’ouvrir à la vie nouvelle et à la gratuité : ce sont les briseurs de flacons qui secourent les pauvres toujours avec nous, pas ceux qui mégotent les gestes de liberté… Judas est de ceux qui mégotent, il en deviendra la quintessence, né pour ne pas naître à la liberté : à quoi bon?

Mais à l’inverse, tout l’Évangile, et la Pâque, est dans le geste de celle qui n’a pas signalé son nom : il est répandu dans son parfum, dans cette huile d’onction qui en fait le premier grand témoin de la liberté qui est dans le don de sa vie à celui qui donne sa vie, et qui nous invite à la partager dans son repas de la Pâque…

R.P.
Antibes,
Jeudi saint, 9 avril 2009

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