L’Incarnation du Ressuscité
26 avril 2009

Luc 24, 35-48
35 [Les disciples d’Emmaüs] racontèrent [aux Apôtres et à leurs compagnons] ce qui s’était passé sur la route et comment ils avaient reconnu [Jésus] à la fraction du pain.
36 Comme ils parlaient ainsi, Jésus fut au milieu d’eux et il leur dit : “La paix soit avec vous.”
37 Effrayés et remplis de crainte, ils pensaient voir un esprit.
38 Et il leur dit : “Quel est ce trouble et pourquoi ces objections s’élèvent-elles dans vos cœurs ?
39 Regardez mes mains et mes pieds : c’est bien moi. Touchez-moi, regardez ; un esprit n’a ni chair, ni os, comme vous voyez que j’en ai.”
40 Et disant cela, il leur montra ses mains et ses pieds.
41 Mais étant néanmoins incrédules, loin de la joie et ébahis, il leur dit : “Avez-vous ici de quoi manger ?”
42 Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé.
43 Il le prit et mangea sous leurs yeux.
44 Puis il leur dit : “Voici les paroles que je vous ai adressées quand j’étais encore avec vous : il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.”
45 Alors il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les Écritures,
46 et il leur dit : “C’est comme il a été écrit : le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour,
47 et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations, à commencer par Jérusalem.
48 C’est vous qui en êtes les témoins.”
*
Le Ressuscité, qui est là présent, donne à ses disciples de le découvrir dans la communion d’un repas partagé. Au concret de nos vies, le Christ de la résurrection nous a rejoints dans son Incarnation — pour nous tirer de la mort ; en nous plaçant finalement sur un chemin, celui de l’envoi.
C’est le moment où tout commence. Le début de l’histoire de l’Église, le début de l’histoire du monde. C’est d’un envoi en mission qu’il s’agit. Annoncer conversion, ouverture des intelligences, et par là pardon donné à toutes les nations à commencer par Jérusalem.
Cet envoi se fonde sur la rencontre du premier envoyé, le Ressuscité. Envoyé pour rencontrer le monde, envoyé dans la chair jusqu’à la souffrance et à la mort.
Que nous présente ce texte, en effet ? Le Ressuscité, mais le Ressuscité venant bel et bien dans la chair ! Expliquant et montrant qu’il n’est pas un esprit, mais qu’il a chair et os, et si cela ne suffit pas, partageant un repas, pour que la rencontre soit effective.
Car on ne rencontre le Ressuscité que dans une expérience. Les disciples d’Emmaüs, eux, l’ont déjà rencontré, lors du partage du pain. Ils le savent, ils l’ont vécu, il est présent au milieu de nous, vivant ; et le même qu’hier. Et lorsqu’ils disent leur expérience, les autres disciples, perçoivent bien quelque chose de cette présence. Mais ne saisissent pas. Un fantôme !
Cela nous semble tout aussi irrationnel ? Peut-être, mais au moins, un fantôme on sait ce que c’est — si l’on y croit. Et à l’époque, on y croit. C’est le monde des morts qui se manifeste, autrement que dans le rêve nocturne, mais de façon équivalente. Nous savons tous que l’on rencontre nos morts dans nos rêves. Le fantôme n’est jamais qu’une espèce particulière de ce type de rencontre. Inhabituelle, et par là effrayante. Les morts qui envahissent un instant le monde des vivants ; qui viennent un instant du monde de la nuit au monde du jour. Effrayant, cet effacement momentané des frontières des mondes. Et les disciples, croyant en être là concernant la présence de Jésus après le récit des pèlerins d’Emmaüs, sont effrayés.
Effrayant, mais rassurant aussi — en ce sens que l’on n’est pas tout à fait dans l’inconnu. C’est dans l’ordre des choses : il y a des morts, il y a des vivants ; et parfois ils se croisent. Mais au fond, tout est à sa place. Les morts, et les vivants ; les disciples en sont là ; même si c’est inquiétant et effrayant.
Mais voilà que ce n’est pas à cela qu’ils ont affaire ici. C’est bien Jésus vivant qui est ici. C’est bien lui qui est présent au récit des pèlerins d’Emmaüs. Pas un fantôme, mais Jésus en chair et en os. Car c’est tout de même l’expression qu’emploie le texte : vous voyez que je suis en chair et en os. Bref : l’Incarnation du Ressuscité ! Et il leur montre ses mains et ses pieds…
On retrouve quelque chose qui ressemble à l’épisode de Thomas dans l’Évangile de Jean. À savoir : il manque quelque chose pour qu’ils croient. Quelque chose dont ont bénéficié les disciples d’Emmaüs. La rencontre. L’expérience de la rencontre dans le partage.
Ils voient bien, mais sont incrédules, abasourdis plus qu’autre chose. Le vocabulaire employé même, traduit cela. N’avez-vous pas remarqué la bizarrerie de nos traductions : incrédules à cause de la joie ! Tellement joyeux qu’ils sont incrédules, et autres versions de la même chose… A-t-on jamais vu que la joie soit un signe d’incrédulité ? L’expression littérale est « loin de la joie », ce qui ne nous avance pas beaucoup, sinon quant à l’embarras pour rendre ce qui se passe. Il me semble que l’idée est que les disciples sont dans l’incrédulité devant ce qu’ils voient parce qu’ils en sont tellement abasourdis qu’ils sont à côté de ce qui se passe. Ils n’arrivent pas à habiter la joie qui pourrait s’offrir ici, mais qui reste à côté d’eux. Ayant vu ce qu’ils voient, ils restent néanmoins incrédules, loin de la joie présente, et ébahis.
Bref, le Ressuscité est présent au milieu d’eux, ils le perçoivent, mais ils ne l’ont pas rencontré ; contrairement aux disciples d’Emmaüs. Alors, il va leur offrir de le rencontrer. Comme d’habitude dans un moment de partage au quotidien ; à l’occasion d’un repas. « Avez-vous ici de quoi manger ? »
*
Un morceau de poisson grillé qu’il mange sous leurs yeux. Le poisson, que l’Église primitive identifiera à celui qu’est Jésus. Poisson — Icyuv (Ichthus) — les initiales, on le sait, de « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur ». Certains manuscrits ajoutent au morceau de poisson un rayon de miel.
Toujours est-il que les disciples lui offrent de leur repas. Jésus le partage, il en mange. Repas partagé, expérience de la rencontre : tout va changer. Alors leurs yeux s’ouvrent : « il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les Écritures », nous dit le texte.
Dès lors, ils ont rencontré le Ressuscité, celui qui est venu parmi nous dans la chair, en chair et en os. Envoyé parmi nous. Et ils vont être envoyés à leur tour en son nom, témoins de la présence du Ressuscité venu nous rencontrer dans la chair de notre quotidien, venu avec nous jusqu’au cœur de la souffrance et de la mort selon les Écritures ; pour nous en arracher, nous donner le pardon qui nous sort de la mort par le changement de nos intelligences, le mot donné ici par conversion. Il s’agit de notre accès à la présence du Ressuscité. Changement de nos intelligences : il s’agit de recevoir sa présence, d’entrer dans sa communion, de percevoir sa vie, concrète, au cœur de la nôtre ; dans un partage sans lequel on ne le perçoit pas en vérité. Or c’est là qu’est la vie et son fondement ; notre vie, notre sortie de notre mort.
Car cela nous concerne. C’est avant notre propre envoi, le sens de l’envoi des Apôtres. Les Apôtres ont reçu le témoignage des disciples d’Emmaüs, après celui de Simon. Jésus est même, à ce témoignage, apparu au milieu d’eux. Et il a fallu qu’ils le rencontrent concrètement, eux aussi, pour être envoyés à leur tour le dire, dire sa présence : la présence du Ressuscité au milieu de nous jusqu’à la fin des temps, comme depuis le commencement du monde ; le Ressuscité qu’était ce Jésus qu’ils ont accompagné sur les routes de Galilée et de Judée.
Le texte d’aujourd’hui nous dit cette rencontre des disciples. Il faut qu’elle soit aussi nôtre. Il faut que comme eux nous le rencontrions à notre tour, lui, présent au milieu de nous. Il est présent au milieu de nous, en chair et en os, tous les jours, jusqu’à la fin des temps, même si depuis l’Ascension il ne se donne plus à voir.
Il est ici, et il n’est pas un esprit évanescent, il est vivant, il est le Vivant. Mais il ne suffit pas encore d’en admettre l’hypothèse, comme en théorie. Il s’agit de saisir cette autre dimension sur laquelle il ouvre ; il s’agit de le rencontrer. Il s’agit d’une conversion de nos intelligences, d’une ouverture nouvelle de nos intelligences qui nous permette d’entrer dans sa présence, dans sa communion.
Alors s’ouvre un monde nouveau, pour lequel il nous envoie à notre tour. Vous qui l’avez rencontré, vous qui savez le Vivant au milieu de nous, vivez de sa vie, et allez, vous êtes ses témoins.
R.P.
Antibes, 26.04.09
“Bienheureux ceux qui, sans qu’ils n’aient vu, ont cru.”
19 avril 2009

Jean 20, 19-31
19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Judéens, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et il leur dit: “La paix soit avec vous.”
20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit: “La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie.”
22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit: “Recevez l’Esprit Saint;
23 ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis.”
24 Cependant Thomas, l’un des Douze, celui qu’on appelle Didyme, n’était pas avec eux lorsque Jésus vint.
25 Les autres disciples lui dirent donc: “Nous avons vu le Seigneur!” Mais il leur répondit : “Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n’enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n’enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas !”
26 Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d’eux et leur dit: “La paix soit avec vous.”
27 Ensuite il dit à Thomas: “Avance ton doigt ici et regarde mes mains; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d’être incrédule et deviens un homme de foi.”
28 Thomas lui répondit : “Mon Seigneur et mon Dieu.”
29 Jésus lui dit: “Parce que tu m’as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru.”
30 Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d’autres signes qui ne sont pas rapportés dans ce livre.
31 Ceux-ci l’ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom.
*
On est au jour de la résurrection du Christ, et les disciples restent dans la crainte… Ils maintiennent «verrouillées les portes de la maison où ils se trouvaient» — tentant de se fondre avec le décor, de se confondre avec les murs derrière lesquels ils se cachent.
Puis ils vont passer de la crainte à la libération ; c’est-à-dire : à la mission, à l’envoi. «La paix soit avec vous, leur a dit Jésus. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie.» — Et il souffle sur eux. Souffle de l’Esprit… «Recevez l’Esprit Saint»: et déliez ceux qui sont liés. Tel est l’envoi.
Ici s’ouvre la porte de la liberté à laquelle nous sommes invités à notre tour. Une liberté qui est une question de pardon — le pardon qui libère : «ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis» (plutôt que «ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus», comme si les Apôtres avaient pour mission de retenir captifs de leurs péchés certains de ceux à qui ils sont envoyés !). La libération est — si l’on veut — en deux volets : pardon du péché, de tout ce qui rend captif, et soumission du péché qui rend captif, pour une libération totale, victoire sur tous les esclavages. Comme mort au péché à la croix et résurrection à la vie nouvelle.
Voilà les Apôtres envoyés pour communiquer pleinement la libération que par sa résurrection, Jésus vient de leur octroyer dans le don de l’Esprit saint. Ils sont envoyés pour la communiquer abondamment : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. » Et mieux: « Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis. »
Telle est la parole de liberté — parole de pardon qui met fin à la crainte et nous envoie avec la paix de Dieu — qui nous est donnée dans ce souffle de l’Esprit saint. «La paix soit avec vous.» Malgré la crainte et le refus qu’elle porte, crainte que Jésus doit encore et encore apaiser : «La paix soit avec vous.» — Trois fois…
C’est alors la parole de libération elle-même, donnée aux Apôtres pour être portée par eux, qui fonde la légitimité de leur ministère : car quel que soit le ministère, on ne s’auto-proclame pas envoyé… Ni au sens propre, apôtre, ni pour une autre tâche.
C’est au point que ce qui qualifie un ministre, semble être avant tout son refus ! En tout cas, pour Thomas, comme ici, dans la suite du texte, Thomas qui refuse la parole dont il sait qu’elle va le sortir des murs qui le protègent.
Ce qui qualifie un ministre, ou un conseil presbytéral, aurait donc un rapport avec son refus… J’allais dire : hélas — tant je me sens visé, je dois l’avouer. Si ça dépendait de moi, vous ne me verriez pas en chaire, tant il m’a en fallu pour cesser de regimber contre les aiguillons — si tant est que j’aie cessé ! Refus, peur, sentiment d’incapacité, que sais-je ?
Ce qui me rassure, c’est que ce refus valait déjà pour Moïse, qui demandait que l’on envoie quelqu’un d’autre, cela vaut pour les Apôtres — on pourrait parler de Pierre par exemple, disqualifié à nos yeux par son reniement ; et c’est cela qui le qualifie aux yeux de Dieu. Cela vaut particulièrement aujourd’hui pour Thomas, qui refuse carrément de croire ce qu’il est envoyé annoncer par l’appel de Jésus qui en a fait son Apôtre.
Thomas, Didyme, c’est-à-dire «Jumeau» — en araméen (Thomas) et en grec (Didyme) —, est devenu parmi les douze ce témoin pour les Grecs, pour les non-juifs qui n’ont pas la culture de l’adhésion à la parole du croire sur parole de Dieu. Thomas par son refus, deviendra comme malgré lui, le pont entre la parole de la foi et le monde grec, qui n’a pas cette culture.
*
L’absence du corps au tombeau vide, est alors un signe de la résurrection de Jésus.
Dieu n’ayant pas besoin d’une dépouille pour le relèvement d’entre les morts, l’absence du corps est un signe pour les femmes du dimanche de Pâques, et par elles, pour nous. Comme le toucher de Thomas en est un autre pour lui, et par lui, pour nous. Pour que Thomas croie, non pas ce qu’il voit, mais parce qu’il voit — et après lui, nous. Cela va bouleverser l’histoire du monde…
Comme lors du don des Dix paroles au Sinaï, le peuple a vu les voix… Exode 20, 18 : «Tout le peuple voit les voix…» et il croit ce qui Dieu dit. Il ne croit pas ce qu’il voit, mais parce qu’il voit.
Voilà donc un classique en Israël, et dont Thomas va être le témoin auprès des Grecs. Le voilà rendu à la fois juif et grec — jumeau, à la fois Thomas et Didyme. Et c’est là sa mission, qui se fonde sur ce qu’il a vu les voix, non pas pour croire ce qu’il voit et touche, mais parce qu’il voit ce qu’il a voulu toucher. Et c’est là sa mission, c’est là le refus initial qui fonde sa mission — sa marque, comme Jésus porte les marques des clous. «Avance ton doigt ici et regarde mes mains ; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d’être incrédule et deviens un homme de foi.” Et avant même de toucher, Thomas lui répond : “Mon Seigneur et mon Dieu.”» (Jean 20, 27-28)
Étrange invite que cette invite de Jésus… Scandale pour la raison que cette résurrection de la chair que Jésus signe ici dans son corps ressuscité: «un esprit n’a ni chair ni os» (Luc 24, 39). Scandale pour la raison. D’où la tentation de «spiritualiser» tout cela… et de professer la résurrection, mais pas vraiment «de la chair» !
C’est contre cela que Jésus invite Thomas à toucher ses plaies. Et par son intermédiaire, nous tous : heureux ceux qui n’ont pas vu comme Thomas, et qui ont cru, pourtant. Car, quel est l’enjeu ? L’enjeu est rien moins que le sens — éternel ! — de notre vie.
Notre vie ne se réalise, ne se concrétise, que dans notre histoire, dans nos rencontres, dans la trivialité du quotidien, bref, dans la chair ! Et c’est cela qui est racheté, radicalement et éternellement racheté au dimanche de Pâques. Le rachat dont il est question n’est pas l’accès à un statut d’esprit évanescent. C’est bien tout ce qui constitue notre être, notre histoire, l’expérience de nos rencontres et donc de nos sens, de notre chair, qui est racheté.
Notre histoire qui a fait de nous, qui fait de nous, qui fera de nous, ce que nous sommes, cette réalité de nos vies uniques devant Dieu.
C’est l’extraordinaire nouvelle qui nous est donnée par le Ressuscité: lui aussi, Fils éternel de Dieu, advient à l’éternité qui est la sienne par le chemin de son histoire dans la chair : ses plaies elles-mêmes, qui ont marqué sa chair, sont constitutives de son être !
… Signe que tous nos instants, ceux de Thomas, des Apôtres, les nôtres, chacun de nos moments uniques dans l’éternité, est porteur de notre propre vocation à l’éternité ! «Je suis comme saint Thomas, je crois ce que je vois», répond l’homme de bon sens, ou qui se veut tel. «Comme saint Thomas». À ceci près que Thomas ne croit pas ce qu’il voit, redisons-le, mais parce qu’il voit. Nuance. Et la nuance est importante….
Comme Thomas, personnellement, ce que je vois, je ne le crois pas. Inutile, puisque je le vois. Qu’ai-je besoin encore de le croire ? Et l’homme de bon sens de préciser sa pensée : je n’ai jamais vu Dieu, je ne peux pas y croire.
En ce qui me concerne, là aussi, si j’avais vu Dieu, je ne croirais pas !… Évidemment. Le voir serait suffisant (mais serait-ce Dieu qu’un Dieu que l’on voit ?)… Mais on n’en voit que la voix ! Comme au Sinaï : «le peuple voit les voix…»
Au point qu’avant notre homme de bon sens, c’est ce même Évangile de Jean, qui dit, dès son premier chapitre : «Personne n’a jamais vu Dieu», et qui termine donc, par cet épisode de Thomas en réponse à «personne n’a jamais vu Dieu», qui se poursuivait au 1er chapitre par «le Fils unique, qui demeure dans le sein du Père, lui seul l’a fait connaître». Voilà qui est moins simple que les certitudes de l’homme de bon sens.
C’est ainsi que l’homme de bon sens croit — croit-il — ce qu’il voit. Thomas, lui, ne croyait pas ce qu’il voyait, selon notre texte, mais croyait parce qu’il avait vu. En d’autres termes Dieu, je ne l’ai pas vu. Thomas n’a pas vu Dieu non plus, mais il a cru: le Fils unique, le ressuscité, le lui a fait connaître. Thomas a vu les voix… les a touchées même, lui juif qui sait que l’on ne voit pas Dieu, mais sa voix. Et donc Thomas, Didyme, c’est-à-dire «Jumeau», en araméen (Thomas) et en grec (Didyme) est devenu parmi les douze ce témoin pour les Grecs, pour les non-juifs qui n’ont pas la culture de l’adhésion à la parole, du croire sur parole de Dieu.
Monde nouveau, inaccessible, inconnu, dont est porteur le Christ, venu à notre rencontre, est à même donc, de tout bouleverser. Et ça, comme pour les femmes venues au tombeau, c’est un peu… effrayant. Alors notre homme de bon sens est peut-être simplement un poltron qui s’ignore. Car qui sait où cela va mener ? Car on sait où cela a mené les disciples qui au départ n’en demandaient pas tant — et qui refusent ce qu’ils pressentent, qui restent derrières leurs portes verrouillées.
Thomas sait bien cela : il y a quelque chose derrière ces plaies. Thomas n’a pas cru ce qu’il a vu, il a cru parce qu’il a vu, et désormais, quoique cela coûte. «Mon Seigneur et mon Dieu», a-t-il dit, dans l’adoration…
Alors quand l’homme de bon sens me dit : je suis comme saint Thomas, je ne peux m’empêcher de penser : s’il sait ce qu’il dit, quelle foi ! Que la foi de saint Thomas soit la nôtre ce matin, qui nous permette de voir la voix de Dieu lui-même qui parle à nos cœurs cette parole portée par son Esprit : Jésus-Christ.
Et forts de la liberté qui est dans le don de cette parole et de ce souffle, d’aller comme envoyés de Dieu porter au monde cette libération. «La paix soit avec vous.»
R.P.
Salon, 19.04.09
Pâques
12 avril 2009

Jean 20, 1-9
1 Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau.
2 Elle court, rejoint Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit: ” On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l’a mis. “
3 Alors Pierre sortit, ainsi que l’autre disciple, et ils allèrent au tombeau.
4 Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.
5 Il se penche et voit les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois il n’entra pas.
6 Arrive, à son tour, Simon-Pierre qui le suivait; il entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là
7 et le linge qui avait recouvert la tête; celui-ci n’avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit.
8 C’est alors que l’autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau; il vit et il crut.
9 En effet, ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts.
*
Pâques est passage et passion. Pour la tradition juive, la Pâque est la commémoration du passage de la Mer Rouge. Depuis l’Exode, une fête au cours de laquelle un agneau est sacrifié, rappelle le temps où le peuple était épargné de la mort qui frappait la puissance asservissante, l’Égypte de Pharaon.
Et le peuple vivait le passage de l’esclavage à l’espérance en traversant la mer à pied sec.
Le mot hébreu qui indique un passage, un saut, a été rendu en grec par un terme sonnant de façon ressemblante, mais qui contient en outre une autre idée, celle de souffrance subie, de passion.
Or voici que “Christ, notre Pâque, a été immolé” (1 Corinthiens 5:7), souffrant, comme par une nouvelle Mer Rouge, le passage, un saut, de la mort à la vie de la Résurrection.
C’est de cet autre esclavage pharaonique, le péché, par lequel la mort a trouvé son règne (Romains 5:21), que la passion du Christ nous libère pour nous mener à la vie nouvelle.
C’est pourquoi il nous affirme : ” celui qui écoute ma parole et qui croit en celui qui m’a envoyé… est passé de la mort à la vie” (Jean 5:24).
Le tombeau vide
Ce passage de la mort à la vie est participation à la résurrection du Christ dont Marie de Magdala, au dimanche de Pâques, découvre le signe, le tombeau vide.
Tout est renversé : la voilà partie, le shabbath passé, pour se recueillir sur un mort — pour un embaumement, précisent Marc et Luc. Mais il n’y a plus de corps dans la tombe ! Et elle n’ose pas encore saisir : “on a enlevé du tombeau le Seigneur”, dira-t-elle à Pierre. Et elle persistera dans cette idée, puisque, dans ses larmes, c’est encore ce qu’elle dira aux anges (v. 11-14). Et elle ne pourra pas reconnaître Jésus ressuscité avant qu’il ne l’appelle par son nom (v. 14-16).
On entre dans un monde nouveau, attesté par de simples signes : on a roulé la pierre qui fermait le sépulcre pour qu’il apparaisse qu’il est bien vide. Restent les bandelettes qui entouraient le corps, et le suaire qui en couvrait la tête.
C’est elle pourtant qui devient premier témoin du passage de la mort à la vie, de “l’engloutissement de la mort dans la victoire”, selon l’expression de Paul, témoin auprès des Apôtres, qui s’apprêtent à rentrer vers la Galilée (cf. Matthieu et Marc) — leur pèlerinage à Jérusalem étant terminé, et terminé de quelle façon : le Maître est mort ! A présent dans la tristesse, ils s’en retournent dans leur chez eux de Jérusalem. Ils n’ont “pas encore compris l’Écriture, selon laquelle Jésus devait ressusciter d’entre les morts” (v. 9). Un disciple, cependant croit (v.8).
La victoire sur la mort
Au-delà des signes, une réalité inouïe : on est passé au-delà de la mort, “la mort est engloutie”. Le combat du Christ a été un combat victorieux : Dieu l’atteste par sa résurrection. Dieu justifie la solidarisation de son Fils avec le peuple asservi au péché et à la mort, son aboutissement.
La cessation de la mort sera bientôt universelle, comme a une portée universelle cette glorification de Jésus. Dieu scelle ce qu’il avait été donné à trois disciples de connaître lors de l’épisode de la Transfiguration : Jésus est manifesté comme roi de l’univers. Bientôt, tous le sauront, sa Présence universelle apparaîtra aux yeux de tous.
Car c’est bien sa présence universelle qui est annoncée dans sa résurrection : la mort ne peut le retenir, il emplit l’univers, apparaissant autant à Jérusalem, qu’en Galilée, vers Damas (Actes 9), ou ailleurs.
C’est tellement inouï, incroyable, que l’on verra rouler la pierre du tombeau (non pour que le Ressuscité puisse sortir ! Une pierre ne saurait le retenir !) — pour desceller l’incroyable de l’événement.
Présence universelle à l’espace et au temps : il emplit tous les lieux, il emplit aussi tous les temps : c’est lui qui abreuvait les pères au désert (1 Corinthiens 10:4), c’est lui que considérait Moïse, préférant son humiliation aux trésors de l’Égypte (Hébreux 11:26), c’est lui qu’Abraham a contemplé (Jean 8:56).
Il est présent à tous les temps et à tous les lieux : il est Un avec Dieu (Jean 10:30), de la même nature que Dieu (Jean 1:1). C’est cela qu’atteste sa résurrection : c’est ainsi que les Apôtres peuvent affirmer qu’il est celui qui fonde l’univers, celui par qui tout a été fait (Jean 1:2 ; Colossiens 1:16).
C’est là un peu de ce qu’enseigne la résurrection, et qui sera pleinement manifestée dans sa venue. Vérité qui reste cachée jusqu’à ce jour : l’Ascension l’a dérobé à nos yeux (Actes 1:9), jusqu’au jour où “Dieu sera tout en tous” (1 Corinthiens 15:28). Le Christ ressuscité, le Christ-Roi, entré dans son éternité, participe de l’Éternité de Dieu.
Ressuscités avec Christ
En l’espérance du jour où “Dieu sera tout en tous”, jour de la manifestation de la présence universelle du Maître, les Apôtres seront chargés d’annoncer ce mystère à la foi des hommes, puis après eux, nous qui avons cru avec eux. C’est cette foi par laquelle nous entrons dans la participation à la résurrection du Christ, par effet de ce qu’il a partagé notre exil dans la mort.
Car pour nous, lorsque les Écritures nous parlent de deux résurrections, correspondant à deux morts, il nous y est signifié qu’à côté de la dimension totale — englobant nos corps — de la mort et de la résurrection, il est une première mort, une dimension spirituelle de la mort, pour laquelle mort et résurrection ont une portée réelle dans nos vies présentes.
Cette mort et cette résurrection spirituelles ont un rapport étroit avec l’annonce de l’Évangile, puisque la foi, la confiance en la faveur de Dieu, nous fait accéder dès aujourd’hui au statut de ressuscités, nous fait “passer de la mort à la vie”, rend réelle dès “ici-bas” la naissance d’Éternité.
C’est là la résurrection telle qu’elle prend place dès aujourd’hui dans nos vies : la croix du Christ est élévation. “Lorsque j’aurai été élevé de la terre, nous dit Jésus parlant de sa mort (Jean 12:32), j’attirerai tous les hommes à moi”.
Et “celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort” (Jean 11:25).
*
Dans la résurrection spirituelle, sous le regard de Dieu nous attestant sa faveur dans le Christ crucifié, s’actualise aujourd’hui notre espérance de la Résurrection qui emportera la terre et les cieux et nos êtres en leur totalité, au Jour de la présence du Christ glorifié.
R.P.
Vence, 12.04.09

Marc 15, 16-23
16 Les soldats le conduisirent à l’intérieur du palais, c’est-à-dire du prétoire. Ils appellent toute la cohorte.
17 Ils le revêtent de pourpre et ils lui mettent sur la tête une couronne d’épines qu’ils ont tressée.
18 Et ils se mirent à l’acclamer: ” Salut, roi des Juifs! “
19 Ils lui frappaient la tête avec un roseau, ils crachaient sur lui et, se mettant à genoux, ils se prosternaient devant lui.
20 Après s’être moqués de lui, ils lui enlevèrent la pourpre et lui remirent ses vêtements. Puis ils le font sortir pour le crucifier.
21 Ils réquisitionnent pour porter sa croix un passant, qui venait de la campagne. Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus.
22 Et ils le mènent au lieu-dit Golgotha, ce qui signifie lieu du Crâne.
23 Ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais il n’en prit pas.
*
Ce signe de la joie, le vin — un jour mes disciples s’en abstiendront, quand l’époux leur sera enlevé — disait Jésus peu avant. Hier nous célébrerions la Sainte Cène, avec ce fruit de la vigne dont Jésus disait qu’il n’en boirait plus jusqu’à ce qu’il le boive nouveau dans le Royaume de son Père.
Quelques heures après la Cène, Jésus refuse le vin que lui proposent les soldats. “Je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’à ce que je le boive nouveau dans le Royaume de mon Père” (Marc 14:25).
Voilà donc un vin nouveau, en fait plus ancien que la création de la vigne, qui remonte aux jours d’Éternité, quand Dieu fondait son Royaume de résurrection en celui dont les jours remontent avant la Création du monde ; en celui qui aujourd’hui s’apprête à subir la passion. Ce vin d’Éternité, vin toujours nouveau dont on dit l’espérance dans chaque Sainte Cène.
Car dans chaque Sainte Cène est la promesse du Royaume et de son vin nouveau par lequel l’Esprit nous enivre alors qu’on ne le boit qu’en espérance. Or ce vendredi, au lendemain de la première Cène, celle du premier jeudi saint, l’Évangile nous dit des soldats romains : “ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais il n’en prit pas”. Écho à ce que Jésus disait quelques heures auparavant : “je le boirai avec vous, nouveau, ce fruit de la vigne, dans le Royaume de Dieu.” (Marc 14:25).
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Alors en l’attente de ce jour, il y a place pour l’abstinence qui se symbolise par l’absence de Cène jusqu’au dimanche de la résurrection, car il est un vin que Jésus ne boit plus jusqu’au jour espéré.
Rappelons-nous ce que disent certains de ses contemporains à Jésus et à ses disciples, leur reprochant de ne pas être abstinents comme Jean-Baptiste. Jésus, qui aux noces de Cana a changé de l’eau en vin, lui qui est l’époux des noces célestes, répondait alors qu’on ne peut être abstinent pendant la noce. Ses disciples peuvent-ils jeûner et être à l’eau plate alors que la joie du Royaume est au milieu d’eux ? demande alors Jésus : ils jeûneront, ils s’abstiendront quand ils seront dans la tristesse, dans le deuil de celui qui va leur être enlevé, Jésus, l’époux céleste.
Le vin est bien le fruit et la boisson de la joie. Une joie qui n’est pas forcément tous les jours notre lot. Il y a un temps d’exil aussi.
Aujourd’hui, l’époux va nous être enlevé. “Ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais il n’en prit pas”. Il y a un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour planter et un temps pour arracher le plant, dit l’Ecclésiaste (3:4,2).
C’est probablement en signe de cette ambivalence des temps, que les officiants du culte biblique, devaient, selon la Torah, s’abstenir de vin au moment de leur office. Au moment du culte divin, on témoignait d’un exil dont on voulait qu’il passe. À ce moment, on aspire à la rencontre et à la dégustation du vin nouveau, qui est aussi le plus vieux des vins vieux, celui qui précède la création de la vigne.
Voilà un vin céleste, voilà une vigne qui le porte, et qui décidément nous hante… Et produit, en attendant le jour de la rencontre, la certitude que jusque là les temps ne sont décidément pas forcément à la fête…
Jésus sur la croix est le grand prêtre du culte biblique : “Ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais il n’en prit pas”.
*
La religion biblique et le christianisme, religion du crucifié, portent toute une leçon sur la fragilité du bonheur passager : “Israël, vigne florissante, produisait du fruit à l’avenant…”, dit le prophète Osée (10:1).
Mais voilà : “La vigne est étiolée, le figuier flétri; grenadier, palmier, pommier, tous les arbres des champs sont desséchés. La gaieté, confuse, se retire d’entre les humains”, écrit à sont tour le prophète Joël (1:12).
Ce temps d’exil où la joie se retire, Jésus le partage et le porte en sa chair sur la croix, au lendemain du partage de la sainte Cène lors de la célébration de la Pâque avec ses disciples.
A travers ce regret des jours heureux, dans la nostalgie des jours du bonheur passé, les prophètes déjà conduisaient toute une méditation, en lien avec l’exil et la destruction du Temple. C’est presque l’essentiel de l’Écriture biblique finalement, c’est en tout cas une large part de ce qui constitue le judaïsme et le christianisme.
S’esquisse le sens de cette nostalgie plus fondamentale. “Que je chante pour mon ami, dit le livre d’Ésaïe, le chant du bien-aimé et de sa vigne: Mon bien-aimé avait une vigne sur un coteau plantureux” (Ésaïe 5:1). Au-delà du regret de la vigne féconde des jours passés, au-delà de la joie du bon vin des jours qui s’en sont allés, se dessine une nostalgie plus fondamentale, celle de ce vin d’Éternité, vin nouveau remontant avant la création de la vigne, la nostalgie qui est aussi peut-être celle de Dieu, et par rapport à laquelle, précisément, il a créé la vigne, et cette vigne qu’est son peuple.
N’oublions pas que la parabole du Cep et des sarments donnée la veille. Jésus est lui-même le Cep, la vigne qui réjouit Dieu, et par laquelle Dieu réjouit les siens. De lui s’écoule le vin nouveau promis, ce vin plus ancien que la fondation du monde. Ce vin qu’il nous a donné comme signe de son sang qui coule dans les veines de l’univers, qui en est la substance même, et qui nous fait vivre comme la sève coule du Cep dans les sarments, de sorte que nous en portions nous-mêmes le fruit, que nous le soyons nous-mêmes.
Mais ce soir-là, “ils voulurent lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais il n’en prit pas”. C’est le temps de l’absence, absence que Jésus marque dans son refus du vin qu’on lui tend, nous laissant dans la seule espérance du vin nouveau du jour du Royaume.
R.P.,
Vence,
Vendredi saint, 10.04.09
“Un parfum de grand prix dans un vase d’albâtre”
9 avril 2009

Marc 14, 1-21 (Marc 14, 1-72)
1 La Pâque et la fête des Pains sans levain devaient avoir lieu deux jours après. Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment arrêter Jésus par ruse pour le tuer.
2 Ils disaient en effet: « Pas en pleine fête, de peur qu’il n’y ait des troubles dans le peuple. »
3 Jésus était à Béthanie dans la maison de Simon le lépreux et, pendant qu’il était à table, une femme vint, avec un flacon d’albâtre contenant un parfum de nard, pur et très coûteux. Elle brisa le flacon d’albâtre et lui versa le parfum sur la tête.
4 Quelques-uns se disaient entre eux avec indignation: « A quoi bon perdre ainsi ce parfum ?
5 On aurait bien pu vendre ce parfum-là plus de trois cents pièces d’argent et les donner aux pauvres! » Et ils s’irritaient contre elle.
6 Mais Jésus dit: « Laissez-la, pourquoi la tracasser ? C’est une bonne œuvre qu’elle vient d’accomplir à mon égard.
7 Des pauvres, en effet, vous en avez toujours avec vous, et quand vous voulez, vous pouvez leur faire du bien. Mais moi, vous ne m’avez pas pour toujours.
8 Ce qu’elle pouvait faire, elle l’a fait: d’avance elle a parfumé mon corps pour l’ensevelissement.
9 En vérité, je vous le déclare, partout où sera proclamé l’Évangile dans le monde entier, on racontera aussi, en souvenir d’elle, ce qu’elle a fait. »
10 Judas Iscarioth, l’un des Douze, s’en alla chez les grands prêtres pour leur livrer Jésus.
11 A cette nouvelle, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l’argent. Et Judas cherchait comment il le livrerait au bon moment.
12 Le premier jour des Pains sans levain, où l’on immolait la Pâque, ses disciples lui disent: « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? »
13 Et il envoie deux de ses disciples et leur dit: « Allez à la ville; un homme viendra à votre rencontre, portant une cruche d’eau. Suivez-le
14 et, là où il entrera, dites au propriétaire: “Le Maître dit: Où est ma salle, où je vais manger la Pâque avec mes disciples ?”
15 Et lui vous montrera la pièce du haut, vaste, garnie, toute prête; c’est là que vous ferez les préparatifs pour nous. »
16 Les disciples partirent et allèrent à la ville. Ils trouvèrent tout comme il leur avait dit et ils préparèrent la Pâque.
17 Le soir venu, il arrive avec les Douze.
18 Pendant qu’ils étaient à table et mangeaient, Jésus dit: « En vérité, je vous le déclare, l’un de vous va me livrer, un qui mange avec moi. »
19 Pris de tristesse, ils se mirent à lui dire l’un après l’autre: « Serait-ce moi ? »
20 Il leur dit: « C’est l’un des Douze, qui plonge la main avec moi dans le plat.
21 Car le Fils de l’homme s’en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheureux l’homme par qui le Fils de l’homme est livré! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là! »
*
Un parfum de grand prix dans un vase d’albâtre.
L’albâtre : une variété, ou de calcite, ou de gypse massif à grains fins ; l’albâtre est translucide. L’albâtre appelé «des Anciens» est appelé aussi «albâtre de la Bible» ou encore «albâtre d’Orient», car les premiers objets que nous connaissions en albâtre proviennent d’Extrême-Orient.
L’albâtre était très recherché pour la fabrication de petits flacons de parfum ou d’onguent, appelés alabastra — origine possible du mot «albâtre». Le nom vient du grec ancien αλάϐαστρος / alabastros (employé dans notre texte — v. 3), mot qui désignait des vases à parfum sans anse.
L’albâtre était également employé pour les vases funéraires égyptiens et d’autres types de vases sacrés ou funéraires.
Parfum, vase funéraire, Égypte, tout est en place pour l’ensevelissent de Jésus, et pour la Pâque, la sortie d’Égypte.
Coulant d’un vase brisé, un parfum de prix «fait de nard pur» (v. 3). Le nard — le mot est le même dans le grec de l’évangile — est l’un des plus anciens parfums orientaux connus. Il s’agit, sous sa forme d’huile, d’un liquide de couleur ambrée.
Il vient d’Inde. L’huile de nard est extraite du rhizome d’une plante. Cette plante, dont le nom savant est nardostachys jatamansi (jatamansi étant un nom sanskrit), pousse dans les montagnes himalayennes, donc en Inde, au Népal et au Tibet. Une variété proche, appelée nardostachys sinensis, est souvent appelée nard chinois. Le genre Nardostachys appartient à la famille des Valérianacées, une plante des montagnes au parfum capiteux.
Cette plante est un ingrédient connu de la médecine traditionnelle ayurvédique (indienne, donc), utilisée entre autres pour faciliter la repousse des cheveux — je ne dis pas que c’est pour cela que la femme de Béthanie le répand sur la tête de Jésus ! Le nard est, en dehors de ses applications en parfumerie, utilisé aussi pour fabriquer de l’encens.
L’utilisation du nard est très ancienne. Elle fait partie intégrante de la tradition ayurvédique indienne ; et elle était considérée en l’Égypte ancienne, au Moyen-Orient et dans la Rome antique, comme un parfum de luxe. Pline, dans son Histoire Naturelle, en dénombre douze espèces. Bref, et selon de nombreux textes anciens, le nard considéré comme un produit de grande valeur, monétaire — et spirituelle, d’où son usage dans de nombreux rites religieux.
Et on le trouve mentionné dans la Bible : dans le Cantique des Cantiques (1:12 et 4:13), ici en Marc, ou dans le texte qui en est proche, de Jean (12, 3) — où la femme versant le nard est nommée : c’est Marie de Béthanie, sœur de Marthe et Lazare.
Voilà qui met un peu en lumière le geste de cette femme, que l’on peut à présent nommer : Marie de Béthanie : quand on sait que l’évangile de Marc présuppose en permanence la connaissance par ses lecteurs de la tradition évangélique, le fait qu’elle n’y soit pas nommée est tout simplement indicatif… de sa notoriété. Déjà son geste est devenu geste d’Évangile, relaté, comme a dit Jésus, dans le monde entier.
Un geste décisif, en contraste total avec celui qui suit, celui de Judas… Un geste de délivrance, un geste de naissance à la vie et à la liberté en opposition radicale à celui dont il eût mieux valu, nous dit le texte, qu’il ne fut pas né !
Et voilà qu’on est pleine préparation et célébration de la Pâque. La Pâque qui commémore la délivrance, la naissance à la liberté, dans la sortie de l’exiguïté, de l’étroitesse, selon le nom que retient la Bible quant à la captivité égyptienne : Mitsraïm, nom biblique de l’Égypte de la captivité, l’Égypte ne s’appelant pas elle-même ainsi, mais Khemet.
Mitsraïm désigne en fait plutôt les frontières de l’Égypte, de Khemet, les frontières qui se ferment, et qu’il faut enfin ouvrir, que Dieu va briser pour laisser naître la délivrance et la vie. Et qu’il est difficile de les briser ces frontières !
On sait le récit du refus obstiné de Pharaon, et la façon dont il a fallu le briser pour que le peuple des esclaves naisse enfin à la vie, qu’il sorte de l’exiguïté où on voulait le retenir, que le puissant parfum de la liberté soit libéré pour le monde, pour l’Égypte elle-même, que le livre d’Ésaïe appellera «mon peuple» — préfiguré par ces nombreux égyptiens, ces «gens de toute espèce» sortis avec Moïse selon le livre de l’Exode (ch. 12, v. 38).
Car c’est au sein du peuple même, et aujourd’hui au cœur de la communauté des disciples que passe la déchirure entre l’étroitesse, l’exiguïté, et la vie qui en sort.
C’est même celui qui met «avec moi la main dans le plat» — qui partage ma nourriture —, rappelle Jésus. C’est par Judas que cela s’accomplit, mais Judas, n’est en aucun cas un étranger parmi les disciples : il n’est pas le seul à avoir été tenté par le repli, l’étroitesse, l’exiguïté. Rappelez-vous : «Quelques-uns se disaient entre eux avec indignation: «A quoi bon perdre ainsi ce parfum?» (v. 4.) Judas n’est pas le seul ; il accomplit ce qui sommeille en tous qui abandonneront Jésus… ce que dévoile le geste de Marie de Béthanie et l’indignation qu’il suscite…
Le geste du don, à l’inverse du repli, le geste de la gratuité, qui est le premier pas vers la libération de la Pâque nouvelle et éternelle. Un geste méprisé, un geste refusé, qui fait de tous les rouspéteurs des Pharaon à la petite semaine, et sous un si bon prétexte : «on aurait bien pu vendre ce parfum-là plus de trois cents pièces d’argent et les donner aux pauvres!» Et ils s’irritaient contre elle» (v. 5).
Elle a répandu le parfum de son âme, brisant l’albâtre comme se brisent les frontières de l’exiguïté, indiquant par là le chemin de la libération : rien à retenir de soi, fût-ce sous un excellent faux prétexte — car on n’aidera les pauvres que si l’on sait s’ouvrir à la vie nouvelle et à la gratuité : ce sont les briseurs de flacons qui secourent les pauvres toujours avec nous, pas ceux qui mégotent les gestes de liberté… Judas est de ceux qui mégotent, il en deviendra la quintessence, né pour ne pas naître à la liberté : à quoi bon?
Mais à l’inverse, tout l’Évangile, et la Pâque, est dans le geste de celle qui n’a pas signalé son nom : il est répandu dans son parfum, dans cette huile d’onction qui en fait le premier grand témoin de la liberté qui est dans le don de sa vie à celui qui donne sa vie, et qui nous invite à la partager dans son repas de la Pâque…
R.P.
Antibes,
Jeudi saint, 9 avril 2009





