Élevé de terre

29 mars 2009

Jean 12, 20-33

20 Il y avait quelques Grecs qui étaient montés pour adorer à l’occasion de la fête.
21 Ils s’adressèrent à Philippe qui était de Bethsaïda de Galilée et ils lui firent cette demande : “Seigneur, nous voudrions voir Jésus.”
22 Philippe alla le dire à André, et ensemble ils le dirent à Jésus.
23 Jésus leur répondit en ces termes : “Elle est venue, l’heure où le Fils de l’homme doit être glorifié.
24 En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance.
25 Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle.
26 Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera.
27 “Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c’est précisément pour cette heure que je suis venu.
28 Père, glorifie ton nom.” Alors, une voix vint du ciel : “Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore.”
29 La foule qui se trouvait là et qui avait entendu disait que c’était le tonnerre; d’autres disaient qu’un ange lui avait parlé.
30 Jésus reprit la parole : “Ce n’est pas pour moi que cette voix a retenti, mais bien pour vous.
31 C’est maintenant le jugement de ce monde, maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors.
32 Pour moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes.”
33 — Par ces paroles il indiquait de quelle mort il allait mourir.

*

Qui est mis dehors quand Jésus est crucifié ? Jésus évidemment ! — répondent ses bourreaux ! Ici, on a chassé celui qui dérangeait ; l’indésirable, quelque nom qu’on lui donne. On le jette dehors. Et cela n’a pas cessé d’être vrai ! Qui est jeté dehors ce jour-là ? Jésus ?

Étrange. Jésus, lui, répond l’inverse ! On l’a entendu : celui qui est jeté dehors est « le prince de ce monde ». On sait que c’est là un titre du diable dans l’Évangile selon Jean. Et ce titre n’est pas donné par hasard : c’est que selon Jean et selon d’autres livres du Nouveau Testament, le diable est celui qui dirige les choses, en tout cas provisoirement. Et cela n’a pas cessé d’être vrai.

Si l’on sait que ce sont des pouvoirs humains qui ont fait crucifier Jésus, c’est aussi que le prince de ce monde, est, comme le titre l’indique, derrière les dirigeants de ce monde, les princes de ce monde. Derrière eux, se cache à tous coups un ange au moins ambigu, sinon carrément mauvais. De toute façon, à sa place dans une hiérarchie diabolique. Au sommet, le diable.

En d’autres termes — et au plan visible si l’on veut — plus on monte dans les hiérarchies de ce monde, plus on se rapproche du pouvoir et de sa gloire ; et plus on se rapproche, non pas de Dieu, mais du diable !

Et, prince de ce monde, il entend éliminer toute opposition !

Eh bien, au jour où le Christ parle, il va s’agir pour lui d’affronter le maître, le prince. Et voilà que toute la hiérarchie du monde d’alors, soumise à son prince — avec le représentant de César, Pilate, au haut de sa face visible — représentant la raison d’État —, et au plan religieux le pontife suprême, Caïphe — représentant… la raison religieuse, disons, ou la religiosité de pouvoir ; voilà que toute cette hiérarchie dont le chef est le diable, s’est mise en devoir de jeter dehors celui qui dérange ce bel ordonnancement, qui fait grincer les rouages bien huilés de cette hiérarchie : Jésus.

Eh bien, ils ne savent pas ce qu’ils font, ils se savent pas qui il est. Et lorsque Jésus est crucifié, c’est leur chef qui est en fait jeté dehors, le diable. Crucifier Jésus, c’était de sa part, de leur part, l’erreur à ne pas commettre. C’est lui, le diable, et donc ses suppôts avec lui, qui sont jetés dehors à ce moment-là. Et c’est Jésus qui, élevé de la terre, est glorifié — dans un vocabulaire qui évoque la transfiguration des autres évangiles, Matthieu, Marc, Luc.

Avouons que lorsque Jésus tient de tels propos : « le prince de ce monde va être jeté dehors », il y a de quoi le prendre pour un illuminé. C’est lui, que l’on sache, qui est rejeté, lui seul, contre le monde entier. Le voilà donc qui prétend avoir raison tout seul contre tous ! Eh bien oui, c’est bien cela qui est la vérité ! Il a raison tout seul.

Les autres, la raison du plus fort, raison du pouvoir, les a aveuglés — selon cette parole du Talmud : « quand un méchant persécute un juste, Dieu est du côté du juste contre le méchant, quand un méchant persécute un méchant, Dieu est du côté du méchant persécuté contre le méchant persécuteur, quand un juste persécute un méchant, Dieu est du côté du méchant persécuté contre le juste persécuteur ».

Et bientôt tout le monde va le voir. Sur cette croix, lui, le Juste, le Juste par excellence, est élevé de la terre. Élevé au sens le plus fort du terme, élevé au point que tout homme, jusqu’aux extrémités du monde, va le voir. Élevé, en fait, dans la gloire qui est la sienne auprès de Dieu avant même que le monde ne soit.

*

Un signe, pour Jésus, que son jour approche : des Grecs veulent le voir. Ils vont le voir, élevé dans la gloire. Ces Grecs, qui sont en fait des juifs, ou des judaïsants, de la diaspora, viennent de loin. Ils viennent au Temple, pour la Pâque. Et ils veulent voir Jésus, qui annonçait son corps ressuscité comme Temple du Royaume qui vient.

Ils veulent voir Jésus, ils vont bientôt le voir : dès lors, il le sait, son heure approche. Ils vont le voir, élevé à la croix, élevé à la gloire, d’où il va attirer tous les hommes à lui, depuis les extrémités de la Terre.

Ses ennemis, eux, au moment où ils planteront les clous dans ses mains et ses pieds, croiront le ficher définitivement au bois. Ils croient ne commettre qu’une crucifixion de plus. Ils sont en fait devenus les instruments de Dieu qui élève son Fils à la gloire, qui glorifie celui qui porte son Nom : « mon Nom, je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »

Et ainsi, mis à mort comme le grain qui tombe en terre, il va porter le fruit de la promesse faite à Abraham jusqu’aux extrémités de la Terre. Alors s’accomplit le jugement de ce monde. Condamné avec son prince qui est jeté dehors. Du haut de cette croix, le monde nouveau se met en place. Le crucifié est couronné de la sorte roi d’un Royaume qui n’est pas ce monde ; mais qui est le seul Royaume qui se passera pas.

*

La question est alors celle de notre entrée dans ce Royaume. Et Jésus en indique le chemin en réponse à ses disciples venus lui annoncer la demande des Grecs : « Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle. Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera. »

Être sur la croix avec lui, dans sa gloire. Je suis le chemin, dira-t-il plus tard. Élevé par sa mort. Le suivre, pour être avec lui plutôt qu’avec le monde de ses ennemis, c’est faire fi des glorioles de ce monde. C’est faire fi des vanités qui passent. C’est renoncer à donner sens à sa propre vie.

Ma vie ne prend sens que du non-sens de sa crucifixion / élévation. Il n’y a de gloire qui tienne que celle-là. Servir, le servir, est le seul honneur qui vaille. Lui le sait : c’est pour vous qu’a retenti cette voix du ciel : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »

Cela semble coûter, comme cela a coûté à Jésus : « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c’est précisément pour cette heure que je suis venu. » En fait, cela coûte tout : « Celui qui aime sa vie la perd. » Mais la vie éternelle, dès aujourd’hui, est à ce prix : tout.

Voilà la réponse à la question des Grecs, à notre question. (puisque, comme eux, nous sommes ici ce matin, pour rencontrer Jésus ?) Vous voulez me voir ? Mais on ne me voit que dans mon élévation, à la gloire, à la croix. On ne me voit que là, on ne me rejoint que là. Vous voulez me voir ? Soit, mais cela vous coûtera tout ! « Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle. »

*

Voilà le jugement. Voilà la croisée des chemins où nous sommes placés. Être jeté dehors avec le prince de ce monde, perdre sa vie pour vouloir s’y cramponner ; ou entrer dès aujourd’hui dans la vie éternelle, pour prix de l’abandon de notre propre vie au Christ.

Alors, qui est mis dehors quand Jésus est crucifié ? Les bourreaux ont cru que c’était Jésus. Lui, nous a montré à quel point c’était l’inverse. Ici, il n’y a pas de neutralité possible. Il n’y a pas de simples observateurs. Mais une alternative. La seule vraie alternative, au fond, de l’Histoire du monde. Avec le Christ sur la croix, dans la gloire ; ou dans la vanité, la gloire de ce monde qui passe, et qui est passé définitivement ce jour-là.

Telle est la croisée des chemins où nous place Jésus aujourd’hui.

R.P.
Grasse, 29.03.09

Éphésiens 2, 4-10

4 […] Dieu est riche en miséricorde ; à cause du grand amour dont il nous a aimés,
5 alors que nous étions morts à cause de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ – c’est par grâce que vous êtes sauvés,
6 avec lui, il nous a ressuscités et fait asseoir dans les cieux, en Jésus Christ.
7 Ainsi, par sa bonté pour nous en Jésus Christ, il a voulu montrer dans les siècles à venir l’incomparable richesse de sa grâce.
8 C’est par la grâce, en effet, que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi; vous n’y êtes pour rien, c’est le don de Dieu.
9 Cela ne vient pas des œuvres, afin que nul n’en tire orgueil.
10 Car c’est lui qui nous a faits ; nous avons été créés en Jésus Christ pour les œuvres bonnes que Dieu a préparées d’avance afin que nous nous y engagions.

Jean 3, 14-21

14 […] Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l’homme soit élevé
15 afin que quiconque croit ait, en lui, la vie éternelle.
16 Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle.
17 Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.
18 Qui croit en lui n’est pas jugé ; qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.
19 Et le jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré l’obscurité à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises.
20 En effet, quiconque fait le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de crainte que ses œuvres ne soient démasquées.
21 Celui qui fait la vérité vient à la lumière pour que ses œuvres soient manifestées, elles qui ont été accomplies en Dieu.”

*

Un monde dans les ténèbres. (Souvenons-nous que ce passage s’inscrit dans le dialogue nocturne de Nicodème avec Jésus — et Nicodème pouvait-il venir autrement que de nuit, puisqu’il n’y a rien d’autre que la nuit ?) Un monde qui a perdu la mémoire de la lumière originelle.

Puis vient la manifestation de la lumière dans le Christ élevé comme le serpent (héb. : brillant). Dévoilé dans son élévation comme le Fils de l’Homme qui est dans les cieux, descendu du ciel où nul n’est monté, sinon celui qui en est descendu pour apporter la lumière, lui. Élévation, la croix est la sortie des ténèbres.

Le don de Dieu est la plongée de son Fils dans les ténèbres, où, par amour pour ce monde enténébré, il prend la sombre figure du serpent ; ténèbres d’où il sortira par son élévation, la croix. Pour en faire sortir le monde avec lui ; ce monde qui ne peut pas en sortir par lui-même.

Le salut du monde est alors la sortie des ténèbres par la grâce, via la confiance, la foi, en ce qu’est le Fils : celui qui vient d’en Haut. Une naissance d’en Haut.

Il n’est pas besoin d’autre jugement que celui qui a déjà eu lieu : être dans les ténèbres, puis y rester pour n’être né qu’une fois, n’être né qu’à ces ténèbres. Mais dans le Christ élevé de la terre, le jugement, en quelque sorte, s’inverse, devient délivrance par la venue à la lumière, la naissance à la lumière pour la manifestation des œuvres de Dieu, accomplies en Dieu (cf. Ép 2, 10).

« C’est par la grâce, en effet, que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi ; vous n’y êtes pour rien, c’est le don de Dieu » (Ép 2, 8). C’est au fond tout l’Évangile qui est dit en ces deux points : « sauvés par la grâce, par le moyen de la foi ». Le ch. 3 de l’Évangile de Jean développe dans un dialogue imagé de Jésus avec un homme à la piété exemplaire, Nicodème, ces deux volets de l’Évangile.

Le premier volet, la question de la grâce, est donné dans l’image de la nouvelle naissance qui précède le passage que nous venons de lire. Avec pour chute le v. 8 : « Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. » Bref, la naissance d’en Haut, c’est comme la naissance tout court, on n’y peut rien. Le souffle de Dieu dont on ne connaît pas les voies en est la source.

Puis, second volet, notre texte d’aujourd’hui : la foi, que suscite la grâce et qui en reçoit le don. À peu près autant mystérieux, avec ce passage au jour toutefois : la grâce, on n’en conçoit rien, la foi on en est conscient : on sait que l’on croit. À part cela, donc, on ne peut pas en dire grand-chose — si ce n’est qu’elle nous prive de la maîtrise du salut.

Et Jésus illustre cela par l’évocation de l’épisode du serpent d’airain, ce serpent que Moïse avait fait forger pour que quiconque le regarde après avoir été mordu par les serpents, fût guéri.

Il en est de même de la crucifixion du Christ : une élévation sur une perche similaire à l’élévation sur une perche du serpent d’airain de Moïse de sorte que quiconque lève son regard vers lui, croit en lui, ait la vie éternelle, soit sauvé d’une mort aussi certaine que celle qui suit la morsure d’un serpent venimeux.

Mais quiconque croit en lui, le pendu élevé de la terre, a la vie éternelle de la même façon que quiconque regardait le serpent de Moïse était guéri des morsures des serpents venimeux. Rien à comprendre, à croire seulement. Et nous voilà à notre verset que la Déclaration de foi de l’Église Réformée de France reconnaît comme « la révélation centrale de l’Évangile » : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle ».

Tout est dit dans ces quelques mots — mais qu’est-ce qui est dit, en l’occurrence ? Les quelques versets qui suivent nous éclairent quelque peu, si c’est possible. Il est question d’extraction des ténèbres vers la lumière. Et c’est certainement là l’image — j’allais dire la plus lumineuse, qui nous soit proposée du salut dont il est question.

Car le verset 16 pourrait aussi nous plonger dans la perplexité. Les prédicateurs qui se sont penchés sur ce texte depuis des siècles ont remarqué la difficulté suivante : « Dieu a aimé le monde ». Selon l’usage que fait l’Évangile de Jean du mot « monde » il pourrait y avoir là quelque chose de contradictoire.

Voilà qui peut nous mettre la puce à l’oreille : contradictoire : si c’était donc la clef ? Dans l’Évangile de Jean, « le monde » — cosmos — est une notion le plus souvent négative. C’est ce qui est illusoire, vain, superficiel. Un faux arrangement pour lequel Jésus ne prie pas lorsqu’il remet les siens à Dieu dans son discours d’adieu (Jn 14-17).

Et voilà que Dieu l’a tellement aimé, le monde, « qu’il a donné son Fils unique » ! — « pour que le monde soit sauvé par lui ». Il l’a donc chéri infiniment, il lui a été infiniment cher, le monde. Et cet amour, ce « chérissement » du monde est pour son extraction vers la lumière.

Où l’on retrouve et la Genèse et son… commentaire par le Prologue de ce même Évangile de Jean. Où le monde advient comme création de Dieu dans la lumière de Dieu qui le fait sortir du chaos et des ténèbres.

Quel est donc l’acte de foi qui reçoit la grâce de Dieu donnée en plénitude dans le signe du don de son Fils ? C’est tout simplement le regard qui du cœur des ténèbres, du chaos, du péché et de la culpabilité, de la souffrance, bref : de l’exil loin de Dieu — se tourne vers la lumière sans crainte, comme les pères au désert mordus par les serpents se tournaient vers le serpent d’airain dressé dans la lumière.

Tel est l’acte de foi en la lumière. Au-delà de toute crainte qui préfèrerait rester plongée dans les ténèbres et le chaos, les œuvres mauvaises déjà absorbées par la mort — se tourner sans crainte vers celui de qui rayonne la lumière éternelle par lequel le monde vient à son salut, vers celui qui, pendu au bois, élevé de la terre la fait resplendir en plénitude, en vie éternelle. La foi seule. La plénitude de la grâce y est donnée.

R.P.
Vence, 22.03.09

Relèvement du Temple

15 mars 2009

Jean 2, 13-25

13 La Pâque juive était proche et Jésus monta à Jérusalem.
14 Il trouva dans le temple les marchands de bœufs, de brebis et de colombes ainsi que les changeurs qui s’y étaient installés.
15 Alors, s’étant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple, et les brebis et les bœufs; il dispersa la monnaie des changeurs, renversa leurs tables;
16 et il dit aux marchands de colombes: “Ôtez tout cela d’ici et ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic.”
17 Ses disciples se souvinrent qu’il est écrit: Le zèle de ta maison me dévorera.
18 Mais les Judéens prirent la parole et lui dirent: “Quel signe nous montreras-tu, pour agir de la sorte?”
19 Jésus leur répondit: “Détruisez ce temple et, en trois jours, je le relèverai.”
20 Alors les Judéens lui dirent: “Il a fallu quarante-six ans pour construire ce temple et toi, tu le relèverais en trois jours?”
21 Mais lui parlait du temple de son corps.
22 Aussi, lorsque Jésus se releva d’entre les morts, ses disciples se souvinrent qu’il avait parlé ainsi, et ils crurent à l’Écriture ainsi qu’à la parole qu’il avait dite.
23 Pendant que Jésus était à Jérusalem, à la fête de Pâque, plusieurs crurent en son nom, voyant les miracles qu’il faisait.
24 Mais Jésus ne se fiait point à eux, parce qu’il les connaissait tous,
25 et parce qu’il n’avait pas besoin qu’on lui rendît témoignage d’aucun homme ; car il savait lui-même ce qui était dans l’homme.

*

Qu’est-ce qu’un Temple, au fond ? Demeure de Dieu ? La tradition juive a déjà répondu par la négative à cette question — dans la ligne de la promesse qui annonçait : « ils me feront au temple, et je demeurai au milieu d’eux » ; et des paroles bibliques données lors de l’édification du temple de Salomon : « les cieux des cieux ne peuvent le contenir » !

Chose qu’il est toujours utile de se rappeler, plus particulièrement au jour où le temple est en beauté…

Puis le Temple de Salomon a été abattu par les troupes babyloniennes… Et Dieu n’a pas disparu…

Et le Temple a été rebâti, sans que ce soit Dieu qui en ait besoin. Un temple, c’est pour nous, pas pour Dieu !

Au temps de Jésus, le Temple vient d’être embelli par Hérode. Un temple magnifique… abattu à son tour, par les Romains, et dont il reste… un mur.

Une petite histoire :
Une journaliste apprend qu’un vieux juif va prier au mur des Lamentations depuis 60 ans sans interruptions.
Flairant le scoop, elle s’y précipite et voit venir un petit vieux qui trottine vers le mur et se met à prier.
Elle attend qu’il termine et le rejoint en lui disant :
- Bonjour. Est-il vrai que vous priez ici depuis 60 ans ?
- Oui, c’est vrai, depuis 60 ans
- Et que demandez-vous ?
- Je prie pour la paix mondiale, pour que les hommes s’aiment et que les juifs et les Arabes deviennent frères, que mes enfants aient un avenir
- Et que se passe-t-il depuis 60 ans ?
- Je parle à un mur…

Illustration de ce que peut n’être pas l’exaucement de la prière… Ou de ce que cela peut être !

*

L’évangile de ce jour nous conduit au geste de Jésus chassant les marchands du Temple. Étrange façon d’aimer son prochain que de le chasser à coups de fouet ! N’est-ce pas une remarque que l’on fait parfois ?

Autre texte de ce jour, le Décalogue, résumé de la Loi, qui se résume encore en cette double parole : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même.

Et voilà Jésus qui use du fouet contre ce prochain ?!

Eh bien, je vous propose ce matin de recevoir ce double commandement dans le récit de ces gestes de Jésus au Temple. Rassurez-vous, sans masochisme !

Amour de Dieu — a-t-on dit. Amour de Dieu — c’est-à-dire refus de l’idolâtrie. Et c’est ce que voulaient garantir les contemporains de Jésus à travers cette institution du change à l’entrée du Temple ! Eh bien, Jésus s’inscrit en fait dans cette logique, mais la pousse à son terme.

Car, au fond, son geste montre qu’il est bel et bien d’accord — avec le principe — du change à l’entrée du Temple. Rappelons en effet ce qu’il en est. C’est là le cœur du problème.

On vient au Temple pour sacrifier. Jésus lui-même, selon l’Évangile de Luc, a été au bénéfice de cette pratique à l’occasion de sa présentation au Temple. Conformément à la Loi, ses parents ont sacrifié à cette occasion “un couple de tourterelles ou deux petits pigeons” (Luc 2, 24).

Lorsque des croyants montent de Galilée à Jérusalem, comme c’est le cas de Joseph et Marie, il est peu vraisemblable qu’ils amènent les animaux du sacrifice avec eux. Alors ils les achètent sur place, pour plusieurs d’entre les fidèles en tout cas.

Et donc, à l’entrée du Temple, dans la première partie, s’installent des marchands. On n’est pas dans la partie proprement sacrificielle du Temple, mais déjà dans son enceinte. Déjà dans un lieu sacré qu’il s’agit de ne pas profaner. Et surtout pas par l’idolâtrie.

Mais il faut bien les acheter, ces animaux à sacrifier. Et il se trouve que la monnaie courante, romaine, est ornée des idoles de l’Empire, à commencer par l’Empereur divinisé. Il est incorrect que de telles figures d’idoles entrent dans le trésor du Temple, ou même y transitent. Or le Temple a pouvoir de frapper monnaie. On change donc auparavant la monnaie idolâtre en monnaie du Temple pour acheter les animaux du sacrifice. Il n’est pas exclu que les parents de Jésus eux-mêmes aient fait ainsi.

Cette perspective, la légitimité du change et de la vente d’animaux, permet de bien comprendre le geste de Jésus. Le geste de Jésus ne contredit pas la perspective des prêtres du Temple, mais va dans son sens en lui donnant toute sa radicalité. “Le zèle de ta maison me dévore”.

Mais c’est que du coup, en donnant toute sa radicalité et sa logique à la pratique courante, Jésus la rend concrètement et paradoxalement impossible. Non seulement le Temple n’est pas méprisé par Jésus, mais il est vénéré au point qu’il entre dans l’inaccessible. C’est en ce sens que lui, son corps ressuscité, et le Temple, s’assimilent comme signe de la présence sainte de Dieu.

Ainsi glisse-t-il du Temple à son corps qui, détruit, sera relevé en trois jours. Destruction du Temple et résurrection du Christ son mis en parallèle. Promesse et avertissement à la fois. Avertissement sur la destruction prochaine du Temple, promesse de sa résurrection, lieu définitif et indestructible de la présence de Dieu. Et en même temps, combat définitif, et victoire, contre l’idolâtrie, qui subsiste évidemment, d’une façon cachée, jusque sous la pratique du change. Ce qui a exaspéré Jésus.

*

Présence de Dieu dans le Christ ressuscité, dans le Christ présent en ce jour au milieu du Temple ? Dans un être humain ? Voilà qui nous conduit évidemment au deuxième commandement : tu aimeras ton prochain comme toi même, équivalent du premier sur l’amour de Dieu.

Cela en nous dévoilant ce qui est infiniment aimable dans le prochain : ce qui est à l’image de Dieu, précisément ; sa présence cachée dévoilée par le Christ. Rappelez-vous Matthieu 25 : “tout ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que l’avez fait”. Ou dans l’Évangile de Jean, le Cep et les sarments : “demeurez en moi”. La présence cachée du Christ en mon prochain, voilà qui en fait ce qu’il est vraiment, être à l’image de Dieu, lieu concret de l’exercice de l’amour de Dieu.

Cela, précisément — et aucun des faux-semblants, autant de mensonges qui défigurent l’image de Dieu en nous. Cette façon de se cacher, qui est ici dans cette volonté de demander des signes. Jésus vient de montrer par son geste toute la légitimité de son ministère aux yeux de qui sait voir. La radicalité de son zèle pour Dieu, sa filiation divine. Et on a besoin de signes pour croire ! Façon de se cacher derrière son petit doigt.

De toute façon, des signes, il va en donner, en forme des miracles, toujours gratifiants pour ceux qui en bénéficient. Et qui peuvent susciter une certaine foi. Mais dont Jésus ne fait pas grand cas. La vraie foi n’est pas fondée sur les bénéfices spectaculaires qu’on en retire. Quiconque se laisse éblouir par quoique ce soit d’autre que la parole de Dieu, par des signes — que ce soit des miracles, de l’éloquence, des coups d’éclats, un pouvoir de séduction en somme — n’a encore pas compris l’Évangile. Celui-là croit croire en Jésus, mais Jésus, nous dit le texte, ne croit pas en lui : il sait ce qui est en l’homme.

L’Évangile est caché sous ce dont on fait peu de cas. Le prochain, ainsi, n’est pas aimable parce qu’il brille, parce qu’on en dit du bien, parce qu’il a du pouvoir de séduction, parce qu’il fascine et laisse bouche bée. C’est ce que font les chefs de sectes. Ce qui est aimable en lui, c’est la présence, cachée, mystérieuse, de l’image de Dieu, Jésus, la parole de la vérité, qui ne flatte pas, qui ne séduit pas. Qui est vraie, simplement. Les disciples, ainsi, n’ont pas cru en Jésus parce qu’il a fait des miracles, qu’il était fascinant, séduisant, que sais-je encore. Ils ont cru en lui parce qu’ils ont perçu la vérité de ses paroles, de sa vie, ils ont perçu en lui la présence et l’image de Dieu par laquelle il est notre prochain et par laquelle chacun de nos prochains reçoit sa valeur infinie.

S’il est un Temple, c’est avant tout celui-là ; c’est aussi cette vérité que fera éclater sa résurrection. En Christ ressuscité, on sait désormais que l’on est le Temple de Dieu.

C’est le prochain d’une dignité infinie, contre un mammonisme chronique… qui explique largement la situation actuelle du monde.

Où l’on mesure à quel point Jésus est fondamentalement d’accord avec ceux qui refusent l’argent romain au Temple. N’entre au Temple, en présence de Dieu, qu’une monnaie non idolâtre, sans idole frappée dessus. Mais plus que ça, c’est précisément l’idée que cette monnaie-là, celle du Temple, ne serait pas idolâtre que Jésus met en question en chassant les changeurs du Temple.

Jésus s’insurge contre l’idolâtrie inconsciente qui revient, avec cette monnaie du Temple, à faire de Dieu et César deux pouvoirs chacun à la tête de deux banques d’État qui fonctionnent en parallèle, avec possibilité de change — et pour une valeur équivalente.

Mammon est derrière de toute façon ! L’idole de Mammon a été ces derniers mois fortement ébranlée — la crise. Mais ne rêvons pas. Le Mammon qu’elle représente, et qui a mis le monde dans cet état, lui est protéiforme.

Et parlant de l’état du monde régi par Mammon, n’en restons pas aux aléas bancaires. Pensons aux hommes, femmes et enfants qui meurent de faim parce que le démon dont l’idole a été frappée à telle ou telle figure est bien ce qu’il est. Pensez qu’on est carrément venu à spéculer sur la nourriture des pays pauvres, provoquant des émeutes de la faim !

On peut alors mesurer un tant soit peu la dimension de l’indignation de Jésus. « Le zèle de ta maison me dévore ». Jésus met en opposition radicale le Dieu qui est au-delà de tous les pouvoirs, et ici les pouvoirs financiers, fussent-ils religieux. Le Dieu saint, séparé de tous les pouvoirs — n’est pas un dirigeant d’une institution de pouvoir, ni d’une institution financière mondiale. Il est saint, séparé, son Temple est l’humain glorieux dévoilé par le Ressuscité. Son Royaume est d’une toute autre nature.

R.P.
Antibes, 15.03.09

Marc 9, 2-10

2 Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène seuls à l’écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux,
3 et ses vêtements devinrent éblouissants, si blancs qu’aucun foulon sur terre ne saurait blanchir ainsi.
4 Elie leur apparut avec Moïse; ils s’entretenaient avec Jésus.
5 Intervenant, Pierre dit à Jésus: “Rabbi, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes: une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie.”
6 Il ne savait que dire car ils étaient saisis de crainte.
7 Une nuée vint les recouvrir et il y eut une voix venant de la nuée: “Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le!”
8 Aussitôt, regardant autour d’eux, ils ne virent plus personne d’autre que Jésus, seul avec eux.
9 Comme ils descendaient de la montagne, il leur recommanda de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, jusqu’à ce que le Fils de l’homme ressuscite d’entre les morts.
10 Ils observèrent cet ordre, tout en se demandant entre eux ce qu’il entendait par “ressusciter d’entre les morts”.

*

Une semaine après que Pierre ait reconnu la messianité de Jésus et que Jésus ait annoncé aux disciples la manifestation prochaine du Royaume de Dieu (avant même la mort de quelques-uns d’entre eux), — a lieu cet événement qui inaugure l’étape décisive du ministère de Jésus et révèle à trois disciples sa nature profonde, que les autres ne connaîtrons que lors de sa résurrection.

En même temps, comme en filigrane de cette expérience, il va leur révéler, à travers l’absence qui suivra ce moment de présence intense, l’espace intérieur de leur propre relation avec Dieu.

*

Il n’y a pas, à l’origine, de terme technique pour désigner ce que l’on appelle « la transfiguration ». La tradition grecque se contente de dire le « taborion », faisant référence au lieu supposé de l’événement, le mont Thabor — lieu que ne mentionnent pas les Évangiles.

Le terme utilisé ici signifie littéralement « métamorphose », indiquant un changement profond, et que le latin a rendu par « transfiguration ». De ces diverses façons s’exprime une profonde réalité quant à la nature de la relation du Christ et de son Père, qui ne sera manifestée à nouveau que lors de sa résurrection et lors de sa venue en gloire — mentionnée dans ce contexte du rappel de la transfiguration par la 2e Épître de Pierre (1, 16-19).

C’est d’un privilège insigne que bénéficient alors les trois disciples Pierre, Jacques et Jean, souvent favorisés de l’intimité de Jésus. Jésus qui prie toujours tout seul (les disciples ne savent pas comment il prie : ils le lui demandent quand Jésus leur enseigne le Notre Père — Lc 11:1-4) les gratifie parfois de sa compagnie en ces moments. Ce sera le cas au Gethsémané, c’est le cas ici. Il ne faut toutefois pas exagérer cette proximité : on voit au Gethsémané qu’il les maintient à quelque distance. Le privilège n’en est pas moins considérable. Ici, ce privilège va déboucher sur un privilège plus grand encore : la vision de Jésus glorifié. Car c’est bien de cela qu’il est question dans la transfiguration.

C’est de ce fait que la transfiguration est à rapprocher de l’annonce que fait Jésus de la venue prochaine du règne du Fils de l’Homme, sans qu’il faille y voir strictement l’accomplissement de cette prophétie. L’accomplissement est probablement à trouver aussi dans les événements de 70, la destruction du Temple et la ruine de Jérusalem, lus comme le dévoilement de la présence de Dieu promise jusqu’au cœur de la détresse, cela à la lumière de la gloire du Christ telle qu’elle se relie à sa mort.

Sa gloire, celle de la résurrection, est en rapport tel avec sa mort, qu’en Jean, il parle, comme on sait, de sa mort comme d’une élévation (Jn 12:32-33). Par sa mort, Jésus s’identifie aux souffrances de son peuple, conformément à la prophétie d’Ésaïe (ch.53). C’est ainsi que ses propres souffrances sont une promesse de la transfiguration du peuple souffrant, situé dès lors dans le triomphe dans la faiblesse. Et c’est ainsi que le Royaume est présent dans l’accomplissement, en 70, de la prophétie selon laquelle la génération à laquelle il s’adressait quelque quarante ans avant ne passerait pas qu’elle ne l’ait vu, comme quelques disciples restés vivants. Et la transfiguration est une première manifestation de la gloire du Christ ressuscité, dont témoignent Moïse et Élie en qui sont représentés la Loi et les Prophètes.

Devant les mystères éclatants qu’ils sont en train de contempler, face à la joie, les disciples ne sont pas en mesure de saisir cette dimension des choses, qui leur a déjà été et leur sera encore scandaleuse : le Messie doit souffrir et mourir, il doit partir ; pour un départ dont Jésus précise en Jean qu’il est à l’avantage des siens (Jn 16:7). C’est ce départ qu’en ce jour de la transfiguration, les trois disciples refusent.

La réaction des disciples

Cette vérité est difficile à accepter. Peut-être, pour les disciples, d’autant plus difficile à accepter qu’ils ont été gratifiés de cette vision. Ce qui peut-être, cependant, les aidera à ne pas parler de cela avant la résurrection du Maître, comme Jésus le leur demande.

Pour les disciples, cette réalité glorieuse dont ils sont les témoins doit perdurer, la nuit doit cesser, engloutie dans la lumière. Que cette joie ne cesse jamais ! D’où le propos de Pierre : tout cela est si bon : que cela perdure ! Que tout se fige en cet instant ! Car Pierre tremble de crainte, sans doute, mais aussi de bonheur, de plénitude. Et il veut bâtir des tabernacles, puisque c’est le mot. Le même mot que Jean emploie pour parler de l’Incarnation : « il a tabernaclé parmi nous » — mais nécessairement provisoirement.

Et ce côté provisoire est désespérant. C’est pourquoi les tabernacles deviennent facilement des Temples, qui ont vocation au définitif. Le tabernacle : le lieu où se signifie la présence de Dieu parmi nous, et que l’on voudrait fixer. Mais le Temple sera détruit, comme le sera le corps de Jésus, pour une révélation plus glorieuse encore : « il vous est avantageux que je m’en aille »… afin que vous connaissiez plus pleinement la Vérité dont je suis porteur… « car si je ne m’en vais pas, l’Esprit saint ne viendra pas ».

La Vérité éternelle ne se fixe pas, on ne cerne pas Dieu. Et au lieu de tabernacles, c’est une nuée qui enveloppe la présence glorieuse, ainsi dérobée aux yeux des disciples. Et c’est dans ce mystère, opaque, qu’est révélée la vérité profonde de l’événement : « celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ». Il n’est aucun moment à fixer : il n’est qu’une vérité profonde, celle de la relation d’intimité qui lie Jésus au Père : la filiation selon laquelle Jésus révèle ce qui se peut connaître de Dieu, par ses paroles, par son être, et cela dans sa mort, son départ.

Le signe de l’absence

Car c’est là que se révèle aux disciples le cœur de leur relation avec Dieu. Cet intense moment de présence de Dieu ne signifie aux disciples le cœur de leur relation à Dieu, n’est pour eux lieu d’effusion de l’Esprit que par l’absence qui le suit et lui donne sens.

Cette révélation n’a de sens, pour la vie des disciples, que par sa cessation. La plénitude qu’ils viennent de connaître leur révèle en effet leur manque, leur incomplétude totale, en laquelle ils sauront désormais que s’établit leur relation à Dieu. Et cela ne se dévoile que par le vide qui suit l’intensité de la présence.

Et ce retrait de la gloire qui les a un moment comblés est même nécessaire pour que leur soit vraiment révélé le manque qu’elle leur signifie, et à partir duquel ils pourront poursuivre le chemin de leur accomplissement ; ce chemin qu’ils ont été tentés d’interrompre, pensant que leur être pouvait dorénavant se clore dans le sentiment de leur plénitude.

En dehors de l’entrée dans l’infini, au jour éternel de la manifestation, de la Parousie du Christ glorieux, au jour où « Dieu sera tout en tous », il n’est aucune présence de Dieu qui ne trouve son sens dans l’absence qui la suit : « si je ne m’en vais pas, l’Esprit saint ne viendra pas ». Car toute présence qui nous donnerait à penser que nous avons atteint notre accomplissement, notre perfection, serait celle d’un Dieu devenu idole. L’idole est la fixation illusoire du définitif dans le temps.

Ici la transfiguration, et l’absence qui la suit, nous donnent la différence entre Jésus et une quelconque idole, entre le Messie qui instaurera le vrai Royaume et un quelconque chef de parti à vocation totalitaire qui nous promet dans ses mensonges, qu’il a une solution simple à nos problèmes.

Notre relation au Christ est toute autre. En lui la présence de Dieu n’est ni celle d’un chef de cet ordre, ni celle d’une idole religieuse ou autre.

C’est pourquoi, y compris en lui, Dieu doit se retirer, afin que par son absence, les moments de bonheur, de présence, de sentiment de plénitude, nous enseignent notre manque intarissable.

Si nous nous sentons en plénitude de savoir, de foi, de spiritualité, de solutions de toute sorte, n’est-ce pas parce que nous refusons que Dieu se retire ; ne le scellons-nous pas, alors, sous les tabernacles de ce qui n’est plus que notre auto-satisfaction ?

Ne sommes-nous pas alors l’être spirituellement infantile, manipulant un Dieu à son image ? Ici, à terme, la présence de Dieu n’est plus que prétexte à une boulimique consolidation de l’illusoire image d’un soi achevé.

C’est pourquoi, Dieu se retire, afin que dans le manque qu’il suscite, l’Esprit saint vienne placer la Parole de notre inaccomplissement — qui est chemin, vérité, et vie, — la Parole du Christ : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ».

R.P.
Vence, 08.03.09

Dieu se souvient

1 mars 2009

Genèse 9, 8-17

8 Dieu dit à Noé accompagné de ses fils:
9 “Je vais établir mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous
10 et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous: oiseaux, bestiaux, toutes les bêtes sauvages qui sont avec vous, bref tout ce qui est sorti de l’arche avec vous, même les bêtes sauvages.
11 J’établirai mon alliance avec vous: aucune chair ne sera plus exterminée par les eaux du Déluge, il n’y aura plus de Déluge pour ravager la terre.”
12 Dieu dit: “Voici le signe de l’alliance que je mets entre moi, vous et tout être vivant avec vous, pour toutes les générations futures.
13 “J’ai mis mon arc dans la nuée pour qu’il devienne un signe d’alliance entre moi et la terre.
14 Quand je ferai apparaître des nuages sur la terre et qu’on verra l’arc dans la nuée,
15 je me souviendrai de mon alliance entre moi, vous et tout être vivant quel qu’il soit; les eaux ne deviendront plus jamais un Déluge qui détruirait toute chair.
16 L’arc sera dans la nuée et je le regarderai pour me souvenir de l’alliance perpétuelle entre Dieu et tout être vivant, toute chair qui est sur la terre.”
17 Dieu dit à Noé: “C’est le signe de l’alliance que j’ai établie entre moi et toute chair qui est sur la terre.”

Marc 1, 12-15

12 Aussitôt l’Esprit pousse Jésus au désert.
13 Durant quarante jours, au désert, il fut tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient.
14 Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l’Évangile de Dieu et disait:
15 “Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché: convertissez-vous et croyez à l’Évangile.”

*

Une citation :
« […] Un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi.
[…]
Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas […].
[…]
Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin […], ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul.
[…]
[…] Quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des autres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »
(Marcel Proust, À la recherche du temps perdu).

*

Signes pour nos sens et notre souvenir : comme cette fameuse madeleine de Proust. L’arc-en-ciel au lendemain du déluge, le baptême dans le texte de Marc sur la tentation de Jésus, ou la sainte Cène que nous allons célébrer.

Signes qui provoquent un déplacement en nous, qui transportent, et qui disent que quelque chose demeure, sous la forme d’un souvenir demeuré vif, souvenir même d’un temps qui nous a échappé, ou qui n’a pas même été le nôtre, et qui revient là, signe pour nos sens que Dieu lui-même se souvient, Dieu se souvient pour nous, Dieu se souvient en nous — « Dieu se souvient de son Alliance », « avec tous les êtres » dit le texte de la Genèse.

« L’arc sera dans la nuée et je le regarderai pour me souvenir de l’alliance perpétuelle entre Dieu et tout être vivant, toute chair qui est sur la terre », dit Dieu !

Dieu a-t-il besoin d’un signe pour se souvenir ? Ou ce texte nous indique-t-il qu’il se souvient pour nous ? Ou même : en nous ? En nous, pour « toute chair qui est sur la terre » ?

Voilà un texte qui dit ce qu’est un signe — un sacrement ! c’est-à-dire « la forme visible d’une réalité invisible » — signe, à la manière évoquée par l’écrivain avec sa madeleine.

J’aime à penser que le nom de ce petit gâteau vient du nom d’une toute autre Madeleine, celle du tombeau vide, premier témoin de la résurrection de Jésus. Celle qui pleure comme une… Madeleine, justement, la mort de son Seigneur, avant d’éclater de la joie de la résurrection, pour transmettre un témoignage, qui de témoin en témoin viendra jusqu’à nous, réactivé parce que Dieu se souvient dans les signes qu’il nous donne.

*

Une autre citation :
« Sur le point de mourir, le bien aimé Baal Shem Tov envoya chercher ses disciples. “J’ai servi pour vous d’intermédiaire, mais quand je ne serai plus là, vous allez devoir agir par vous-mêmes. Vous connaissez l’endroit de la forêt où j’invoque Dieu ? Tenez-vous en ce lieu et faites de même. Vous savez allumer le feu. Vous savez dire la prière. Faites tout cela et Dieu viendra.”
Après la mort du Baal Shem Tov, la première génération suivit ses instructions à la lettre et Dieu vint à chaque fois. À la deuxième génération, toutefois, nul ne se souvenait de la manière dont le Baal Shem Tov avait appris à allumer le feu, mais les gens se tenaient à ‘endroit dit dans la forêt et récitaient la prière. Et Dieu venait.
À la troisième génération, tout le monde avait non seulement oublié la façon d’allumer le feu, mais l’endroit où prier dans la forêt. Néanmoins, ils récitaient la prière. Et Dieu continuait à venir.
À la quatrième génération, il n’y avait plus personne pour se remémorer la façon d’allumer le feu, ni le lieu où se rendre dans la forêt et l’on avait oublié jusqu’à la prière. Mais quelqu’un se souvenait de l’histoire et la racontait à voix haute. Et Dieu venait toujours. »
(Clarissa Pinkola Estés, Le don de l’histoire, Conte de sagesse à propos de ce qui est suffisant, éd. Grasset, p. 10-11)

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Voilà un signe d’Alliance, universel, l’arc-en-ciel, pour une Alliance universelle — avec tout être vivant, y compris les animaux.

Mais si Dieu se souvient sans avoir besoin de signe pour se souvenir, les animaux, à l’opposé, sont-ils même capables de concevoir l’expérience du souvenir ? Perçoivent-ils la leçon de l’arc-en-ciel ? Une question, qui rejoint celle de l’Ecclésiaste (3, 21) : « Qui sait si le souffle des fils de l’homme monte en haut, et si le souffle de la bête descend en bas dans la terre ? » Nous sommes sans réponse…

Et là apparaît, à défaut de réponse, le rôle de ceux qui conçoivent l’Alliance et la reçoivent en signe : responsables du reste de la Création. C’est à cela que renvoie la question qui se pose pour les animaux et qui se pose aussi pour ceux qui n’ont pas vécu l’événement dont il s’agit de se souvenir…

*

Lorsqu’il est donné à notre foi de percevoir le signe d’Alliance, d’y percevoir que là se noue un souvenir commun, même oublié, et dont Dieu est le garant — Dieu se souvient — lorsqu’on a reçu ce don dans la foi, on l’a reçu pour toute la Création.

Comme dans le texte de la semaine dernière, les amis du paralytique ont eu foi pour lui, donnant le signe que le Christ a foi pour nous, que nous sommes sauvés avant tout par sa foi à lui, ou sa fidélité à lui ; de même Dieu se souvient pour nous, en nous, de telle sorte qu’en écho, nous sommes témoins de l’Alliance et de sa validité non seulement pour ceux qui ne l’ont pas perçue, mais jusqu’à ceux qui ne peuvent pas la percevoir — jusqu’aux animaux : toute créature.

Je relèverai deux choses que cela implique : 1) ce que je reçois dans le signe de l’Alliance dont Dieu se souvient peut être vécu pour quiconque, même absent à ce moment. Paul le dira ainsi : ceux ont la foi d’Abraham sont enfants d’Abraham. Ce qui signifie que l’Alliance scellée en Abraham vaut pour /et par quiconque croira comme Abraham. Cela implique que le souvenir de Dieu, qui se souvient, qui, se souvenant, fait libérer du joug de l’Égypte le peuple de l’Alliance lors de l’Exode (même si lui a oublié) — peut valoir pour quiconque espère une libération et invoque le Dieu d’Abraham en exerçant la foi à l’image d’Abraham : Dieu se souvient.

Et : 2) Croyant au Dieu de l’Alliance, je suis ipso facto constitué intercesseur pour le reste de la Création, jusqu’à la Création animale, voire végétale. Ma foi à l’Alliance scellée un jour d’antan, vaut aujourd’hui force de salut universel parce que Dieu lui-même se souvient.

Et cette rencontre de mon humanité ; cette rencontre de mon souvenir de ce qu’Abraham a cru, puis de ce qu’un jour Dieu a rencontré la foi d’une Madeleine au tombeau vide ; cette rencontre de ce souvenir et du souvenir de Dieu — c’est cela que la venue de Jésus dans notre humanité dit en plénitude. Dieu se souvient — d’un souvenir activé pour nos sens qu’il a partagés en Jésus.

C’est le message de l’Évangile de ce 1er dimanche de Carême : en Jésus, Dieu nous rejoint jusque dans nos déserts, les déserts de nos exils. Jésus y subit nos tentations ; pour que nous revenions de nos déserts. Il en revient avec ce message : « repentez-vous — c’est-à-dire revenez — et croyez à la bonne nouvelle ».

Revenez de votre éloignement de Dieu, d’un Dieu étranger, inconnu, et croyez à la bonne nouvelle : Dieu nous a rejoint jusque dans nos sens où s’active notre mémoire ; il a scellé Alliance avec nous, et dans les signes qu’il nous donne, Dieu lui-même se souvient pour nous et en nous. Ne craignez donc pas : Dieu lui-même se souvient aujourd’hui de son Alliance.

RP
Antibes, 01.03.09